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Lettre du R. P. Audémard au R. P. Martinet

Le fil à rets que vous nous avez envoyé, Monseigneur, va nous cendre d'inappréciables services. Mercil merci mille fois! Pour reconnaitre ce bienfait, je vais tâcher de vous expédier encore une paire de mocassins, quoique je sois bien pauvre en timbres-poste. Me feriez-vous la charité de quelques-uns?

Bénissez, Monseigneur, votre enfant indigne, mais res-

pecteux et reconnaissant.

Albert PAscAL, O0. M. 1.

Après les lettres émouvantes qu’on vient de lire, l’esprit se complaît à penser que de nombreux sujels, au noviciat et au scolasticat, n'aspirent qu’à suivre leurs devanciers, en dépit de tous les périls dont la route est semée. Plus une mission est pénible, plus elle a de partisans ; plus elle demande d’abnégation et de courage, plus elle enflamme le zèle des âmes élevées et avides de dévouement. Presque tous les élus de la vie religieuse, chez nous, ont été tout d’abord les appelés de la vie apostolique, et si, dans les premières épreuves du noviciat, le faux enthousiasme s'éteint, si le zèle s’épure, si la volonté reçoit, avec le joug de l’obéissance, cette forme surexcellente de perfection qu’on appelle l'indifférence religieuse, cependant l’ardeur des saints combats demeure toujours et ne fait que grandir en puissance à mesure qu’elle s’entoure de plus de lumières et de plus de vertus.

Telles sont les dispositions, nous n'en doutons pas, des fervents novices et des graves scolastiques qui attendent avec impatience le signal du départ. Sur eux, nos anciens

missionnaires fondent les plus belles espérances. Ce sont T, ZXVE 35

nos vicaires de missions, peut-être, qui ont jeté l’étincelle du feu sacré dans leur âme d’apôtre ; eux qui ont reçu leurs premières confidences et résolu leurs premières difficultés, qui les ont accompagnés, jusqu’à la porte du noviciat, de leurs chaudes recommandations au maître des novices, et d’une bénédiction toute paternelle qui fut un gage de persévérance.

Toutefois, c’est Dieu qui appelle et c'est lui qui envoie; les aspirants de l’apostolat sont donc réunis sous son regard, placés sous son aclion, afin de recevoir l'empreinte et, avec l'empreinte, la destination spéciale. C’est là qu'on voit l’aspirant apôtre des Esquimaux coudoyer l’aspirant apôtre des Zoulous, les François-Xavior de l’inde fusionner avec les Pierre-Claver du nouveau monde, les partisans des glaces arctiques disputer de leurs préférences avec les amis de la région tropicale; tous n’ont pas les mêmes goûts, mais tous ont le même but et se proposent la même fin ; tous ne sont pas doués des mêmes aplitudes, mais tous sont animés du même amour ; tous enfin ne sont pas appelés aux mêmes fonctions, mais tous obéissent au même esprit.

Ms CLur est un de ces recruteurs heureux autant qu’infatigables : plusieurs des nôtres lui doivent leur vocation. Le P. AupemarD, en particulier, l'ayant vu et entendu au petit séminaire de Valence, quitta bientôt « ses filets », c’est-à-dire sa rhétorique et sa philosophie, pour s'enrôler à sa suite, et il lui est toujours demeuré fidèle.

Cependant, peu de temps avant la fin de son noviciat, alors qu’il croyait toucher déjà aux rives fortunées de la vie religieuse, un accident grave arrivé à la coque de son navire, — nous voulons dire une chute malheureuse qui ébranla tout son système nerveux, — obligea le navigateur de se réfugier dans un port de salut, où, à la fin palience se perdait avec le temps.

Le F. AuDpEmARD, ardemment désireux de remettre à la voile, prit uno licenco pour la colonie de Natal, par Pintermédiaire d'un ami qu'il savait avoir un faible pour les Cafres. Autorisation fut donnée de sortir des bassins de radoub, et douze nouveaux mois de navigation furent jugés nécessaires pour être admis en libre pratique.

Une fois en règle, le F. AupemanD, prêl à mettre le cap sur le nord ou sur le midi, reçut ordre d’appareiller pour l'Amérique. Il y retrouva Me” Gzur, et bientôt après, le navigateur, se faisant pionnier, parlit pour le Mackenzie.

Voilà pourquoi et comment le P. MARTINET, n'ayant pu avoir sa personne et n'ayant rien fait pour la retenir, reçoit de lui une lettre comme fiche de consolation,

Nous omettons les débuts.

Alission de Notre-Dame des Victoires, Lac-la-Biche, le 14 juillet 1888.

Mo RÉVÉREND ET BIEN CHER PÈRE,

Parti de Montréal le 10 mai, je suis arrivé ici le G juillet. Quelques délails sur noire voyage vous feront-ils plaisir? J’ose l'espérer. Ma première intention était de vous envoyer mon journal de voyage. Mais je le trouve si peu propre à vous intéresser, que je me contenterai d'en extraire les faits les plus saillants. Puissent ces quelques lignes, même aiusi abrégées, n'être pas trop ennuyeuses{ Elles n'auront d’alleurs d'autre intérêt que celui que vous voudrez bien leur donner vous-même, dans votre affeclion pour l’auteur.

De Montréal uu lac la Biche en cinquante-six jours.

Le lendemain même de mon ordination, je quiltai le scolaslicat d’Archville pour me rendre avec Me Cor à Montréal, où nous devions commencer immédiste-

ment nos préparatifs de voyage. Gela ne nous prit pas moins de trois semaines, durant lesquelles je goûtai les charmes de la plus fraternelle hospitalité chez nos Pères de Saint-Pierre et au noviciat de Notre-Dame des Anges. Durant ce temps aussi, je pus apprécier la générosité des Canadiens, surtout quand il s’agit des missions étrangères. Ms CLur m'a fait faire, dans la ville de Montréal, bien des connaissances honcrables, et j’ai pu constater de visu de quelle vénéralion profonde est entouré le cher évêque d’Arindèle.

Le jour de notre départ était fixé au 40 mai, veille de l’Ascension. Malgré toutes les combinaisons faites par Me’ Ciur pour éviter de nous faire voyager le dimanche ou un jour de fête, la chose n'a pas été possible, et c’est la belle fête de l’Ascension qui a été sacrifiée.

Le 10 mai, à huit heures du soir, nous partions de Montréal, en chemin de fer, à destination de Winnipeg. Je conduisais avec moi le F. CHARBONNEAU et deux Sœurs Franciscaines pour la mission d'Athabaska, M6 CLuT était visiblement ému : dans son ardeur de missionnaire, il aurait bien voulu partir avec nous; c’élait un grand sacrifice pour ce cher prélat de ne pouvoir pas nous aecompagner.

Vers minuit, nous sommes rejoints, à Oltawa, par les F. Ryan et Fonrix. Voilà donc la caravane au complet en roule pour le lac la Biche : uh Père, trois Frères convers et deux Sœurs Franciscaines.

En trois nuits ct deux jours, nous franchissons l’espace qui sépare Montréal de Winnipeg. C'est plus rapide que le voyage en charrette dans la Prairie. Cependant, à tout prendre, c'est ce dernier mode qui a nos préférences. Mais n'anticipons pas et, avant de nous lancer dans lu Prairie, faisons une halte à Winnipeg et à Saint-Boniface : nous avons là des amis et des frères.

Nos billets étaient pour Qu’Appelle, et nous aurions eu probablement quelque difficulté à nous arrêter à Winnipeg; mais M$ Tacué à eu la bonté d’envoyer au-devant de nous le R, P. Lepuc, et, grâce à cette prévoyance et aux mesures prises, toute facilité nous fut accordée; nous nous dirigeâmes donc, sous la conduite du P. Lenuc et du P. Mac-Carruy, les uns vers Sainte-Marie de Winnipeg, établissement de nos Pères, les autres vers l'archevéché de Saint-Boniface, où nous aitendait Me Tacné.

Durant quatre jours, nous avons tous pu apprécier la bonté de nos confrères,et surtout, neus n’oublierons jamais l'accueil bienveillant que nous à fait Met Tacné. Le jour du départ, nous étant ‘rendus tous ensemble auprès de Sa Grandeur pour recevoir sa bénédiction, Monseigneur a bien voulu nous donner « une de ces hbénédictions qu’il tient en réserve, disaitil, pour les Missionnaires du Nord». C'est sous de tels auspices que nous avons repris le train pour Qu’Appelle. Ce trajet, qui demandait autrefois trois semaines, nous l'avons fait en seize heures.

Le R. P. MaAGnan, supérieur de la Mission, nous attendait à la station de Qu'Appelle et nous conduisait à la résidence des Pères, située à 22 milles de là. Nous y fûmes accueillis par le P. PAGE, le P. CHAUMONT et le F. Doyce. Le jour même de notre arrivée, nous allâmes faire notre visite au P. Huconxanp et à son école industrielle.

Nous sommes à Qu'Appelle pour toute une semaine; nous y faisous nos derniers préparatifs de voyage, car c’est ici que commence le voyage en charrettes, ancien système de locomotion pour lequel nous sommes absolument neufs, tant les uns que les autres. C'est le P., Ma- Gnan qui est le grand organisateur, et, grâce à son habileté, tout progresse avèc ordre et tout arrive à temps.

Dès le lundi de la Pentecôte, 21 mai, on commence à

charger les charreties, et le mardi, la caravane se met en route. Outre les six missionnaires, elle se compose du guide et de ses trois hommes, en tout dix personnes. Nous avons environ 12000 livres de bagages, distribués entre trois grands wagons et sept charrettes,tirés par seize chevaux. C’est ce qui s’appelle voyager en grands seigneurs.

Je ne vous parlerai pas de notre marche à travers la Prairie. Vous avez lu dans nos Annales les récits de ceux qui nous ont précédés ; le nôtre leur scrait tout à fait semblable pour la partie essentielle. Quant à la partie accessoire, voici les faits qui pourraient vous intéresser un peu. D'abord, notre séjour à Batoche.

Nous arrivdämes là dix jours après notre départ de Qu’Appelle. Nous y fûmes reçus cordialement par le R. P. Moux. Nous ne devions nous y arrêter qu’un jour, juste le temps de réparer quelques charrettes endommagées. Maïs au moment du départ, deux chevaux müunquaient à l'appel; il fallut donc attendre de les avoir retrouvés. Ce retard nous a procuré le plaisir de goûter plus longtemps Ja fraternelle hospitalité du P. Mourir, qui nous intéressa beancoup avec les épisodes de la dernière rébellion des métis, durant laquelle il a été luimême blessé d’un coup de feu. Un autre avantage que ma procuré notre retard imprévu à Batoche, c’est celui d'assister à la procession de la Fête-Dieu à la Mission de Sain!-Laurent, peu éloignée de la première, Tous les Pères du district s'y trouvaient réunis, et ce n’a pas été une pelite consolation pour moi de me joindre aux PP. Mocun, Lecoo, PAQUETTE et Touze pour chanter, avec les nombreux fidèles rassemblés de toute la région, les louanges du Dieu de l’Eucharistie, au cours d’une belle procession organisée par le P. Fouruonn, directeur de la résidence Saint-Laurent et supérieur de tout le district.

Après la cérémonie, je me rendis avec le P. TouzE dans sa Mission du lae Canard. Là, je devais rejoindre mes compagnons de voyage, venus directement de Batoche en traversant la branche sud de la Saskatchewan.

La Mission du lac Canard n’est qu’à 6 ou 7 milles de Saint-Laurent, Cette distance fut franchie en peu de temps et nous trouvâmes, ainsi que nous l’avions prévu, la caravans installée tout auprès de l'église. Lä, comme dans toutes les stations placées sur notre route, nous avons élé traités comme des frères. Dieu tiendra compte à nos hôtes de la bienveillante charité qu'ils ont déployée à notre égard.

Une pluie torrentielle nous mit encore en retard d’un jour. Au lieu de partir le lundi 4 juin, nous ne partimes que le 5, mardi, et le soir de ce même jour, nous arrivâmes sur les bords de la Saskatchewan Nord.

Ge n’était pas sans quelque appréhension que j'approchais de cette rivière ; j'avais gardé souvenir du désastre arrivé à Me* GRannin, il y a quelques années, juste à l'endroit où nous allions ia franchir. Dieu merci, nous avons passé sans le moindre accident, et, avant la nuit, nous campions avec tout notre attirail de l'autre côté de Peau, tout près d'un campement sauvage.

Nos voisins sont des plus aimables; ce sont des chrétiens du P. PaQuerTE, demeurant au lac Masquey. Le matin, en nous voyant faire, comme d'habitude, notre prière et notre méditation à genoux devant notre lentechapelle, ils s’empressérent d'en faire autant de leur côté. Notre exercice fini, je m’approchai d'eux et leur fis entendre, du mieux que je pus, que j'allais dire la messe et qu’ils pouvaient y assister s'ils le désiraient. ls vinrent tous sans exception, hommes, femmes et enfants, et se comportèrent de la manière la plus édifiante. Jefis, après la messe, une distribution générale de médailles et

d'images, et je puis vous assurer que nous nous quittâmes bons amis,

Je ne vous dirai pas tout ce que mon cœur a ressenti de consolation dans celte rencontre inattendue. De telles joies sont bien de nature à nous faire compler pour rien les fatigues d’un Joug et pénible voyage !

Les fatigues n'ont pas manqué dans le nôtre, surtout à partir du moment et du point où nous sommes arrivés. Autant notre voyage a été agréable dans les Prairies, c'est-à-dire du lac Qu'Appelle au lac Canard, autant nous avons eu de la misère du lac Canard au lac la Biche. Mais Dieu, qui sait disposer toules choses avec une sagesse infinie, ne nous a pas laissé le temps d'y songer, et il a fait d’ailleurs surabonder ses consolations,

Nous avions, depuis quelques jours déjà, quitté les bords de la Saskatchewan et dit adieu aux chers paroissiens du P. PAQUETTE que nous y avions trouvés installés, lorsque nous rencontrâmes un autre camp sauvage. C'était un samedi et le soleil était encore assez haut sur l'horizon; néanmoins, notre guide ne jugea pas à propos d’aller plus loin. Je n’en étais pas fâché, car c'était pour moi l’occasion de voir encore des sauvages assister à notre messe le lendemain dimanche.

Notre campement est à peine établi, que nous recevons la visite de nos aimabies voisins conduits par leur chef, Ils sont aussi courtois que peuvent l’être des sauvages ; cependant, nous remarquons en eux une certaine froideur que nous n'avions pas remarquée chez les autres, Peut-être avons-nous affaire à des infidèles. Pour le savoir, j'offre au chef, par ministère d’interprèle, d'aller dire la messe dans son camp le lendemain. Il répond que jamais prêtre n’est entré dans son camp, et que jamais aucun n’y entrera. C'était clair et net; la cause était perdue sans appel.

Le lendemain, ils étaient de bonne heure auprès de nos tentes; mais quand l’heure de la messe arriva, ils partirent tous et allèrent, pour la plupart, se poster sur une colline voisine d’où ils pouvaient voir et suivre tout ce qui se passait chez nous. Assurément, de toutes les peines du voyage, il n’y en a pas d’aussi amère pour le cœur du missionnaire, que de voir des âmes endurcies de la sorte, et vivant dans la servitude du péché, sous l’empire du démon. Quelle différence entre ceux-ci et les premiers que nous avions rencontrés !

Comme nous ne voyageons pas le dimanche, nous avons campé toute la journée dans le voisinage de ces infidèles, Sur le soir, le chef vint trouver notre guide et, d’un air animé, il lui dit que si nous avions eu notre prière le matin, eux aussi auraient la leur la semaine suivante. Ils se préparent, en effet, à célébrer da grande danse de la soif, et, chaque jour, de nouveaux sauvages arrivent pour y prendre part. Le chef pressait ensuite notre guide de lui servir d’interprète, car il voulait avoir une conférence avec le Père pour lui prouver que, lui chef, il avait le droit de nous enlever tout ce qui serait à sa convenance. Le guide, responsable de nos personnes et de notre bagage, ne l’entendait pas ainsi, et, malgré toule l’éloquence du chef rapace, il s'est absolument refusé à lui rendre ce service.

Le lundi matin nous décampâmes, au grand déplaisir, je suppose, de nos voisins, qui guettaient leur proie avec complaisance et qui auraient bien fini par trouver quelque bonne raison pour nous dévaliser. S'ils ne l’ont pas fait, ce n’est certes pas l’envie qui leur a manqué; ils ont assez longtemps rôdé autour de nos charrettes et inspecté nos bagages, avec un intérêt où il était facile de reconnaître la convoitise et les sinistres desseins qu’elle inspire. Nous avons appris plus tard que ce chef infidèle était celui qui,

pendant la dernière guerre, avait pillé ja maison du P. Le Gorr, au lac Froid. Il est aussi lâche que fanfaron, et il aurait suffi, paraît-il, pour nous débarrasser de ses importunités, de lui faire soupçonner l'ombre d’un soldat et la possibilité d’une poursuite.

Je ne me doutais pas que nous avions stationné si près d’une mission dirigée par nos Pères ; je fus tout étonné d'apprendre, chemin faisant, que nous n’étions pas loin du lac d'Oignon où s’est transporiée la Mission du lac la Grenouille depuis le massacre de nos deux héroïques missionnaires, le P. Farann et le P. MARCHAND; nous pouvons y arriver et nous y arrivons en effet is même jour, Beureux de revoir le P. DAUPHIN que j'avais connu à Montréal, et de faire connaissance avec le R. P.M£rER, Supérieur de la mission, le R. P. Le Gorr du lac Froid, le F. scolastique Vacxon et les FF. convers Nemoz et BRocuarT, actuellement occupés à la constrnction d’une église.

Inutile de vous dire combien fraternellementnous avons été reçus. Nous dressâmes nos tentes en face de la construction nouvelle et, aprèsavoir rendu grâces à Dieu, nous passômes le reste du jour et une partie de la nuit à causer de nos affections les plus chères: la Congrégation, la France, le Canada, la Bretagne, celle-ci représentée d’une part par les RR. PP. MéRER et Le Gorr, de l’autre par nos Sœurs Franciscaines, deux vaillantes Bretonnes.

Nous aurions bien voulu rester un peu plus longtemps en si nombreuse et si bonne compagnie; mais le temps pressait : nous avions hâte d'arriver au lac la Biche, qui n'est plus qu'à huit jours d'ici. Le mardi matin, 49 juin, nous quittons done nos chers confrères et nous nous meltons en route, avec l'espoir d'aller camper le soir même au lac la Grenouille et de dire la messe, le lendemain, à l'endroit où les RR. PP. FaranD et MARCHAND

ont été cruellement martyrisés par les sauvages. Mais l’homme propose et Dieu dispose. Vers trois heures de l'après-midi, un essieu de wagon se brise; nous voilà condamnés à camper pour réparer l'accident. Le plus sûr et le plus expéditif est de retourner au lac d'Oignon et de faire appel à l’industrie et à la charité du P, MÉnen. Le bon Père ne se fait pas prier; il remplace aussitôt notre wagon, en attendant de nous le restituer en bon élat. Le lendemain, autre obstacle: la pluie est si abondante et les chemins si détrempés, qu'il ne faut pas songer à partir. Le surlendemain, c’est ia même histoire, et ainsi pendant quaire jours.

Quatre jours sous la tente par une jiluie diluvienne, ce n'est pas amusant; mais dans ces pays ct surtout en voyage, il faut savoir prendre le temps comme il vient et les gens comme ils sont. Une de nos meilleures conso- Jations, dans les mille contrariélés qui exercent la patience ou le courage du missionnaire, c'est le Penedicite ommua opera Domini Domino qui nous la fournit : il n’y à presque pas de verset de ce beau cantique qui n’ait souvent rendu la joie à nos âmes, alors que nous aurions pu être tentés de quelquemauvaisehumeur: pour enleveraux éléments le pouvoir de nous nuire, nous n'avons pas de meilleur moyen que de les faire chanter. Tous y passent: sol et luna, imber et ros, ignis et aquæ omnes, friqus et æstus, glacies et nives, noctes et dies, lux et tenebræ.. benedicite omnia opera Domint Domino. Une chose cependant que les Enfants dans la fournaise ont oublié, je crois, de faire chanter, du moins par une invitation formelle, et qui chante tout de même, qui ne chantait que trop à nos oreilles — humanum dico, — ce sont les maringouins. Vous connaissez ce supplice ; moi, je n’en connais pas de plus grand que d’êlre assailli par ces myriades d’ennemis insaisissables, presque invisibles : la faiblesse même,

pris en particulier ; la puissance la plus tyrannique et la plus irrésistible, pris en masse; multitude de chanteurs et de suceurs, qui vous suivent ou qui se remplacent, mais qui sont toujours et partout assez nombreux pour obscurcir le ciel, vous envelopper, vous harceler, vous exaspérer, vous couvrir la face, leg mains, toutes les parties du corps accessibles et. inaccessibles, vous siffler aux oreilles, se précipiter étourdiment dans vos yeux, vous entrer dans le nez, vous percer la peau et se gorger de votre sang! L'homme ne peut rier contre cette engeance, qu'uue gelée fait périr et qui peuple cependant les immenses savanes du Nord-ouest américain. Il ne peut rien que s'humilier, se reconnaitre pécheur etdirecomme le Pharaon : « Le doigt de Dieu est là. » Il ne peut rien, qu’inviter à chanter la justice ces êtres sans miséricorde. Faisons-les donc entrer, eux aussi, dans notre Benedicite parmi les bestioles et les pécores : Benedicite omnes bestiæ et pecora Domino; laudate et supereraltate eum in sæcula. Le samedi, après quatre jours de pluie torrentielle, nous reprenons notre marche; mais, quelle peine à avancer et quel éreintement pour nos chevaux ! Nous n'avons que 7 milles à franchir pour arriver au lac la Grenouille et nous y employons la journée entière. Éafin, nous n'en sommes plus qu’à { mille lorsque le moment de camper est venu; demain malin nous pourrons nous y rendre facilement pour y dire la messe. En etfet, le dimanche, 24 juin, nous nous tæansportons tous à l'endroit où‘fut l'ancienne mission ; nous passons sur Les ruines de l’église et de la maison des Pères, le cœur navré à la wue de celle désolation et au souvenir de l’affreux désastre par où elle a commencé; nous nous dirigeons vers le cimetière. Dieu sait ce que menspauyrecqur a ressenti lorsque je me suis agenouillé sur la tontbeïÂle #as Frères martyrs et quelles prières j'y ai-adressées-# Dieu pour la Congré-

gation, pour le T. R. Père général, pour vous, mon révérend Père, pour le diocèse de Saint-Albert, pour les missionnaires présents et futurs du Mackenzie el pour tous ceux qui me sont chers : personne n’a été oublié.

Après ces premiers devoirs, le F. CHARBONNEAU, notre sacrislain pendant le voyage, dresse l'autel que je fais placer en face de la tombe de nos Pères. Oh! que j’aurais voulu avoir leur sainteté, pour célébrer le saint sacrifice avec la ferveur que réclamaient les circonstances ! Je ne sais ce qu'éprouve le pèlerin de la Ville éternelle lorsqu'il offre le saint sacrifice sur cette terre classique des martyrs, mais je sais bien, ou plutôt Dieu sait de quel sentiment j'aiété saisi en loulant ce sol imprégné du sang de nos frères et en immolant la Victime par excellence là même où ils sont tombés victimes de leur zèle et de leur charité. Merci, mon Dieu! merci, ma Bonne Mère! le voyage dans ces solitudes désertes a parfois ses peines et ses ennuis ; mais de pareilles consolalions effacent tout et en feraient supporter bien d’autres ! Tous mes compagnons de voyage ontfait la sainte communion. Nous avons tous prié pour nos defunts, puisqu'il ne nous appartient pas de devancer les jugenients de l’Église; mais, plus volontiers encore, nous avons prié ceux que nous regardons comme des sainis, d’intercéder pour nous auprès de Dieu.

Le lundi %5, la caravane se remet en route. Dans des conditions normales nous n’en aurions plus que pour six jours; mais les chemins sont si mauvais que nous ne faisons que 10 milles, quelquefois 5 milles seulement; un jour, nous n'avons parcouru que 4 mille, avec de l’eau et de la boue jusqu’à la ceinture une partie de la journée.

Enfin, nous ne sommes plus qu'à 50 milles, mais il est impossible d’aller plus loin : la rivière Castor, extrémement grossie par les pluies, nous barre le che-

min. Plusieurs fois déjà, nous avons traversé des rivières à gué; mais ici, pas moyen. Avec l’assentiment de notre guide, jo prends le parti de passer à cheval et d'aller à la Mission prévenir de notre arrivée et de nolre situation. C'était après notre réfection de midi; je passe la rivière saus accident et me voilà galopant seul eu pays inconnu, sans autre ressource que de me recommander à la Vierge Immaculée lorsque je perdais la trace du chemin. À neuf heures du soir, j'entre dans une forêt solitaire où je n’entends que les pas de mon cheval et le hurlement des loups auxquels ils donnent l'éveil. Je ne suis pas sans éprouver quelque frisson, Heureusement ils ont plus peur que moi ; el puis, pour me donner du cœur je pense que je suis l'enfant de Marie.

A onze heures et demie, j'arrive au Fort dela Compagnie de la Baie d'Hudson. Je ne puis pousser plus loin ra monture, le cavalier a besoin également de repos et, s’il veut dire la messe le lendemain, il ne lui reste plus que quelques minutes pour étancher sa soif et apaiser sa faim. Le commis du Fort me 1eçoit en vrai gentleman qu’il est : il m'otfre un bon lit dont j'avais grand besoin; j'y goûte un sommeil réparateur, et vers cinq heures, je franchis gaiement en moins d’'ane heure les 7 milles qui séparent le Fort de la mission. Mer FarauD disait la messe; je lui ai succédé à l'autel, et ce n'est qu'après m'être offert à Jésus Hoslie, pour être à jamais son missionnaire dans ces régions abandonnées, que je me suis présenté à Monseigneur; il m'a reçu comme un père reçoit son enfant. Sans relard le F. Mirsess fut dépèché à la 1ivière Castor avec une barque. C’était le vendiedi 29 juin à neuf heures du matin; il fut de retour le dimanche à quatre heures du soir, amenant avec lui le F. Ryan et les Sœurs Franciscaines; les FF, FonriN et CHARSONNEAU étaient restés pour prêter main-forte aux

conducteurs. De Ja irvière Castor au lac la Biche les wagons mettent ordinairement deux jours; nos compagnons en ont mis près de cinq : c’est vous dire de quelles difficultés ils eurent à se tirer. Enfin ils s’en tirérent, ct le 42 juillet nous étions tous réunis au lac la Biche; nous avions quitté le lac Qu’Appelle le 22 mai, ce qui fait cinquante jours de marche, alors qu’ordinairement trente-huit ou quarante suffisent. Dieu soit bénil nous sommes tous en bonne santé; la fatigue n'aura qu’ur temps; dans quelques jours il n’en sera plus question.

Les FF. Fortin et CHARBONNEAU, ainsi que les Sœurs Franciscaines, vont se rendre à la Mission de la Nativité par les berges de mardi prochain, sous la direction du R. P. Gnouarr. Le F. Ryan attend ici la prochaine occasion de se rendre au petit lac des Esclaves; et votre très humble serviteur a l’honneur et le bonheur de rester, pour le moment du moins, à lPévêché où il va devenir l'élève en montagnais de Mer fanaun. Priez, mon révérend et bien cher Père, afin que ma lête ne se montre pas trop rebelle à une langue que mon cœur aime déjà depuis longtemps.

Nous avons trouvé ME Faraud en assez bonne santé ; Sa Grandeur est toujours le missionnaire infatigable ; à son école il n’est pas possible de ne pas prendre goût au travail, travail manuel, intellectuel, spirituel; demandez encore à Dieu que je profite de ses leçons et de ses exemples, car je vois bien que je ne serai un vr&i missionnaire, propre à rendre quelques services au vicariat, qu’à cette condition,

Les RR. PP. GRouarp et COLLIGNON se portent trés bien. Les Frères convers, au nombre de six, paraissent également jouir d’une bonne santé, même le F. Bois- RAMÉ, un des vétérans du Nord-Ouest. Celui-ci est encore plein de vie et d'activité, et les autres marchent

sur ses traces : ce sont les FF. Misens, RACETTE, O'BRIEN, LAVOIE et GUSTAVE. ‘

Il est temps que je m’arrête, mon révérend et bien cher Père. En terminant, je me recommande encore une fois à vos prières, afin que je devienne un excellent missionpaire du Nord. Je dis excellent, parce qu'il faut toujours viser plus haut que le but; c'est donc en toute humilité et avec le sentiment de ma faiblesse que je vise à l’excellence. Soyez assuré que je ne vous oublie pas; ma croix, mon livre de Règles, mon bréviaire, mon manuel de prières : tout me rappelle votre souvenir; mais rien encore autant que les sentiments de mon pauvre cœur,

qui est celui d’un enfant aimant et reconnaissant en

N.-S. et M, I.

H. AUDEMARD, O0. M. I.

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