‹ Lettre du chev. Antonio CanovaChapitre 9 sur 17 · BAS-RELIEF DU THEATRE DE BACCHUS · texte numérisé non relu

BAS-RELIEF DU THEATRE DE BACCHUS

C'est dans les ruines du théâtre de Bacchus, bâti sous la roche de l'Acropole au sud-ouest, que l'on découvrit jadis le bas-relief qui fixe notre attention.*

Il représente Bacchus et quelques autres

* Stuart, Antiq. qf Athens, T. n. p. 45 ; voyez la vignette du chap. ni.

demi-dieux de sa joyeuse suite : et c'étoit à cette divinité que le théâtre et les spectacles qu'on y donnoit étoient principalement consacrés, ainsi qu'un temple très ancien qui étoit élevé près de cet édifice.*

Si nous considérons Fépoque à laquelle le théâtre d'Athènes fut achevé sous l'administration de Lycurgue fils de Lycophron et contemporain d'Alexandre le Grand ;f- et si en môme temps nous examinons le style du bas-relief; il paroit évident que ce bas-relief est bien antérieur à la construction du théâtre.

Le genre de la sculpture est celui que les Grecs connoissoieht sous le nom de sculpture Eginétique, J ou d'ancienne manière Attique, qui différoit peu de celle que les modernes désignent par la dénomination d'ouvrages Etrusques. §

* Pausanias, i. c. 20.

-f* Plutarque, Vitœ deecm Oratorum ; Lycurgus, in fine. Pausanias, L. r. c. 29.

\ Pausanias, L. vu. c. 5 ; L. vin. c. 53 ; L. x. c. 36. § Strabon, L xvu. p. 806.

Le sujet du bas-relief, dont Stuart a publié un dessin, est Bacchus, à qui la divinité de l'Ivresse (Medy) Methê, verse à boire. Elle a puisé la liqueur dans un grand cratère posé à terre et qu on voit derrière elle ; deux Silènes ou Faunes barbus, aux deux extrémités du marbre, dans des mouvements correspondans, semblent commencer une danse, ayant dans leurs mains des thyrses. Cet arrangement symétrique est très propre à un ouvrage de sculpture qui devoit être employé dans des décorations d'architecture.

Le costume de Bacchus est surtout remarquable. Le dieu ne paroit pas sous cet aspect jeune et virginal que les poètes lui donnent.* Il a une longue barbe ; sa coiffure ressemble cependant à celle d'une femme ; et ses habillemens, qui consistent en une longue tunique surmontée du péplum, pourraient aussi convenir à une femme. Il étend sa main droite, dans

* Ovide, Métamorph. L. iv. v. 19.

laquelle il tient un vase ayant des anses, vers sa voisine, qui lui verse la liqueur contenue dans un vase semblable : l'un et l'autre ont an thyrse dans la main gauche : l'habillement de la Bacchante, que je crois être Methê ou l'Ivresse, est une simple tunique sans manches, surmontée du petit péplum, dont les extrémités (7TT£puy<a) sont anguleuses et plissées.

Les monuments les plus anciens de Fart des Grecs, tels que le coffre de Cypselus, et la statue de bois érigée au dieu du vin dans son temple d'Egine, l'avoient représenté dans le même costume, c'est-à-dire, en longue tunique et avec la barbe.* C'est encore ce costume, et une coiffure du même genre, que nous remarquons dans l'ancienne figure de Bacchus que j'ai publiée dans le Museo Pio-Clementhio, et sur laquelle on lit: CAPAANAI1AAAOC, (Sardanapailos), inscription antique, mais postérieure de quelques siècles à l'artiste

* Pausanias, L. n. c. 30 ; L. v. c. 19.

qui a sculpté la statue, et indiquant seulement le caractère de mollesse dont le Bacchus barbu étoit devenu l'allégorie.* Je viens de donner le nom de Methé, ou de Tlvresse, à la Bacchante qui lui verse à boire, parce que l'Ivresse personnifiée avoit été peinte par Pausias, et sculptée par Praxitèle, et que dans un temple de Silène dans l'Elide, elle-même versoit à boire au nourricier de Bacchus.*)-

Les caractères d'un art très antique que je viens de remarquer clans ce monument, me font conjecturer qu'il a autrefois appartenu au temple même de Bacchus près duquel le théâtre fut bâti ; et il me semble que cette découverte peut confirmer l'opinion de Stuart, qui a reconnu les restes de ce théâtre dans les magnifiques

* Museo Pio-Clemcntino, T. n. pi. 41 ; et T. vu. p 09. V. aussi mon explication de la même statue dans la 45e. livraison du Musée Français.

■f Pline, L. xxxiv. § 19, No. 10; Pausanias, L. n. c. 27, et L. vi. c. 24.

ruines qui s'étendent au sud-ouest des propylées.*

Le théâtre moins ancien, et couvert, qu'Hérode Atticus avoit consacré à la mémoire de sa femme Regilla -f* devoit être celui dont les vestiges s'apperçoivent à peine, au sud de la même roche.

On a pensé à tort que les restes des arcades que Stuart a publiés dans les ruines d'Athènes, étoient un argument certain pour attribuer cet édifice au siècle d'Hérode et des Antonins.

Les arcades n'étoient point inconnues dans l'architecture grecque du temps d'Alexandre le Grand, quoiqu'on n'en fît guère usage dans la construction des temples. Les Grecs ne les employoient que dans les édifices d'un certain genre où cette espèce de construction sembloit indispensable. Tels étoient les aqueducs

* Ant'iq. qfJthens, T. n. c. ni.

f Pausanias, L. vu. c. ^0 ; Philostrate, Vit. Sophist. L. ii. Hérodes, § 5.

dont les arcades (-tyaXiiïeç) près d'Argos furent coupées par Cléomène :* tel étoit le théâtre de Mytilène, dont les arcades extérieures furent probablement imitées à Rome dans le théâtre de Pompée, qui servit à son tour de modèle à celui de Marcelius.-f Ainsi il n'est pas impossible qu'on ait employé des arcades à l'époque d'Alexandre Je Grand, dans la construction d'un théâtre, le premier peut-être qui ait été construit solidement à Athènes pour faire jouir la Grèce des chefs-d'œuvre de Sophocle et d'Euripide, des comédies d'Aristophane et de Ménandre.

I/action de l'athmosphère a exercé ses ravages sur ce marbre d'une manière uniforme : une mince superficie a été enlevée du bas-relief, qui semble avoir été écorché, quoique sans aucune mutilation. Cette corrosion générale en a rendu incertains plusieurs détails que le dessinateur employé

* Plutarque, Cleomenes, §21.

t Plutarque, Pompeius, § 42 ; Dion, L. xliii. § 49.

par Stuart a déterminés trop souvent avec peu de sentiment de l'antique. C'est à une telle méprise que Ton doit ces espèces de bonnets qui remplacent la chevelure de Bacchus et celle de sa compagne.

STATUE COLOSSALE TIREE DU MONU- MENT CHORAGIQUE DE THRASYLLUS.

Le monument choragique de Thrasyllus fut élevé Tan 320 avant TE. C. au sud de l'Acropole et à l'entrée d'une grotte qui est devenue une église.*

L'inscription qu'on lit sur l'architrave de l'édifice nous apprend qu'il fut bâti sous FArchontat de Neœchmus, et que Thrasyllus de Deceleia fit construire ce monument pour perpétuer le souvenir de la victoire remportée par la tribu Hippothoontide dans le concours des chœurs Dionysiaques des hommes, pendant qu'il

* Les Grecs la désignent sous le nom de Panag'ia Spiliotissa, ou de Notre Dame de la Grotte,

étoit Chorège.* Un demi siècle après, Thrasyclès, son fils ou son petit-fils, étant Agonothète ou président des jeux, consacra dans ce même monument la mémoire de deux autres victoires choragiques, Tune remportée par les jeunes garçons de la tribu Hippothoontide, l'autre par les hommes de la tribu Pandionide.-f

Une figure colossale assise s'élevoit au faîte de cet édifice ; elle fait maintenant partie de la Collection de Mylord Elgin ; au tems de Stuart elle étoit encore à sa place, où, quoique elle fût sans tête et que les bras fussent mutilés,J elle fixoit les

* On peut voir dans l'ouvrage de Stuart, Antiq. qf Athens, T. n. ch. iv. les dessins du monument et la copie de l'inscription. A la dernière ligne je crois que KAPXIdAMOS n'est pas un seul mot ; qu'il faut lire, K'APXIAAMOS pour KAl APXIAAMOS.

-f- Ces inscriptions se trouvent dans Stuart, loco citato, p. 30 et 31.

j Les trous pratiqués dans le marbre font voir que ces parties y avoient été rapportées lors de l'exécution de la statue, comme on l'a fait dans d'autres figures colossales drapées, telles que la Junon du Musée Pio-Clementin à Rome, et la Minerve du Musée Royal à Paris.

regards des voyageurs, et étoit l'objet d'opinions différentes sur le personnage qu'elle représentait. J. Stuart en a fait graver un dessin, sur lequel on a suppléé d'imagination la tête de la statue.

Le Dr. Chandler croyant que la grotte sur le sommet de laquelle le monument de Thrasyllus a été élevé, étoit la même dans laquelle Pausanias avoit vu ciselée sur un trépied de bronze, la. fin tragique des enfans de Niobé, a pensé que la statue que nous examinons, et qui faisoit l'amortissement de la façade, représentait cette malheureuse héroïne.* Une conjecture si légère ne pouvoit avoir beaucoup de succès, d'autant plus que ce n'est pas au haut du théâtre indiqué par Pausanias que la grotte dont il s'agit étoit située.-)-

D'autres, avec plus de vraisemblance, avoient pensé que cette figure représentoit

* Chandler, Travels, 3fc. ch. xn. p. 64. ■f Cependant le Dr. Chandler étoit sur ce point d'une opinion différente de celle de Stuart que j'ai adoptée.

la tribu Hippothoonlide, ou la bourgade de Deceleia personnifiée.*

D'autres enfin étoient d'avis que la figure pouvoit représenter Diane : la dépouille d'un lion qui fait partie de son habillement, conviendrait assez bien à la déesse de la chasse : et cette divinité, qui participoit à Athènes au culte qu'on rendoit à son frère, est facile à reconnoître dans la pompe des chœurs sur plusieurs bas-reliefs grecs, -f*

Mais toutes ces conjectures ont paru sans fondement lorsque la statue a été transportée à Londres. Les artistes et les connoisseurs de cette capitale se sont bientôt apperçus, à la forme de la poitrine et aux contours des flancs, que la statue, quoique dans le costume d'une femme, représentoit un sujet d'un autre sexe. Il ne sera pas difficile de le désigner.

* Stuart, loco citato, p. 34.

*f- Monument du Musée Napoléon, T. iv. pi. 75 8> et î>. V. aussi la 48e. livraison du Musée Français.

Le dieu de la joie, le fils de Sémélé, que, dès sa première enfance, Mercure habilla en fille,* paroit souvent dans ce costume sur les monumens des arts. Le bas-relief que nous venons de voir nous en offre un exemple : on en trouve plusieurs autres dans les Collections d'antiques que je cite en bas.-f

La peau de lion (xsovtvi) ne convient pas moins à Bacchus que celle du chevreuil et la panthère (vefipig, TrœpiïxXiç); elles étoient toutes également comprises sous le nom commun de Nebrides.% Les mystères Dionysiaques s'étant confondus avec ceux de Cybèle et d'Atthis, ils en empruntèrent les lions et les tympans,§ Mais ce qu'il y

* Apollodore, L. ni. c. 4, § 3 : on peut lire la belle description de ce déguisement dans le xive. livre des Dionysiaques de Nonnus, aux v. 159 et suivans

■f* Galleria Giustiniani, T. n. pi. 1 22 ; Museo-CapitolinOy T. iv. pi. 63 ; Museo Pio-Clementino, T. vn. pi. 2.

\ Servius ad Virgïl. Àeneid. L. i. v. 327.

§ Museo Pio-Clementino , T. iv. pi. 30.

a de plus remarquable dans la statue, et qui la caractérise encore plus clairement, c'est la large ceinture qui serre sa tunique et assujetit la peau de lion. Cette particularité étoit indiquée dans les poésies Athéniennes qu'on attribuoit à Orphée, comme caractéristique de Bacchus, lorsqu on le considéroit comme le dieu des saisons :

que la ceinture d'or brille sur sa nébride.* Nous savons que les concours des chœurs les plus fameux avoient lieu dans les fêtes Dionysiaques ou de Bacchus ;*f* et c'est par cette raison même que l'image et les aventures fabuleuses de ce dieu ornent le monument choragique de Lysicrate.J Le monument de Thrasyllus érigé dans

* Voyez le fragment d'Orphée, No. vu. v. 17, dans l'édition de Gessner; il est tiré de Macrobe, Saturn. L. I. c. 18.

-f- Lysias, p. ()8(.), de Yéà. de Reiske; Ulpien in Demosth. Or. contra Leptmem, p. 128.

J Stuart, Antiq. ofAthens, T. i. ch. iv.

une occasion semblable, portoit au sommet de son couronnement une statue colossale de cette divinité. L'artiste qui Fa exécutée semble digne, pour son style, d'avoir été le contemporain des Praxitèles et des Lysippes. Tous les voyageurs ont admiré la sculpture de ce noble fragment :* le style du statuaire est large et grandiose : mais son ouvrage ne paroit pas d'une manière aussi avantageuse, auprès des ouvrages de Phidias.

Stuart a conjecturé que la statue de Bacchus avoit sur ses genoux le trépied, prix de la victoire.*!* Comme aucun vestige de scellement ne confirme cette opinion, je pense que le trépied consacré étoit placé dans l'intérieur de la grotte, devenu dès lors un petit temple.

* Stuart, Antiq. of'Jthem, T. il. p. 29. ■f- Loco citato, p. 34.

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