Lettre du R. P. Leduc
La lettre suivante, de date déjà un peu ancienne, arrive ici à son heure. Elle est comme la préface d'événements historiques qui seront racontés plus tard et qui tiennent, par un lien naturel, à l’histoire d’un pays que les progrès de la civilisation vont faire entrer dans une phase toute nouvelle.
Ottawa, le 5 avril 4885,
MoN RÉVÉREND ET BIEN CHER PÈRE,
Au mois d’octobre de l’année dernière, Mer GuanDin quittait Saint-Alberi pour aller passer l'hiver dans la capitale de la Puissance du Canada et traiter avec le gouvernement des questions de la plus haute importance, questions relatives à son diosèse et à notre chère famille d'Oblats de Marie Immaculée dans les territoires du Nord- Ouest. je ne me doutais guère alors que deux mois plus tard je devrais prendre aussi le chemin de la capitale et rejoindre Monseigneur à Ottawa.
Lorsque Sa Grandeur quittait Saint-Albert, des arpenleurs envoyés par le gouvernement fédéral étaient déjà arrivés dans notre colonie afin d’arpenter nos immenses territoires. Pour une plus parfaite intelligence des faits, je dois vous dire que ie gouvernement a reconnu deux espèces d'arpentage : l’un général à tout le Canada, et l’au-
tre particulier à certaines localités, L’arpentage général consiste à diviser tous les territoires en lownships, sections et quarts de sections. Ces townships comprennent une étendue de 6 milles carrés ou 36 milles de superficie, les lignes allant toujours du nord au sud el de l’est à l’ouest. Mais là où existent des colonies établies longtemps avant qu'aucun arpentage ait eu lieu, lorsque ces colonies surtout ont pris naissance et se sont développées sur le bord d’un lac ou d’un cours d’eau, à moins de tout bouleverser, un arpentage spécial est requis; il faut, ou ruiner ces colonies, ou leur accorder une division de terres en rapport avec les premières prises de possession, avec la topographie du pays, avec les droits péniblement et courageusement acquis.
Le gouvernement donc avait envoyé des arpenteurs dans notre Nord-Ouest. Ces messieurs, comprenant de suite que la colonie de Saint-Albert ne pourrait jamais admettre le système général d’arpentage par townships, vinrent me prier de donner avis à la population de Saint- Albert qu'ils ne voulaient nullement, par leur travail, méconnaître ses droits à un arpentage spécial subséquent. Ils demandaient, par notre entremise, que Ia population ne s’inquiétât nullement de les voir tirer leurs lignes nord et sud, est et ouest, à travers ses champs et ses propriétés. C'était, selon eux, uniquement affaire de formalité, et le moyen de continuer plus facilement leur arpentage en townships, une fois en dehors de la colonie. Après eux, un arpenteur spécial, alors employé à Edmonton, viendrait à Saint-Albert. Effectivement, quelques semaines plus tard, cet arpenteur commençait son travail. Nos gens étaient contents, les choses allaient pour le mieux, lorsque arriva d'Ottawa l'ordre de cesser ce travail, avec avis à la colonie de Saint-Albert de se contenter de l’arpentage général.
Cet ordre injuste ne fut pas plutôt connu que le méconteutement de nos colons fut à son comble. Qui soutiendra leurs droits ? Qui empêchera la ruine de la colonie ? Leurs regards se tournèrent nalurellement vers la Mission. Monseigneur était absent, j'expédiai tout de suite à Edmonton un courrier portant an télégraphe la dépêche suivante : °
À Ms* GRANDIN, à Ottawa.
« Arpentage par townships impossible pour Saint-Albert. Il ruine et détruit la colonie. Mécontentement général. Voyez de suite le ministre de l’intérieur. »
Malheureusement notre ligne télégraphique était en désarroi. Le télégramme mit près de quinze jours pour parvenir à destination, Dans ces circonstances, nous crüimes bon à Saint-Albert de faire connaître au public la situation et les troubles dont le pays était menacé. J'envoyai à l'unique jourual de la localité la note suivante, au nom de la population :
La colonie de Saint-Albert est aujourd’hui dans un état de véritable surexcitation et très mécontente de la manière injuste dont on semble vouloir la traiter. Les habitants de cette colonie ont occupé leurs terres depuis déjà bien des années, et même la plupart d’entre eux, dès avant l’annexioa de ces territoires au Canada. Saint-Albert a été fondé en 1860 par la Mission catholique, laquelle réunit tout de suite autourd’elle un nombre considérable d'habitants. Aujourd’hui environ deux cents familles sont établies des deux côtés de la rivière Esturgeon sur un rayon de 6 ou 8 milles à l’est et de 6 milles à l’ouest. Ces familles sont pour la plupart des métis nés et élevés dans ce pays, lequel est certainement le leur à tous les titres : ils ont des droits incontestables à la terre, droits qui ont été concédés par l’Acte du Manitoba. De nouveaux colons parmi nous ont acheté desterres occupées longtemps avant l'annexion
au Canada. Nous formons certaineinentla plus ancienne et jus- T, XXI, 2
qu’à présent la plus nombreuse colonie du district. Et maintenant on semble agir comme si nous n’existions pas. On veut nous traiter comme on a essayé de traiter le peuple du Manitoba avant les troubles de 1870, Qn ne veut pas reconnaitre notre droit à un arpentage par rivière ; il faut nous contenter, nous dit-on, d’un arpentage par township. Un tel arrangement est à la fois injuste et absurde, caril serait ia ruine de la colonie. Pas un des vieux colons qui ne fût témoin de la perte partielle ou totale de ses travaux ct de ses améliorations; dans bien des cas, deux, trois, quatre familles se trouveraient sut la mème moitié ou sur le même quart de section, puisque, dans le système d’arpentage qu'on veut nous imposer, la rivière ne forme pas une limite. Notre population est paisible, calme, soumise, mais si elle était victime d’une semblable injustice, si les habitants devaient être traités comme un peuple conquis, s'ils ne recevaient pas, et ce, à titre de justice, ce qui à été accordé à Edmonton, à Prince-Albert et dans la province du Manitoba, ils protesteralent et ne céderaient qu'à la force ouverte. Au nom et en faveur de la population de Saïnt-Aïbert,
H. LEDuc, prêtre, 0. M. 1.
Deux semaines, trois semaines se passèrent à attendre une dépêche d’Otlawa. Enfin doulant de la transmission de notre télégramme à Ms* GRANDIN à la capitale, doutant beaucoup plus encore de recevoir justice du ministre de l’intérieur, craignant de voir les choses aller de mal en pis, les habitants du pays résolurent de tenir une assemblée publique dans la maison d'école à Saint-Albert le lundi 8 janvier. Au jour et à l'heure indiqués, toute la population d'hommes de la colonie se réunit dans la salle désignée. Tout ce monde paraissait passablement excité et mécontent, et le sujet de toutes les conversations était l’arpentuge des 1erres, l'injustice que le gouvernement allait consommer en refusant de reconnaitre les droits des colons, les peines, les fatigues, les difficultés suppor-
tées par eux pour défricher, cultiver, améliorer leurs terres, elc., elc. Quelques-uns ne parlaient de rien moins que d’imiter la conduite des métis du Manitoba en 1870 et de repousser l'injustice par les armes. Sur ces entrefaites lo R. P. Lesranc arriva providentiellement de Batileford à Sainl-Albert. Lorsque la population fut réunie dans la maison d'école, on indiqua l'objet du meetiug. On fit ressortir la nécessité de ne rien faire qui pûl compromettre la cause de la colonie, mais en même temps l’urgence do prendre tous les moyens légaux pour éclairer nos gouvernants sur la situation et sur l'injustice criante dont nous étions menacés, L'assemblée nomma un président, et le R. P. Lesraxc se vit appelé à l‘houneur de remplir les fonctions de secrétaire. La discussion s'anima promplement ; chacun fit valoir ses droits, exprima seg motifs de plaintes et de mécontentement, puis on parla des moyeus les plus sûrs, les plus efficaces à prendre. Enfin on en vint à la conclusion qui parut la plus convenable pour atteindre le but qu'on se proposait : obtenir prompte et entière justice. [1 fut décidé que la population enver« rait uuc délégation de deux membres au gouvernement d'Oltawa, M. B. Muloney, président du meeling, et moi fâmes nommés par acclamation. Une objection sérieuse se présenta alors tout naturellement : Met GRANDIN élait déjà à Ottawa, Sa Grandeur ne poauvait-elle pas Elle-même prendre notre cause en main et la traiter Lout de suite auprès du gouvernement? La majorité du meeling fut d'avis que la délégalion devail partur quand même ; sûre qu’elle Élail de trouver dans Ms' GRaNDIN un puissant auxiliaire, cette délégation, dans la pensée du meeting, recevrait ainsi l'appui de Sa Grandeuret apporterait de son côté un nouvel appoint aux affaires particulières que M#' GRanDin élait allé traiter pour son diocèse el pour le bien du pays. LeR. P. Lesranc fut prié par l'assemblée de vouloir bien
consentir à mon départ et de prendre Padminisiration de la Mission Saint-Albert. Une souscription fut immédiatement ouverte, et la population, malgré sa pauvreté réelle, souscrivit généreusement une somme de 600 piastres, soit environ 3000 francs, pour les frais de notre long voyage.
Quelques jours plus tard, nous recevions la lettre suivanle :
Au R. P. H. LEDuc, 0. M. 1., ed à M. B. MALONEY.
Messieurs,
Le comité nommé par les habitants de Saint-Albert, dans les territoires du Nord-Ouest,comité approuvé dans une assemblée publique à Edmonton et au fort Saskatchewan, dans les mêmes territoires, vous requiert de partir et de vous rendre à Ottawa afin de faire connaître au gouvernement de la Puissance du Canada le sujet de nos plaintes et les besoins de la population tels qu’ils sont exposés dans les documents cijoints. Nous ne doutons nullement que c’est par manque d'informations dignes de foi que le gouvernement se montre prêt à commettre une grands injustice envers nous. Nous sommes persuadés que l’honorable sir John Macdonald, ministre de l'intérieur, est tout disposé à rendre pleine justice à tous les sujets de Sa Majesté, notre gracieuse souveraine. Nous sommes également convaincus qu'il nous reconnaître les mêmes droits, les mêmes privilèges que ceux récemment concédés à l'ancienne colonie de Prince-Albertet qu’il accueillera favorablement vos demandes,
Nous nous reposons, messieurs, sur votre zèle, votre dévouement à la cause commune. Vous saurez porter notre cause à la connaissance du gouvernement; vons saurez la défendre, ot nous espérons un plein succès de votre délégation.
Signé, en faveur du comité :
W. Cusr, président.
Sam. CUNNINGHAN, secrétaire, à
Le samedi matin, 27 janvier, les anciens colons et les principaux habitants de Saint-Albert s'étaient donné rendez-vous à la Mission. Deux traîneaux d'hiver recevaient le dernier coup de main de la part de nos bons Frères ouvriers. Ils avaient été par eux disposés de la manière la plus confortable possible pour épargner des souffrances uux voyageurs. Un autre traineau à l’usage du guide devait porter les provisions du voyage. Vers dix heures du matin vivres, ustensiles de cuisine, couvertures et fourrures pour servir de lits à chaque campement du soir, etc., etc., tout était ficelé, attaché ; les deux voyageurs, accompagnés des vœux et des sympathies de tous, prirent place chacun dans son étroit véhicule, et, le signal du départ donné, les délégués commencèrent leur long ilinéraire vers la capitale du Canada. Il ne s'agissait de rien moins que de 600 milles à faire sur la neige avant d'arriver à la plus prochaine station du chemin de fer. Puis la locomotive devait, après cinq jours et cinq nuits, les faire arriver enfin à Otiawa.
Un peu après midi nous arrivions à Saint-Christophe, emplacement de notre moulin à farine, à planches et à bardeaux. Le R. P. BLANCHET et les FF. LAMBERT et AYRIL- LON nous donnèrent à diner ; le soir du même jour nous couchions à Notre-Dame de Lourdes au fort Saskatchewan, Le lendemain dimanche, je passai toute la journée avec nos chrétiens de cette place. Nous eûmes office du matin, office du soir, et nous nous disposions à poursuivre notre route le lendemain, lorsque nous en fûmes empêchés, et par quoi ? Le journal de la localité va vous l'apprendre. Dans le numéro qui suivit notre départ, il publiait la lettre suivante :
Fort Saskatchwan, 20 janvier 1883.
Le R.P, LEpuc et M. B. Maloney, délégués de Saint-Albert, sont arrivés dans notre colonie samedi soir. Ils ont passé le
— 2 — ditnanche avec nous ; ensemble nous nous somines entretenus du but de leur voyage long, pénible et dispendieux, des besoins de nos localités, du développement que prennent nos colonics et des secours, de la protection que nous attendons du gouvernement. Les délégués se proposaient de repartir ce matin, mais nous les avons retenus afn d'ouvrir une souseription en leur faveur et de les aider, comme l’a fait Edmonton après Saint-Albert, à couvrir les frais d’un voyage entrepris généreusement dans un but de véritable utilité publique. En quelques heures MM. Fr. Lamoureux et J. Reid ont recueilli une somme de 100 piastres. Les délégués ont été chargés par nous de réclamer, auprès du gouvernement fédéral, la reconnaissance de nos droits à une préemption de 160 acres à une piastre l’acre, et l'ouverture d’un Bureau des terres dans notre localité.
Agréez, monsieur le rédacteur, etc.
P. HEIMINCK.
Le mardi 30, nous nous remetlions en route. La neige élait épaisse : elle nous parut toujours plus abondante à mesure que nons avançämes vers l’est. C'était un travail véritablement dur que celui que nous avions à faire chaque soir pour déblayer celte couche de 2? pieds et pour préparer nolre campement. De temps en temps nous avions la chance de rencontrer une maison, un charretier. Le 3{, nous campämes chez un ancien officier de la baie d'Hudson, protestant, mais ami de nos Missions et des Pères Oblats. Nous étions à peine installés dans sa maison qu'une douzaine de sauvages vinrent me trouver, heureux, me dirent-ils, de rencontrer un prêtre et de pouvoir prier avec lui. Je demandai alors la permission de rester seul avec eux. Plusieurs n'avaient point vu le prêlre depuis deux ans. Je leur fis une courte instruction, leur rappelant les principales vérités de notre sainte religion, je récitai le cha-
pelet et baptisai deux enfants. Ensuite je me mis dans un coin de la salle et les appelai les uns après les autres pour les confesser. Parmi eux se rencontrait une femme âgée d'environ cinquante ans qui me dit n’avoir pas encore reçu le baptême. Elle me parut heureusement assez instruite des mystères de notre foi, je la préparai donc de mon mieux à la grâce insigne qu’elle sollicitait ardemment, et j'eus la consolation de la baptiser. Le matin, pendant que les hommes dorimaient encore, je pus offrir l’adorable Sacrifice, bonheur dont j'allais forcément être privé pendant plusieurs jours,
Le 4° février, nous fimes à la lettre une marche forcée, et nous arrivâmes à la nuit déjà bien avancée au lac la Selle. Mes hommes allèrent demander l'hospitalité au fermier du gouvernement pour les sauvages, et moi à un métis catholique, chez qui je fus cordialement reçu. Ceci me rappelle une histoire. ]l y a seize ans, alors que les Pères étaient encore les seuls policemen du pays, je fus avec le R P. Anoné à la recherche d’une jeune femme qui avait abandonné son mari. Pour la forcer de revenir à son domicile, nous dûmes avoir recours aux arguments extrêmes, et nous menaçâmes la coupable de lui couper les cheveux, si elle s’obstinait dans sa révalte. Bref, il fallut en venir à un commencement d'exécution pour la décider à nous suivre et à retourner auprès de son mari. Or c’est chez cetle même femme que je recevais l'hospitalité ce soir. Elle s’est montrée bien reconnaissante du service rendu autrefois ; je caressai ses petits enfants, et le lendemain matin je célébrai la sainte messe dans sa maison, messe à laquelle assista toute la famille dans de grands sentiments de piété et de reconnaissance.
Le 3 et le 4 nous marchâmes toute la journée et une grande partie de la nuit, Nous campâmes à l’abri d’une pauvre touffe de saules ; le froid fut des plus intenses, le
thermomètre devait être descendu à 40 degrés Réaumur. Le samedi soir, à onze heures trois quarts, nous frappions à la porte du R. P. Faranp, au lac Grenouille, réserve des sauvages do la nation des Cris. Le cher Père ne s'attendait à rien moins qu’à une pareille visite; en rien de temps tout fut en mouvement dans sa solitude où je fus on ne peut plus agréablement surpris de rencontrer les chers Pères LEcorr et MÉRER, venus l’un el l’autre de leurs Missions respectives pour se confesser, ce qu’ils s'efforcent de faire autant que possible une fois chaque mois. C’est pour eux chaque fois un voyage de près de 400 milles. Lelendemain dimanche, j'examinai lestravaux exécutés par le R. P. FaraRD, qui vient de fonder cette Mission; je fus heureux au-delà de toute expression de voir Ja maison-chapelle pleine de sauvages à la messe et à l'office du soir. Le P. FAFARD m'invita à adresser la parole à ses chers néophytes. Je Le fis de grand cœur et encourageai ces chers Indiens à garder fidèlement la foi, à aimer notre sainte religion, à s'approcher fidèlement et fréquemment des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie, Le soir, je m'adressai aux infidèles, que je pressai d’obéir à la voix du bon Dieu, à la voix de leur Père, et je les exhortai à se préparer au baptême. Cetie jeune et nouvelle Mission prospère, grâce au zèle du pasieur. Les bons PP. LEGorr et MÉRER ne se ménagent point non plus, le premier, chez les Montagnais du lac Froid; le second : chez les Cris du Lac en long. Le bien se fait et le Missionnaire ne se plaint point de ses privations, dont on ne peut se faire une idée si lon n'a passé soi-même par celte rude épreuve.
Le 5, à deux ou trois heures de nuit nous arrivions au fort Pitt chez l'excellent P. Bourne. Ce cher Père est seul dans cette Mission. Rudement éprouvé par la maladie, il est là en compagnie du bon Frère GÉRENTE. Son
ministère est bien restreint ; il vit dans la solitude, comme un modèle de patience, de résignation et de piété ; de temps en temps il reçoit la visite soit du P. Farann, soit du P. MÉRER, et il soigne de son mieux les catholiques de sa Mission,
Nous franchimes en trois jours la distance qui sépare le fort Pitt de Battleford. Ces trois jours furent pénibles pour les voyageurs et pour nos bêtes de somme. Le temps se tint au froid, le vent ne discontinua point, la neige était épaisse, et nos pauvres chevaux n'avaient d’autre ressource pendant la nuit que de piocher avec le pied pour découvrir l'herbe desséchée et gelée qui faisait toute leur nourriture. Pendant vingt-quatre jours ces excellentes bêtes ont résisté à la fatigue et nous on! enfin rendus à Qu’Appelle, où nous avons pris le chemin de fer pour Saint-Boniface et Winnipeg.
Le jeudi 8, la nuit nous surprit à 15 milles de Baltleford. Quoi qu'il en soit, nous essayerons de nous rendre. Il est près de minuit quaud nous frappons à la porte de la cabane du R. P. Biconesse. C'est un chantier de 10 pieds de large sur 20 de long et à peine 8 de haut, recouvert en foin et en lerre. Là j'ai la chance de rencontrer le R. P. Cocuin, de la réserve voisine ; M. Gonot, postulant convers, et M. Gareau, junioriste. Mon collègue, notre guide et moi trouvons difficilement où nous loger. Pas un pouce de ierrain qui ne soit occupé; nous nous installons donc de notre mieux sur le plancher: pour moi, je couche sous la table, où du moins ma tête est à l'abri. Nos chevaux sont fatigués, nos personnes ne le sont guère moins, nous décrétons donc un jour de repos et le lendemain j'ai le bonheur de passer la journée avec les bons Pères BiGoNESsE et Cocmin. Le P. BIGONESSE est très aimé de la population mélée de Battleford ; il est le digne successeur du si regretté P. HerT, sur la tombe
— 96 — duquel je vais prier, profondément ému au souvenir de mg dernière entrevue avec ce cher défunt, laquelle eut lieu quelques jours seulement avant l'accident qui nous l’enleva; je suis plein de l1 pensée de ses vertus sacerdotales et religieuses. Le P. CocxiN, qui débute dans l'exercice du saint ministère, réussit très bien, lui aussi, dans sa réserve de Sainte-Angèle. Qu'il continue ainsi, et il deviendra un bon missionnaire, un vrai Oblat de Marie Immaculée.
Le samedi, 10, je fais mes adieux aux Pères et à leurs postulants et nous repartons pour Carlton. Je donnai à M. Gonot l'espoir de se rendre au printemps à Saint-Albert pour y commencer son noviciat. Le bon Dieu en a disposé autrement. Ce dévoué jeune homme partait ce matin-là même pour la mission Sainte-Angèle à 30 milles de Battieford. Malheureusement il crut qu'il pouvail sans danger preudre les devants sur son guide. Il se perdit et ne fut retrouvé que trois jours plus tard, les pieds gelés et bien affaibli par la marche et par le jeûne. Quelques jours plus tard il expirait à Battleford et allait recevoir du juste Juge la récompense de son dévouement, de sa bonne volonté : Pax hominibus bonæ voluntatis.
De Battleford à Carlton, élant forcément obligés de prendre le chemin qui longe la Saskatchewan sur le côté sud de cette rivière, nulle autre voie n'ayant été frayée, nous dûmes allonger notre route de près de 40 milles. Pendant quatre jours nous voyageñmes presque tout le temps en pleine prairie, en plein désert. Ce fut la partie la plus pénible du voyage, à raison du vent violent et du froid intense. Pour la première fois depuis vingt ans que je suis dans le Nord, nous avions une tente et un pelit poële de tôle avec nous. C'est tout un ouvrage, un travail pénible de monter cette tente le soir dans la neige, par un froid variant de 30 à 45 degrés.
Mais, cette opération faite, on jouit d'un confortable relatif qui n’est pas à dédaigner dans ces immenses espaces. J'eus même le bcenheur'de pouvoir ofttir plusieurs fois le saint Sacrifice, grâce à cet sbri, lorsque toutefois la violence du vent ne menaçait pas de renverser et la tente et l’autel improvisé. Le 43 au soir, nous arrivions au fort Carlton, poste de la Compagnie de la baie d'Hudson. L’oflicier en churge mit immédiatement une chambre à notre disposition, et nous pümes retrouver des forces dans un sommeil calme, prolongé et réparateur.
Mercredi, 14 février, à deux heures après midi, nous arrivons à la Mission du Sacré-Cœur, au lac Canard, autrement dit Stobart. Le cher Père Touzs, en charge de cette Mission, peut à peine en croire ses yeux en nous voyant. De mon côté je suis tout surpris et bien heureux de rencontrer avec le R. P. Touzr le bon Père Bonarp qui vient d'arriver du lac Pélican après quinze jours d’un rude voyage à la raquette. Nous nous communiquons les nouvelles à la hâte. Le cher Père Tocze somble fort heureux dans !a belle Mission si pleine d’avenir, dont il est chargé. Nous sommes en carême, les gens arrivent pour la prière, le P. Boxazv prêche, et je donne la bénédiction du saint Sacrement. Pendant ce temps-là le P. Touze nous fait préparer à diner, puis je pars pour aller surprendre les RR. PP. FourMoxD et VEGREVILLE à Grandin, où je passe la nuit. Le P. FourMoND est toujours l’homme du zèle par excellence, il a maintenant une école florissante, dirigée par une excellente Canadienne, Mu Dorval, toute dévouée à son œuvre et au bien de ia Mission, J'ai la douieur de trouver le cher Père VE- GREVILLE souffrant, malade même. 1l se plaint d’un commencement de rhumatisme inflammatoire, cruelle maladie que je connais par expérience. Le R. P, AnDRé,
Supérieur du district de Carlton, est malheureusement absent. Il m'est impossible de me rendre jusqu'au Prince- Albert; ce serait un retard de trois jours, le Parlement d'Ottawa est en session : nous avons hâte d'arriver pour presser les affaires dont la confisnce de notre population de l’extrême Ouest nous a chargés.
Le jeudi, 4%, nous partons pour la mission de Qu’Appelle. Nous allons bientôt quitter le diocèse de Saint-Albert pour entrer dans l’archidiocèse de Saint-Boniface. Le soir nous campons dans une écurie abandonnée, conatruite autrefois par les contracteurs de la poste. Disons le mot : la crainte d'avoir encore à déblayer la neige et préparer le campement nous fait choisir cette hicoque pour y passer la nuit; nous expions chèrement notre manque de courage : la fumée du foyer nous aveugle et, pendant celle triste nuit, le froid, entrant par toutes les issues, nous pénètre de toutes parts.
Le 147 au matio, 17 février ! jour bien cher à tout cœur d’Oblat. La Congrégation est en fêle aujourd'hui et célèbre le 57° anniversaire de son approbation par le Pape Léon XII de glorieuse mémoire. Ma première pensée au réveil est de m'unir d'intention à la famille et de célébrer, moi aussi, le mieux possible cet anniversaire béni qui est celui de mon Oblation. Il y a déjà de cela vingt et un ans. Notre révérendissime et bien-aimé Père Général actuel présidait pour la première fois depuis sou élection la renovation solennelle des vœux, et recevait les serments d’une demi-douzaine de nouveaux Oblats au scolasticat de Montolivet à Marseille. Ce que j'eus le bonheur de faire alors, je le ratifierai aujourd’hui de tout mon cœur. Je suis seul, il est vrai, je n'ai pour compagnon qu'un bon Irlandais catholique qui dort de son mieux en attendant le déjeuner et le moment du départ, et un excellent métis dans les veines duquel coule du sang de huit
— 29) — palions ou tribus différentes. Notre tente est montée ans la prairie entre Carlton et Qu'Appelle. Tout aulour de nous un vrai désert couvert d’une neige épaisse ; pour abriter la tente contre la fureur du vent, quelques trembles, quelques saules dépouillés de leurs feuilles et cachés sous le givre. Je tenterai l'impossible néanmoins pour célébrer aujourd’hui le saint Sacrifice. Le guide allume le feu, je cède la moitié de la tente à mon collègue qui dort de tout son cœur. Une peau de buffle suspendue entre lui et mon autel portatif me laisse un petit espace réservé. La caisse aux provisions de voyage est placée dans cet appartement improvisé ; mes couvertures pliées en huit sont posées sur cetle caisse, et sur les couvertures j'installe ma cassette-chapelle. Elle mesure 24 pouces de long sur 42 pouces de large : ce sera un autel pouvant rigoureusement fournir place à mon calice et à mon missel, Une peau d'ours me sert de tapis. Enfin je revêls les ornements sacrés, et je commence l’adorable Sacrifice. Je prie de tout mon cœur pour la famille, pour son chef vénéré, pour mes Frères répandus sur toute la surface du globe, pour ceux que la persécution a chassés de nos communautés; je tâche de n’oublier aucun des membres, aucun des besoins de notre chère Congrégation. Je prie surtout pour ceux des nôtres, soit de Saint-Albert, soit du Mackenzie, soit de nos aulies Missions qui, se trouvant eux aussi seuls en voyage, n'ont peut-être pas le bonheur de pouvoir célébrer. À la communion de tout cœur je renouvelle mes vœux, remerciant le bon Dieu de ces vingt et une années d’oblation : Domine, non sum dignus!!! et je me nourris de la chair adorable de Notre-Seigneur Jésus-Christ, priant Marie, notre Immaculée Mère, de suppléer à mon manque de préparation, de foi et d'amour.
Mais il faut penser à continuer notre voyaye. Le dé-
— 30 — jeuner servi, nous nous mettons à table, ou plutôt nous nous accroupissons, assis sur nos talons le plus près du feu qu'il nous est possible, et nous prenons le repas du matin. Quelques minutes plus tard nos courageuses montures, qui ont dû, comme d’habitude, se contenter pendant la nuit de l'herbe desséchée qu'elles ont pu arracher de dessous la neige, nous emportent au petit trot, toujours dans la direction de l’est. A midi nous passons Humbolt, station du télégraphe. L'opérateur nous apprend que la veille au soir et le matin du jour même on s'est informé d'Edmonton si nous étions passés. Il expédie tout de suite une dépêche pour annoncer à la population de Saint- Albert que nous sommes arrivés sains et saufs jusquelà. Mais nous sommes toujours loin de la ligne ferrée,nous voyagcrons cinq jours encore avant de parvenir à la station.
Le temps se maintient au froid, et nos chevaux menacent de ne pouvoir achever la route. Il faut les ménager davantage, ralentir la marche, faire de moins fortes journées. Enfin le mercredi, 21 février, à huit heures du soir, nous frappons à la porte du R. P. HtüGonaRp au lac Qu'Appelle. Nous sommes hors du diocèse de Saint- Albert, et nous entrons sous la juridiction de Ms" l’Archevêque de Saint-Boniface. Le bon Père Hu6onarp est seul à la Mission, ses deux compagnons, les RR, PP. DEconBy el SAINT-GERMAIN sont en voyage, et parcourent le district, portant partout la bonne nouvelle de l'Évangile dans les nombreuses réserves de sauvages des environs et daus les hivernements de la montagne du Bois. Nous sommes reçus à Qu’Appelle de la façon la plus fraternelle, nous prolongeons bien avant dans la nuit la communication des nouvelles de la famille, des Missions, etc. C'est la première fufs que le P.Huconanp et moi nous nous rencontrons, aussi nous faisons ample connaissance avant
— 31 — d’aller prendre un sommeil qui doit nous refaire un peu de la fatigue du jour.
Jeudi 22. — Il estmidi, nous avons pris part au festin que le cher Père HuconarD a voulu nous préparer ; nous allons repartir; dans quelques heures nous serons à la station du chemin de fer. Le bon Père Deconsy, mon ancien compagnon de noviciat, arrive juste au moment de notre départ. J'ai eu le bonheur de le voir ainsi quelques instants, assez pour nous rémémorer tous les anciens souvenirs de l'Osier, de Marseille et d'Autun. Le soir, nous sommes à la station : il est environ six heures de Paprès-midi. Nous allons à l'hôtel, et nous attendons le train pour dix heures et demi du soir. Malheureusement la journée a été affreuse : la neige, la poudrerie, rien n’a manqué; que s'ensuit-il? C’est que la ligne ferrée est bloquée ; des bancs de neige effrayants empéchent la marche du train. Il nous faudra attendre trente heures avant de partir par le chemin de fer que nous sommes venus chercher à 600 milles et que nous atteignons enfin vingt-huit jours après noire départ de Saint-Albert.
Samedi 23. — Le jour nous surprend emportés à toute vapeur vers la province du Manitoba. Il n’y & pas encore trois ans que je faisais ce trajet lentement, péniblement, avec des bœufs attelés à de misérables charrettes. Que les temps sont changés! Nous voyons maintenant de chaque côté de la ligne des villes et des villages qui ont surgi comme par enchantement, Nous dinons à Brandon, ville de 8000 à 6000 âmes, comptant deux années d'existence seulement, Plus loin, c’est le Portage; il pouvait avoir une population de 300 âmes à mon dernier voyage en 1819, aujourd'hui il doit compter de 800 à 4 000 habitants. Eufin c’est Winnipeg, la capitale du Manitoba. Je me rappelle lavoir vue comptant à peine
150 âmes et formant un village d’une trentaine de ma.sons jetées çà et là, sans ordre ot sans symétrie, Aujourd’hui c’est une des villes les plus commerçantes de l'Amérique du Nord; elle a atteint en quelques années une population de 25 000 habitants, elle est l’entrepôt de tout le commerce des vastes territoires de lPOuest. Le soir, j’élais chez nos Pères de Sainte-Marie, j’admirais la magnifique église qu’ils ont fait récemment construire, j'écoutais avec bonheur le récit du bien opéré par eux sous la paternelle direction de Mer TacRé. Déjà une seule église catholique ne suffit plus, Sa Grâce Mer l’Archevêque de Saint-Boniface vient d’en ouvrir une seconde, à l'extrémité opposée de la ville ; elle est dédiée à l’Iminaculée Conception et confiée au R. P. LeBRET, Après une agréable soirée passée avec les RR. PP. Lavoie, Baupin et LEBRET à Sainte-Marie, après une nuit d'un sommeil réparateur, après la célébration de l’auguste Sacrifice le lendemain dimanche, je traversai de bonne heure la rivière Rouge, j’arrivais à Saint-Boniface pour y recevoir la bénédiction de Ms' Tacué, chez qui je recevais comme toujours la plus affectueuse, la plus gracieuse hospitalité. Les RR. PP. Tissor et MAISONNEUVE, anciens et dévoués Missionnaires de l'Ouest, habitent toujours sous le toit hospitalier de Sa Grâce M5: l’Archevêque. Inutile de dire combien je fus heureux de revoir ces Pères qui ont tant travaillé pour nos missions du Nord, soit à l’ile à la Grosse, soit au lac Labiche, soit à Saint-Albert.
Pendant les trois jours que je passai à Saint-Boniface, Me TaGHÉ voulut bien prendre un grand intérêt à l’objet de notre délégation. Sa Grâce veut bien nous indiquer les moyens à prendre pour assurer le succès de notre mission auprès du gouvernement. Elle nous aplanit bien des difficultés, des obstacles, par ses conseils et ses lumières,
J'ai visité le magnifique collège tout récemment bâti par Mer Tacué. C'est un des plus beaux monumenis du Manitoba ; le personnel enseignant est au complet, les élèves sont nombreux, l'œuvre prospère, mais le bon Dieu seul connaît ce qu'il en a coûté de peines, de difficultés, d'énergie à Monseigneur de Saint-Boniface, pour arriver à ce résultat. M. Cherrier, supérieur du collège, ainsi que MM. les ecclésiastiques, ses zélés colisborateurs, se montrèrent pleins d’une exquise bienveillance envers moi, et je passai dans leur société de bien agréables moments. Avant de partir pour Ottawa je fis aussi une visite à la communauté, à l'hôpital et au pensionnat des Sœurs de Charité. La supérieure actuelle est une des fondatrices de la communauté des Sœurs de Saint-Albert. Revenue du Nord pour cause de maladie, elle est maintenant à la tête de la maison vicariale de sa communauté à Saint-Boniface. Là aussi lout a grandi, la communauté est nombreuse, et de nouvelles bâtisses, plus en rapport avec l'importance des Œuvres, sont en voie de construction. Mar TACHÉ a la consolation de voir chez ces excellentes Sœurs un pensionnat nombreux et prospère où sont élevées les jeunes filles de Saint-Boniface.
Le 1 mars, à sept heures et demie du matin, mon coilègue et moi prenons place dans le train, et bientôt nous sommes emporlés à toute vapeur vers la capitale du gouvernement. Nous quittons la province du Manitoba ; jour et nuit nous voyageons vers l’est, nous traversons le, États du Dakota, du Minnesota, du Wisconsin, de l'Illinois, du Michigan, puis nous quittons les États-Unis pour rentrer dans le Canada par l'Ontario, Nous saluons en passant Miniapolis, Chicago, Détroit, Toronto. Un moment d'arrêt dans celte dernière ville nous permet d'aller présenter nos hommages à Ms' Lynch, une des gloires de l’épiscopat canadien, Enfin le lundi soir,
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