Lettre et discours de Sir Chs. Fitzpatrick [microforme]
En recevant votre invitation je me suis trouvé tout disposé à y répondre ct à prendre ma petite part à la lutte que vous allez soutenir lundi prochain en faveur d’une mesure de salut public et de principes que je défends depuis de longues années. Je puis vous avouer que j'avais déjà pris toutes mes dispositions pour faire taire maintes exigences et donner droit à l'appel de votre comité de tempérance quand un deuil de famille est venu subitement affecier mon programme de la quinzaine.
Excusez-moi donc, Monsieur le Chanoine, et veuillez aussi m’excu-
ser auprès de la population si sympathique de S.-Hyacinthe si ma bonne volonté qui reste entière ne peut une fois de plus se mettre au service d'une noble cause et d'une oeuvre de bienfaisance privée et nationale.
Mais, n’avez-vous pas remarqué, M.
le Chanoine que nos temps si troublés vous donnent des alliés autrement puissants que ma faible parole.
Invoquez hardiment leur secours, mettez-les en ligne de combat et triomphez avec le bon sens du monde presque tout entier. Je veux dire qu'il y a eu récemment une manifeslation universelle en faveur des règlements de prohibition et que c’est là pour votre cause une force devant laquelle nul préjugé, nulle passion, nul raisonnement ne pourra tenir.
N'’est-il pas en effet tout à fait remarquable et quasi miraculeux que
dès le début de la guerre actuelle les nations belligérantes sous l'impérieuse pression des mêmes évidences et des mêmes nécessités, aient toutes prises, comme d'un commun accord, les plus rigoureuses mesures pour combattre l'usage de l’alcoo! dit de consommation?
Et pourquoi ces résolutions subiles qui se trouvent en si parfaite contradiction avec les lâchetés et les tolérances du temps de paix?
C'est parce que pour ces Etats s’est posée avec une inéluctable nécessité la question de vie ou de mort. Evidemment ils ont choisi de vivre et par conséquent de lutter contre la mort. Ils ont appelé à eux tous les principes de la vie, toutes les forces de conservation et de restauration, toutes les vertus redemptrices et en même temps ils ont éloigné tous les germes d'affaiblissement,, de dégradation et de mort.
Dans cette mobilisation générale de leurs forces vives, ils ont partout trouvé un ennemi commun, toujours le même, toujours implacable, un ennemi intérieur qui tue sournoisement, qui tue avec déshonneur, qui tue plus que les armes les plus perfectionnées, qui tue non seulement les défenseurs de la patrie, mais qui place déjà ies germes de corruption et de mort dans les entrailles et le sang de leurs enfants, qui par conséquent tue la race tout& entière.
En effet, aux examens médicaux, aux conseils de révision, ces Etats ont été obligés d’écarter des centaines et des milliers de jeunes hommes marqués des stigmates de l’alcoolisme, comme impropres au service; ils étaient ou alcooliques ou fils d'alcooliques.
Beaucoup de ceux qu’ils ont enrégimentés comme moins intoxiqués, encombrent les hôpitaux après très peu de temps passé sur le champ de bataille, car ils ne supportent ni les
fatigues des marches, ni les longs repos dans les tranchées, ni les froids des nuits d'hiver, ni les chaleurs des jours d'été,
L'accord s'est donc fait spontanément entre ces Etats: et quel est le mot d'ordre qui triomphe chez tous?
C'est celui que vous voulez faire udopter dans votre réunion : “Guerre à l'alcool”, “L'alcool, voilà l'ennemi de la vie”. “L'alcool, voilà l'ami du déshonneur et de la mort”,
La Russie, l'Allemagne, le Japon, l'Autriche, la France, l'Angleterre sont devenus prohibitionnistes pour tuer le grand ennemi intérieur et pour laisser à leurs défenseurs le maximum des vertus guerrières, aussi bien physiques que morales.
Ce que ces nations ont reconnu comme vrai sous l’action de la grande loi qu'on appelle la force des choses ou l'expérience, vous voulez, Monsieur le Chanoine, le faire reconnaître par l’action de l'évidence logique et épargner ainsi « la population de S.-Hyacinthe lex dures et mortelles leçons de l'expérience.
Vous prenez des mesures préventives pour rendre impossible l’invasion du mal. Vous êtes comme le sage qui sachant que sa maison doit être envahie, se place tout armé devant la porte pour en défendre l'entrée.
Et vraiment, je ne puis que vous féliciter d'une si généreuse entreprise qui épargnera non seulement bien des larmes aux mères de famille, mais encore la échéance aux communes et à la nation.
Je sais que beaucoup ne veulent pas comprendre la gravité du problème ; ils se laissent hypnotiser par certains avantages palpables et des intérêts du moment. A eux, redites l’apologue de Platon que nous ont expliqué nos véritables maîtres de Laval : “Si vous offrez au peuple, disait-il, le choix entre un cuisinier qui tue par l’abondance et la
succulence des mets — et un médecin qui guérit par la diète, le feu et le fer — son premier mouvement sera de voter pour le cuisinier, mais le mouvement de sagesse qui suivra, fera donner les voix à celui qui guérit, qui fait vivre au prix de quelque privation et de quelques souffrances.
Je vous souhaite, M. le Chanoine, ”, veiller par votre éloquence tous le: mouvements de sagesse et de fai- 1. régner dans votre assemblée celle qui est la sauvegrrde du peuple.
Voilà, Messieurs, ce que j'avais écrit déjà, quand Fesprit qui a la souveraineté sur les âmes à l'heure présente, l'esprit de sacrifice, quand, dis-je, l’esprit de sacrifice est venu me toucher de son aile pour me commander de faire un pas de plus et de venir près de vous tous, chers habitants de Saint-Hyacinthe, pour vous donner une aide plus efficace.
Je n'avais plus qu'à obéir et à compter sur la divine Providence pour le règlement des affaires que je laissais en souffrance.
Cela ne veux pas dire que j’ajouterai des merveilles ou des arguments bien nouveaux aux simples remarques contenues dans ma lettre. Non, ma présence au milieu de vous doit signifier ' avant tout que pour une croisade morale, sociale et religieuse, il n’y a jamais trop de soldats dans l’active et qu'aujourd'hui, plus que jamais, chacun doit faire largement son devoir, plus que son devoir : chacun doit se sacrifier.
Laissez-moi attirer votre attention sur certains faits et certaines situations de votre vie journalière, qui étant issus de vos propres vo- Jontés révèlent avec évidence le fond même de vos pensées et la wraie direction de vos désirs et de
vos inclinations, Rien de tel pour vous montrer où sont vos véritables intérêts et vers quoi vous tendez quand vous écoutez les sereiaes exhortations de votre âme.
Voyez autour de vous la conduite des hommes qui emploient d'autres homines sous leur direction et leur responsabilité, Vers qui se portent-ils pour obtenir une excellente main-d'oeuvre ? Quels sont les ouvriers, les agents, les représentants, les comptables, les contremaîtres que choisissent les cultivateurs, les industriels, les commerçants, les chefs d'ateliers, les banques, les directeurs d'ouvres sociales ? Dornnent-ils leur confiance à ceux qui font usage des liqueurs enivrantes où aux abstinents ? Ou bien cette question de la boisson les Jaisse-l-elle indifférents au point de s'adresser aussi bien aux uns qu'aux autres ?
Ce ne sont point là des questions théoriques +t prises dans un monde abstrait. Voyez, interrogez, constatez. Qu'est-ce qui se pratique constamment, universellement, ici à S.- Hyacinthe, là, dans tout le Canada, comme dans le monde entier des affaires ? Que. vous répondent ces hommes actifs qui connaissent si bien la philosophie pratique de 1!* vie ?
Ils vous répondent qu’il faudrait être insensé pour livrer des affaires sérieuses à l’homme qui boit, au jeune homme qui commence à boire, à l’homme qui à l'instant même où il se donne à la boisson ne s’appartient plus à lui-même et qui par conséquent ne peut plus se donner à son travail et faire une oeuvre intelligente,
Il y a, Messieurs, en français, un mot terrible qui peint un peu crûment, mais exactement, la situation.
On appelle “ALIENES” ‘les déchus intellectuels, les pauvres êtres réduits à leurs facultés inférieures et
qui ne peuvent plus ni se commander, ni se diriger ; ils sont Îa proie de leurs impressions et des agents extérieurs ; ils n'agissent plus, ils sont “agis”.
Eh bien, celui qui se livre à l'intoxication alcoolique s’aliène peu à peu ; sa main ne lui appartient plus ; elle tremble, son ouvrage est de la malfaçon — son estomac ne travaille plus pour sa santé ; il digère mal, l'appétit s'éteint — sa langue ne lui appartient plus, n'étant plus dirigée, par l'esprit et le bon sens — quelquefois le corps tout entier lui échappe, c'est le “delirium tremens”. Par contre, il appartient à des forces brutales qui ne sont ni son esprit ni son coeur ; il est devenu “la chose” de très basses et très méprisables passions.
N'est-ce pas là une véritable aliénation ?
Aussi, observez comme les hommes dont j'ai parlé tout à l'heure, les marchands, les manufacturiers, mettent soin à écarter de leurs magasins, de leurs usines, de leurs ateliers, les intempérants et même ceux qui glissent vers l’intempérance. Voyez comme ils s’informent minutieusement sur les antécédents, sur les habitudes de ceux qui demandent à s'engager. La première question qui est toujours posée, est celle-ci : — “Buvez-vous et que buvez-vous ?”