‹ Lettre inédite de Bourdaloue au cardinalChapitre 32 sur 50 · Reg · texte numérisé non relu

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mens et de longues délibérations. Mais dès qu'on a Thumilité dans le cœur, on n'est plus si jaloux d'un vain nom, ni si sensible aux reproches qu'on s'attirera, supposé qu'on vienne à échouer. On s'abandonne à la conduite de l'Esprit de Dieu, et du reste on se soumet à tout ce qui en peut arriver pour noslre humiliation devant les hommes.

Ce ne sont point là de simples spéculations : on en a vu la pratique. Fut-il jamais une entreprise pareille à celle des Apostres, lorsqu'ils se partagèrent dans toutes les contrées de la terre pour travailler à la conversion du monde entier ? Les plus fameux conquérans dont l'histoire prophane a vanté les faits mémorables, ont porté leurs armes et étendu leurs conquestes sur quelques nations : mais ces saints conquérans, ou, pour mieux dire, ces saints et zélez propagateurs de la Loi chrestienne se proposèrent de soumettre généralement tous les peuples à l'empire de Jesus- Christ. Dans ce vaste projet ils n'exceptèrent ni âge, ni sexe, ni rangs, ni qualitez, ni estats. A en juger selon la prudence du siècle, c'estoit un dessein chimérique, et l'on sçait néanmoins avec quelle ardeur ils s'y employèrent, avec quelle constance ils le soutinrent, avec quel bonheur ils l'accomplirent.

Or qu"estoit-ce que ces Apostres ? de pauvres pescheurs, petits selon le monde et humbles selon l'Évangile. Leur humilité ne borna point leurs vues, elle ne leur resserra point le cœur, elle ne les affoiblit ni ne les arresla point. Avec cette humilité, ils ont passé les mers, ils ont parcouru les Provinces et les Royaumes, ils ont répondu aux Juges et aux Magistrats, ils ont résisté aux Grands, ils ont confondu les Sçavans, ils ont instruit les Infidelles et les Barbares, ils ont triomphé de l'Idolâtrie et du Paganisme ; et dans la suite des temps conibien ont-ils eu d'imitateurs et de successeurs, humbles comme eux, et appliquez sans relasche à perpétuer les fruits de leur zèle ? Combien en ontils encore de nos jours, qui par une sainte alliance, reunissent dans leurs personnes, et la mesme humilité et la mesme élévation de sentimens ?

Pour en revenir aux Apostres, et pour dire en particulier quelque chose de saint Paul, on ne peut lire ses Epistres, et ne pas voir que ce fut un des esprits les plus sublimes, et une des plus grandes âmes. Quel feu, quelle vivacité, et tout ensemble, quelle solidité ! Pense-t'on plus noblement ? S'exprime-t'on plus éloquemment ? Que n'a-t'il pas fait ! que n'a-t'il pas souffert ! supérieur à tout, aux dangers, aux embûches, aux persécutions,

aux trahisons, aux calomnies, aux opprobres, aux fers, à la faim, à la soif, au glaive, à la mort ; car, disoit-il, Jious sommes au-dessus de tout cela^. Saint Chrisostome en estoit ravi d'admiration, et n'avoit point de termes pour faire entendre ce qu'il en concevoit. Cependant ce vaisseau d'élection, ce grand Apostre, quel mépris faisoit-il de lui-mesme, et comment en parloit-il ? Il se traitoit de pécheur, de blasphémateur, de persécuteur de l'Eglise, d'homme indigne de l'Apostolat, d'avorton : tant l'humilité lui représentoit vivement les misères, et tant elle le rabaissoit dans son estime.

Que ne pourrions-nous pas ajouster de ces sociétez et de ces Ordres religieux, qui sont pour l'un et l'autre sexe des écoles de perfection, et dont la sainteté est l'édification du monde Chrétien ? Que n'en a-t'il pas dû couster pour former ces grands Corps, pour en rassembler tous les membres, pour les assortir et les régler? Que d'études et de soins ! que de méditations, de réflexions, de conseils ! mais aussi quels progrès surprenansi Ces sociétez se sont multipliées, ces ordres religieux se sont répandus dans tous les lieux éclairez de la foi et soumis à l'Eglise de Jesus-Christ. Comme autant de Républiques, ils ont leur forme de gouvernement, leurs loix, leurs statuts, leurs offices, leurs fonctions, leurs observances, qu'il a fallu ordonner avec une pénétration et une sagesse qui descendist aux moindres détails, qui prévist toutes choses, et ne laissast rien échapper. Voilà par où ils se sont maintenus depuis des siècles, et ils se maintiennent. Or après Dieu et la grâce de Dieu, je demande à qui nous sommes redevables de ces saints établissemens. Est-ce à d'habiles politiques et à leurs intrigues ? Est-ce à des philosophes fiers de leur science et pleins d'eux-mesmes ? Là-dessus je ne puis mieux répondre que par les paroles du Fils de Dieu à son Père : Seigneur, Pcre Tout-puissant, je vous bénis et vous rends grâces, d'avoir caché ces choses aux sages selon la chair et aux scavans ; mais de les avoir révélées aux petits ^ ; d'y avoir employé d'humbles instituteurs, un humble François d'assise, un humble François de Paule, et d'autres. Parce ([u'ils estoient humbles, ils n'en ont esté que plus propres à entrer dans les grandes vues de la providence sur eux, et que mieux préparez à les seconder.

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