‹ Lettre inédite de Bourdaloue au cardinalChapitre 27 sur 50 · BOURDALOUE A UNE PÉCHERESSE CONVERTIE · texte numérisé non relu

BOURDALOUE A UNE PÉCHERESSE CONVERTIE

Après vous estre si souvent et si longtemps écartée de vostre devoir; après avoir fait parler de vous et de vostre conduite dans tout un quartier, toute une ville, tout un pais: (car vous ne le sçavez que trop, et il n'y a point à vous le dissimuler, ) vous vous estes enfin reconnue ; et désormais par une pénitence exemplaire, par une vie pieuse et remplie de bonnes œuvres, vous expiez le passé, autant que vous croyez le pouvoir, et taschez de satisfaire à la justice de Dieu. Voilà de quoi Ton ne peut assez bénir le ciel, ni assez vous féliciter vous-mesme. Mais j'apprends d'ailleursqu'en devenant plus régulière par rapport à vous, vous devenez en

1. Dans les Pensées, I, 362-363, sous la lubrique générale Pensées diverses sur la pénitence.

2. Vie de Bourdaloue, par Mme de Pringy. Paris, Ribou, juillet 1705. ln-4. — D'après la réimpression du P. Lauras, II, 583.

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raesme-temps d'une rigueur outrée à l'égard du prochain ; qu'au soupçon le plus léger qui vous passe dans l'esprit, vous éclatez sans ménagement, et vous traitez sans pitié les personnes qui dépendent de vous ; qu'une ombre dans eux vous fait peur, et que vous prenez tout en mauvaise part. Quoi donc, vous ne pouvez une fois pardonner aux autres la moindre faute? Hé! tant de fois il a fallu vous pardonner les plus grands scandales ^

1. Bourdaloue songeait-il à la même per?onne lorsqu'il écrivait : « Depuis que telle femme a levé l'étendart de la dévotion, il semble qu'elle soit devenue impeccable, et que tous les autres soient des pécheurs remplis de défauts. Elle donnera dans un jour cent avis, et dans toute une journée elle n'en voudra pas recevoir un seul ». Défauts à éviter dans la dévotion. Voir les Pensées., III, 397, § 4,

Dans le dernier entretien que nous eusmes il y a quelque temps, je me liazardai à vous parler de la méditation ; mais vous en parustes surpris, et vous me répondistes d'un ton assez décisif, que cela ne convenoit gueres à un homme du monde ^, surtout à un homme aussi occupé que vous Testes, et qu'il falloit renvoyer ces sortes d'exercices aux solitaires, aux religieux, à un petit nombre de personnes dévotes, qui passent leurs jours dans la retraite. Voilà vostre pensée; mais permettez-moi de vous déclarer ici plus expressément la mienne, et d'insister tout de nouveau sur la proposition que je vous ai faite.

A vous en croire, une courte méditation chaque jour, n'est point une pratique qui vous soit propre dans vostre état: mais pour vous détromper de cette erreur, je vais vous faire quelques questions qui vous sembleront fort étranges, et qui ne seront pas néanmoins hors de propos. Car quand vous me dites : me convient-il dèm'adonner à la méditation? je vous dis moi, et je vous demande : vous convient-il de vous sauver? Vous convient-il de conserver vostre ame, nette de tout péché capable de la perdre éternellement et de la damner? Vous convient-il, au milieu de tant de pièges, de tant d'éciieils où vostre condition vous expose par rapport à la conscience, de les découvrir tous et de les bien connoistre, pour y prendre garde et pour les éviter? Vous convient-il de sçavoir où vous en estes avec Dieu, ce que vous devez à Dieu, comment vous vous en acquitez devant Dieu; si, dans toute la conduite de vostre vie vous agissez selon les principes de l'Evangile et de la Loi de Dieu? Vous convient-il d'apprendre la Religion que vous professez, d'en pénétrer les grandes veritez, et de vous en remplir; de n'oublier jamais les hautes espérances qu'elle vous donne, et les terribles menaces qu'elle vous fait; de vous prémunir ainsi contre mille occasions, mille tentations, d'au-

1. Dans les Pensées, I, 451 sqq, avec ce titre : Prière mentale ou pratique de la méditation. Son importance à l'égard des geiis du monde.

2. C'est d'après les termes de cotte repartie que nous avons qualifié le destinataire de la lettre.

tant plus dangereuses qu'elles sont plus subtiles, et que peutestre vous ne les remarquez pas ? Tout cela, dis-je, et le reste, vous convient-il dans le monde? Sans doute, qu'estant chrcstien comme vous prétendez. Teslre, vous n'hésiterez pas à reconnoistre qu'il n'est rien de plus important pour vous, ni rien par conséquent de plus convenable, que tout ce que je viens de vous marquer. Ur tout ce que je viens de vous marquer dépend de la méditation; et par une suite incontestable, rien donc, en quelque estât que vous soyez, ne vous convient mieux que la méditation.

Sans une sérieuse méditation sur le salut, comment travaillerezvous solidement et efficacement à une affaire, où les illusions sont si fréquentes et les égaremens si communs? Comment vous maintiendrez-vous dans l'innocence chrestienne, si vous n'avez la crainte du péché dans le cœur; et comment vous imprimerezvous dans l'ame cette crainte du péché, si vous ne vous appliquez souvent à considérer les puissants motifs qui vous en doivent inspirer de l'horreur ? Comment, assailli de tant de passions également impétueuses et artificieuses , les réprimerez-vous et appercevrez-vous leurs déguisemens et leurs surprises, si par d'utiles retours sur vous-mesme, vous ne vous étudiez à démesler tous vos sentimens, et à rectifier toutes vos intentions? Le moyen que dans l'embarras et dans la diversité d'occupations qui vous répandent au dehors, vous ayez toujours présente la vûë de vos devoirs, et que dans vos délibérations, dans vos resolutions vous ne vous écartiez jamais des voyes de lajustice ou de la charité, à moins que vous ne preniez sans cesse la balance du sanctuaire pour peser chaque chose devant Dieu, et pour examiner ce qu'il y a de bon et ce qu'il y a de défectueux? Le moyen qu'au milieu de tant de précipices dont vous estes environné de toutes parts, n'ouvrant jamais les yeux pour mesurer vos démarches, et vous laissant aller au hazard, vous ne fassiez pas de tristes et de funestes chutes; que ne repassant jamais dans votre esprit la loi du Seigneur, vous en soyez assez instruit pour la pratiquer fidellement et pleinement; que ne vous retraçant jamais le souvenir des grandes verilez de la foi, des jugemens de Dieu, de ses chastimens et de ses miséricordes, de vostre fin dernière, d'une souveraine béatitude, d'un enfer, vous puissiez, sans estre appuyé et comme armé de ces considérations, résister aux attaques de vos ennemis invisibles, et repousser leurs traits empoisonnés? Qu'en sera-t-il donc de vous? ce qu'il en est d'uiu' iiiullilude .1 fi

nie de mondains, qui manquent de reflexion, vivent dans des ignorances criminelles, commettent des fautes très-grieves, négligent les plus essentielles obligations, portent le nom de chrestien et n'ont presque nulle teinture, nulle idée du christianisme; se font des règles et une morale à leur mode, les suivent sans scrupule, et courent à la perdition avec aussi peu d'inquiétude, que s'ils estoient dans le chemin le plus sûr et le plus droit.

En vérité l'on ne vous comprend pas vous autres gens du monde; et quoiqu'éclairés d'ailleurs, vous estes, au regard du salut, bien aveugles dans vos raisonnemens. Vous tombez en des contradictions monstrueuses; vous estes les premiers à dire que le salut est une affaire capitale; et vous ne voulez pas vous donner le loisir d'y penser. Vous dites que c'est une affaire difficile et incertaine, et vous ne voulez faire nulle attention aux moyens d'y réussir et de l'assurer. Vous dites que c'est une affaire indispensable et d'une nécessité absolue, et vous vous croyez dispensez des exercices qu'on y juge les plus propres, et qui peuvent le plus y contribuer. Ainsi de tous les autres points que je pourrois parcourir, où vous supposez dans la spéculation les mesmes principes que nous, et vous tirez néanmoins dans la pratique des conclusions toutes contraires.

Vous faites plus; et pour ne point sortir du sujet dont il s'agit entre nous, vous vous prévalez contre l'usage de la méditation, de cela mesme qui doit estre pour vous une raison plus pressante et plus particulière de vous y rendre assidu. Car vous alléguez le bruit, le tumulte, les soins, les engagemens, les agitations du monde: tout vostre temps, dites-vous, s'y consume, et à peine pouvez-vous vous reconnoistre. Or voilà justement pourquoi vous avez plus besoin d'une solide méditation: afin que ce tumulte et ce bruit du monde ne vous jette point dans un oubli entier de Dieu, et de ce qui lui est dû; afin que ces soins du monde, comme des épines, n'étouffent point dans vous le bon grain de la parole de Dieu, et qu'ils ne vous détournent point du soin de vostre ame et de sa perfection; afin que ces engagemens du monde ne deviennent point pour vous des engagemens d'iniquité, et que ce ne soient point des pierres de scandale où vostre vertu se démente; afin que ces agitations du monde ne vous troublent point, et, si j'ose m'exprimer de la sorte, ne vous étourdissent point, jusqu'à vous endurcir le cœur, et à vous oster tout sentiment de pieté : car c'est ce qui arrive communément.

Le dirai-je; et quelle peine aurois-je à le dire, puisque ce n'est

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point un paradoxe, mais une vérité certaine et indubitable? Un Solitaire, un Religieux, une personne de pieté et séparée du monde, quoique vivant dans le monde, pourroient plus aisément se passer de la méditation; et la preuve en est très-naturelle : parce que dans le silence du désert, dans Tobscurité du cloître, dans le repos d'une vie pieuse et retirée, il y a beaucoup moins d'objets qui les puissent distraire; et qu'après tout, au défaut de la méditation, ils ont bien d'autres observances qui les attachent à Dieu, qui leur en renouvellent à toute heure la pensée, qui, en cent manières différentes, leur remettent devant les yeux les maximes éternelles, et qui par là leur servent de préservatifs contre la dissipation de l'esprit, et tous les relaschements où elle seroit capable de les porter. Mais dans le train de vie où vous estes, et dans la situation où il vous met, si vous rejetiez la sainte méthode que je vous prescris, et si vous refusez de vous y assujettir, que vous restera-t-il pour y suppléer ?

Peut-estre est-ce le terme de méditation qui vous choque : car la foiblesse du mondain va quelquefois jusques-là. On est prévenu contre tout ce qui a quelque apparence de vie dévote ; et c'est assez d'entendre nommer certaines pratiques, pour en concevoir du degoust, et pour traiter ceux qui nous les proposent, d'esprits simples et de gens qui ne sçavent pas le monde. Eh bien, si le nom ne vous plaist pas, laissez-le, j'y consens; mais retenez la chose; il importe peu du reste comment vous l'appellerez. Et ne me dites pas que vous ne sçavez point méditer, et que vous n'en avez nul usage : car je dis moi au contraire, qu'il n'est rien dont nous ayons plus d'usage que de la méditation, et que sans étude nous sçavons méditer sur tout. Nous sçavons méditer sur une affaire temporelle, sur un interest de fortune; méditer sur un procès ou à poursuivre, ou à soutenir, ou à décider ; méditer sur une entreprise, sur un emploi, sur un parti, sur un établissement, sur un mariage; méditer sur une intrigue politique, sur une négociation, sur un traité, sur un commerce; méditer sur un ouvrage d'esprit, sur un point de doctrine, sur une question, une opinion de l'école; et s'il faut l'ajouster, méditer mesme sur un crime que nous projettons : c'est-à-dire, que sur tout cela et sur tout le reste, dont le détail seroit infini, nous sçavons réfléchir, raisonner, chercher des moyens, prendre des précautions, démes- 1er le bien et le mal, le vrai et le faux, ce qui convient et ce qui ne convient pas, ce qui peut profiter et ce qui peut nuire. C'est-àdire, que nous sçavons sur tout cela délibérer, examiner, peser

les raisons, prévoir les obstacles, faire des arrangemens, former des résolutions. C'est-à-dire, que nous savons penser à tout cela, en tous lieux, en tous temps, le matin, le soir, le jour, la nuit, et y penser sans ennui, sans distraction, avec l'attention la plus infatigable et la plus constante. Comment n'y aura-t-il que les choses de Dieu et que le salut, à quoi nous ne puissions appliquer nostre esprit, ni arrester nos pensées? Comment sera-ce Tunique sujet, sur quoi la méditation nous devienne, ou nous semble impraticable? En deux mots, veillez, suivant l'importante leçon du Sauveur des hommes, et priez. Veillez et observez attentivement tous vos pas, pourquoi ? parce que vous marchez dans un pais ennemi, et qu'à tout moment vous pouvez estre surpris. Priez et implorez humblement la grâce d'en-haut, pourquoi? parce que vous estes foible, et que sans l'assistance divine vous ne pouvez vous défendre. Veillez, et votre vigilance rendra vostre prière plus efficace auprès de Dieu : priez, et vostre prière secondera vostre vigilance par les secours qu'elle vous attirera de la part de Dieu. Or pour l'un et pour l'autre, le mesme Sauveur vous donne encore cet avis, qui est de vous retirer à l'écart, et de rentrer en vous-mesme, examinant devant Dieu toute vostre conduite, vous demandant compte de toutes vos actions, supputant et vos progrès et vos pertes, prenant des mesures pour reparer le passé et pour reformer l'avenir, vous excitant, vous encourageant, vous adressant au Ciel et l'intéressant en vostre faveur. Il n'est point question d'y employer beaucoup de temps, mais d'estre exact et " régulier à y donner tous les jours quelque temps. Vous sçaurez bien le ménager, ce temps, et le trouver, dès que vous le voudrez; et vous le voudrez dès que vous comprendrez bien le prix de vostre ame, et combien il vous importe de la sauver.

Mais c'est ce que vous n'avez point encore compris comme il faut ; et de ce que vous ne le comprenez pas, voilà pourquoi vous y pensez si peu. Vous pensez à toute autre chose; vous vous occupez de toute autre chose : hé ! ne penserez-vous jamais à vous-mesme ? jamais ne vous occuperez-vous de vous-mesme? Car ce que j'appelle vous-mesme ce ne sont point ces biens, ces plaisirs, ces honneurs mondains qui passent si vite, et à qui vous estes néanmoins si attentif. Ce ne sont point toutes ces affaires ou domestiques, ou étrangères, qui ne regardent que des interests temporels, et dont vous avez sans cesse la teste remplie. Tout cela n'est point vous-mesme, puisque tout cela peut estre séparé de vous, et qu'indépendamment de tout cela vous pouvez subsister,

et estre ou éternellement heureux, ou éternellement malheureux. Mais voUs-mesme, vous dis-je, c'est cette ame immortelle qui fait la plus noble partie de vostre Estre, et que Dieu vous a confiée; cette ame dont la perte seroit pour vous le souverain malheur, quand vous pourriez posséder tout le reste et dont le salut au contraire doit estre votre souveraine béatitude, quand il ne vous resteroit rien d'ailleurs, et que tout vous seroit enlevé. Voilà encore une fois, et à proprement parler, ce que vous estes; et voilà par conséquent ce qui demande toutes vos reflexions. Or ces reflexions ne se font que par la méditation, et de là vous jugez avec quelle raison on vous recommande une pratique si salutaire.

Vous estes étrangement philosophe, et quoique je ne doute en aucune manière du fonds de votre christianisme, la proposition que vous me fistesil y a quelque temps au sujet de l'humilité, ne m'édifia pas, et me parut, s'il faut vous le dire, bien payenne. Nous parlions de l'ambition, sur-tout de l'ambition des gens de la Cour, qui sacrifient tout à cette passion, dont ils sont possédez, et qui se repaissent toute leur vie d'honneurs et de fausses grandeurs. Je taschois de vous inspirer des sentimens plus modestes, et je vous trouvois un peu trop occupé du désir de vous avancer, et de faire une certaine figure dans le monde. Je ne condamnois pas absolument là-dessus une émulation raisonnable; et vous accordant en apparence quelque chose, pour ne pas vous rebuter d'abord par une morale trop relevée, je m'appliquois à vous amener insensiblement aux principes de la religion, et aux maximes de Jesus-Christ. Mais tout d'un coup vous pristes feu, et dans cette petite saillie dont je n'eus pas de peine à m'appercevoir, il vous échappa de dire d'un air assez vif, et mesme d'un ton assez haut, qu'après-tout l'ambition estoit le caractère des âmes nobles ; qu'entre les passions c'estoit sans contredit la plus belle, ou du moins, la plus excusable dans un homme de quelque naissance; qu'elle élevoit le cœur, et que dans la vie il falloit un peu d'orgueil, pour sçavoir tenir son rang et se séparer du vulgaire : comme si vous eussiez voulu me faire entendre, que l'humilité, quoique sainte du reste et très-respectable, ne convenoit gueres qu'à des âmes étroites, et qu'à des esprits foibles et peu propres aux grandes entreprises. Car j'ai lieu de croire que c'estoit là vostre pensée.

Nous sommes là-dessus, vous et moi, dans des opinions bien différentes, et quand j'examine à fond ce que c'est que la vertu

1. Dans les Pensées, I, ^84.sqq., sous le titre de Solide et véritable grandeur de l'Humilité Chrestienne. C'est d'après les fréquentes allusions du texte que nous avons cru pouvoir déterminer ainsi le correspondant. Reste à découvrir

son nom.

d'humilité , en quoi elle consiste, sur quels principes elle est establie, par quelles règles elle se conduit, de quelles foiblesses elle nous guérit, quelle supériorité elle nous donne au-dessus des idées communes, à quoi elle dispose et quelles victoires elle remporte, enfin ce qu'elle nous fait entreprendre, et ce qu'elle nous fait exécuter; quand, dis-je, j'envisage tout cela, je conclus bien autrement que vous, et je prétends qu'entre les vertus il n'en est point qui marque plus de solidité dans l'esprit, ni plus de fermeté dans l'ame que l'humilité ; que, bien loin de rétrécir le cœui:, elle l'élargit ; que bien loin d'abattre le courage, elle le rehausse ; que c'est un préservatif contre mille petitesses, contre mille indignitez ; et mille lachetez qui sont si ordinaires dans l'usage du monde ; que c'est une disposition aux plus grands desseins, et que par un? constance inébranlable, elle sçait également les former et les accomplir. Voilà ce que j'appelle une vraie grandeur, et ce qui doit sans doute suffire pour vous détromper de l'erreur où vous semblez estre.

Allons par ordre, s'il vous plaist, et, pour mieux éclaircir le point dont il est question entre nous \ expliquons d'abord les termes, et donnons-en une notion juste. Car il est vrai qu'il y a une timidité naturelle qui nous rend doux, dociles, soumis; qui nous retient dans les rencontres, et nous empesche de nous ingérer dans aucune affaire ; qui nous ferme la bouche et qui nous lie en quelque sorte les mains lorsqu'il conviendroit d'agir, de se déclarer, de se défendre. Ce n'est point là humilité, mais pusillanimité, mais excès de crainte et défiance outrée de soimesme, qui n'a pour principe que le tempérament. Souvent mesme sous les dehors d'une humilité apparente, il y a dans cette pusillanimité beaucoup d'orgueil qui s'y mesle, et d'un orgueil puéril. Il faudroit parler dans l'occasion ; mais on se taist sans prononcer une parole, pourquoi ? parce qu'on craint de répondre mal-à-propos, et de s'exposer à la raillerie. Il faudroit prendre une résolution et la soutenir; mais on se tient oisif et l'on demeure, pourquoi? parce qu'on a peur de ne pas réussir et d'avoir à essuyer la confusion d'un mauvais succès. Il faudroit résister, et maintenir ses prétentions dès qu'elles sont raisonnables ; mais on cède, et l'on ne fait pas la moindre démarche, pourquoi? par l'appréhension de succomber, et de donner ainsi plus d'avantage à un concurrent. De sorte qu'on est humble ou

1. Cette expression entre nous indique assez le caractère privé de cette lettre.

qu'on le paroist, non par vertu, mais par une imperfection de la nature, et quelquefois par une fausse gloire.

Traitez cette espèce d'humilité comme il vousplaira, j'y consens, puisque ce n'est point celle dont je prends ici la défense. Sous le nom d'humilité, j'entends une humilité purement Evangélique et toute chrestienne, telle que le Fils de Dieu nous l'a enseignée, et telle que les Saints, après ce divin Maistre, l'ont pratiquée. Je veux dire une humilité qui, par les lumières de la raison et de la religion, nous découvre nostre néant et le fonds de nostre misère. Qui nous remplit par-là d'un saint mépris de nousmesmes, et nous fait vivement comprendre que de nous-mesmes nous ne sommes rien, ni ne pouvons rien : par conséquent que nous ne devons rien nous attribuer à nous-mesmes, hors le péché ; mais que nous devons tout rapporter à Dieu comme au souverain Auteur, et lui rendre gloire de tout. Qui selon le mesme sentiment et dans la mesme vûë, nous fait regarder avec indifférence toutes les distinctions et tous les honneurs du siècle, parce qu'au travers de leur lustre le plus brillant, nous en découvrons l'illusion et la vanité, et que d'ailleurs nous sçavons qu'ils sont opposés à Testai de Jesus-Christ dans tout le cours de sa vie mortelle. Qui, sans nous mesurer avec le prochain, nous porte à l'honorer, à tenir volontiers au-dessous de lui le dernier rang, et à rester dans l'oubli, tandis que d'autres sont dans une haute estime et dans la splendeur. Enfin, qui ne comptant jamais sur elle-mesme, compte uniquement sur Dieu, mais avec une confiance d'autant plus ferme et plus assurée, qu'elle a des témoignages plus certains, qu'il prend plaisir à seconder les foii)les, et qu'il aime à exercer sa miséricorde et sa toute-puissance en faveur des petits. Telle est, dis-je, l'humilité dont je parle, et que je conçois comme une des vertus la plus propre à former de grandes âmes et à les perfectionner. Peut-estre serezvous obligé d'en juger ainsi vous-mesme, si vous voulez peser mûrement la chose, et entrer dans quelques reflexions.

I. Car prenez garde, je vous prie, et remarquez d'abord avec moi, de quoi l'humilité nous délivre; ce qu'elle corrige dans nous, ou de quoi elle nous préserve. Personne n'ignore et vous ne devez pas l'ignorer, quelles sont les petitesses, pour ne pas dire les bassesses, où l'ambition et l'orgueil nous réduisent. Je ne sçais ce que vous en pensez : mais moi, je ne me figure point d'homme plus petit, ni d'ame plus vile qu'un ambitieux qui se laisse dominer par la passion de s'agrandir, et qui veut par

quelque voye que ce soit, la satisfaire ; ou qu'un orgueilleux qui s'infatuë de ses prétendues bonnes qualitez, et se laisse posséder d'une envie démesurée d'estre applaudi et vanté dans le monde. Afin de vous en convaincre par vous-mesme, suivez-le en esprit, et comme pas à pas, cet ambitieux, dans la route qu'il s'est tracée, et qu'il se représente comme le chemin de la fortune. Estil une démarche si humiliante où il ne s'abaisse, dès qu'il croit qu'elle peut le conduire à son terme ; et dans l'espérance de monter, à quoi ne descend-il point ? Est-il une complaisance si servile où il ne s'assujettisse, pour s'insinuer auprès de celuici, et pour se concilier les bonnes grâces de celui-là? Est-il hauteurs, dédains, rebuts qu'il n'essuie, jusqu'à ce qu'il soit parvenu à engager l'un dans ses interests et à se ménager la protection de l'autre ? Que d'assiduitez, que de souplesses, que de flateries, et, si j'ose ainsi m'exprimer, que d'infamies ! Il n'a honte de rien, pourvu qu'il puisse atteindre où il vise et réussir dans ses intrigues : et quelles intrigues ? souvent les plus criminelles et les plus lasches, où sont violées toutes les loix de la bonne foy et de l'honneur ; où sont employés l'artifice, la calomnie, la fraude, la trahison. Il en auroit horreur s'il n'estoit pas livré à la passion qui l'aveugle, et s'il en jugeoit de sens rassis. On en est saisi d'étonnement et indigné, quand malgré les soins extrêmes qu'il apporte à tenir cachez tant de mystères d'iniquité, on vient à connoistre toutes ses menées, et à percer le voile qui les couvroit. Dites-moi comment vous trouvez là cette noblesse de sentimens d'où naist, à vous en croire, l'ambition ?

Et d'ailleurs faites quelque attention à toute la conduite de l'orgueilleux. Ce n'est pas pour la première fois que j'en parle ; et, autant de fois qu'il y a lieu d'en parler, j'en ressens toujours un nouveau mépris. Taschez à découvrir les différentes pensées qu'il roule dans son esprit, ou plustost toutes ses imaginations également frivoles et folles. Examinez quel est le fonds, ou de ses joyes secrettes et de ses vains triomphes, ou de ses peines les plus vives et de ses déplaisirs les plus piquans. Est-il occupé d'autres choses que de lui-mesme, de son mérite, de ses talens? Est-il un avantage si léger dont il ne se prévale, et qui dans son idée ne lui donne sur les autres une prééminence où il n'est pas aisé do parvenir? Est-il rien de bien fait, si ce n'est pas lui qui l'a fait? et est-il rien de bien pensé s'il n'est pas selon son sens? Ajoustez ces témoignages favorables qu'il se rend perpétuellement et hautement à soi-mesme ; ces fades et ennuieuses

vanteries, dont il fatigue quiconque veut bien l'écouter ; cet amour de la loiiange, mesme la plus grossière ; ce goust avec lequel il la reçoit, et ce gré qu'il en sçait, en sorte qu'il. suffit de le louer pour obtenir tout de lui : au contraire cette vivacité et cette délicatesse sur un mot qui peut l'offenser, ces agitations où il entre, ces mélancolies où il tombe, ces jalousies, ces amertumes de cœur, ce fiel dont il se ronge ; ces soupçons et ces ombrages qu'il prend d'un signe, d'une œillade, d'une parole jettée au hazard et sans dessein. En vérité qu'est-ce que cela; et pour omettre cent autres articles, je vous demande si vous comprenez rien de plus mince et de plus étroit, qu'une ame de cette trempe et un esprit disposé de la sorte ?

Or, voilà de quoi l'humilité chrestienne est le correctif le plus efficace et le plus certain. De toutes ces foiblesses,il n'y en a pas une dont elle ne soit exempte, et qu'on puisse lui imputer. Qu'estce qu'un chrétien vraiment humble? c'est un homme sage et réglé dans toutes ses vues, ou n'en ayant point d'autres que les vues de Dieu et de son adorable providence. Un homme droit dans toutes ses voies, et incapable de prendre aucunes mesures hors des loix de la fidélité la plus inviolable et de la plus exacte probité. Un homme desintéressé et religieux dans ses abaissemens volontaires, ennemi de la flatterie et de toute sujettion mercenaire et forcée. Un homme équitable dans ses jugemens ; sans prévention, sans envie ; reconnoissant le mérite par tout où il est, et se faisant un devoir de le révérer et de l'exalter mesme à son propre préjudice. Un homme indépendant de tous les respects humains et des vaines opinions du monde, parce qu'il ne cherche point à plaire au monde et qu'il le compte pour rien. De-là, toujours égal, dans l'humiliation comme dans l'élévation, dans le blasme et dans la louange, dans la bonne et la mauvaise réputation : soutenant l'une et l'autre avec une tranquillité inaltérable; ne se laissant ni éblouir par l'éclat d'une vie agissante et comblée d'éloges, ni contrister par l'obscurité d'une .vie abjecte et inconnue. De-là encore et par la mesme conséquence , un homme patient dans les injures; les pardonnant de cœur; plustost prest à faire des avances et à prévenir, qu'à exiger de justes satisfactions : du reste plein de retenue, de modestie, dans ses entretiens, dans toutes ses manières: ne disant rien de soi, si ce n'est pour se déprimer et pour s'avilir; honneste, affable, paisible; ne contestant avec personne, ne voulant jamais l'emporter sur personne : et tout cela par des motifs supérieurs et divins, malgré

les révoltes de la nature et son extrême sensibilité. Observez bien tous ces traits, et j'ose me promettre que vous conclurez avec moi qu'un homme de ce caractère doit estre incontestablement réputé pour un grand homme. Mais reprenons.

Un homme sage et réglé dans toutes ses vues: c'est-à-dire, un homme qui s'en tient précisément à ce qu'il est selon l'ordre du Ciel, et n'aspire point au-delà; qui ne s'abandonne point à une ardeur insensée de croistre, mais se renferme dans les bornes qu'il a plû à Dieu de lui marquer; qui dit comme David: Seigneur, mon cœur ne s'est point élevé; je ne me suis point évanoui dans mes pensées ni dans mes désirs, et je n'ai point porté mes regards audessus de moi ' . Ce n'est pas qu'il soit tout-à-fait à couvert des atteintes d'une secrette ambition. L'orgueil qui nous est si naturel, veut toujours faire de nouveaux progrès et d'un degré passer à un autre; il y a mesme des temps, des conjonctures, où la tentation est difficile à vaincre. Mais l'humble chrestien sçait la surmonter, et par une sainte violence se rendre maistre d'une passion dont l'empire néanmoins est si étendu. Il est ce que Dieu l'a fait naistre, ce que Dieu veut qu'il soit : cela suffit, et que lui faut-il davantage? Si dans le cours des années la providence l'appelle à quelque chose de plus, il la laisse agir, et attend en paix qu'elle se déclare. Jusques-là nul empressement, nulle inquiétude: point d'autre soin que de vivre selon Dieu dans son estât, et de fournir saintement sa carrière. Dans une telle modération qu'il y a déjà de force ; et pour s'y maintenir, qu'il y a de combats à livrer et de victoires à remporter sur soi-mesme !

Un homme droit dans toutes ses voies. C'est une suite immanquable de la disposition où il est de ne marcher que dans les voies de Dieu, et de ne s'en écarter jamais. Ne voulant rien estre que selon le gré de Dieu, et de lui-mesme ne prétendant à rien autre chose, il n'a pour son avancement propre, ni projets à conduire, ni moyens à imaginer, ni ressorts à faire jouer : d'où il s'ensuit qu'il n'a besoin ni de partis, ni d'industries, ni de surprises. Il suit toujours une mesme ligne, et va toujours son chemin, sans détours et sans déguisemens. D'ailleurs instruit des maximes de l'Evangile qui est la vérité mesme, il n'a garde, en quelque rencontre que ce soit, d'avoir recours au mensonge que l'Evangile condamne ; et libre de tout désir de se pousser qui pourroit le séduire et le corrompre, il est bien éloigné de mettre en œuvre

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