‹ Lettre inédite de Bourdaloue au cardinalChapitre 34 sur 50 · NOUVELLEMENT ÉLUE · texte numérisé non relu

NOUVELLEMENT ÉLUE

Quand on traite de l'obéissance Religieuse, on ne s'attache communément qu'à instruire ceux qui doivent obéir, et l'on ne parle presque jamais à ceux qui doivent commander. Cependant les supérieurs ne sont point impeccables, non plus que les inférieurs. Les fautes des uns ne sont pas moins importantes, et ne causent pas moins dédommage dans une communauté, que celles des autres; et l'on peut dire, au sujet de l'obéissance, qu'il est aussi difficile, et mesme plus difficile, de bien sçavoir la faire pratiquer, que de bien sçavoir la pratiquer.

L'authorité supérieure dans une maison Religieuse est une prérogative, c'est une distinction: mais une distinction àtitre onéreux: et une charge plus qu'un honneur. Les Fondateurs inspirez de Dieu dans l'institution de leurs Ordres, y ont établi une forme de gouvernement, nécessaire pour lier ensemble le chef et les membres, et pour maintenir tout le Corps dans un bon estât en le maintenant dans la règle. Cette forme de gouvernement n'est pas la mesme par-tout,, et comme il y a une diversité de grâces et de voyes par où la divine providence conduit ses Elus, il y a pareillement une diversité d'observances et d'instituts, qui fait un des plus beaux ornemens de l'Eglise. Mais tous, quelque différents qu'ils soient d'ailleurs, conviennent en ce point, qu'il y ait à la teste de chaque société régulière une puissance qui préside, qui ordonne, qui tienne la place de Dieu, de qui l'on reçoive l'impression, et qui dirige toutes les démarches et tous les mouvemens. Or que ce premier mobile vienne à manquer; qu'il se dérange, qu'il s'arreste ; (et afin de ne considérer la chose que par rapport à vous, qui m'engagez à vous écrire mes pensées, et à vous donner cette courte instruction touchant la place que vous occupez présentement,) qu'une supérieure n'ait pas les talens

1. Dans les Pensées, II, 221, sous le titre général de l'Estat religieux et le titre particulier de Gouvernement religieux, et quelles vertus y sont plus nécessaires.

requis pour gouverner, ou que les ayant, elle ne les mette pas en œuvre, on voit assez quels desordres il doit de-là s'ensuivre. Car voilà comment des communautez entières sont tombées dans une triste décadence et dans un relaschement qui les a perdues.

Il est donc pour vous d'une conséquence infinie, qu'estant obligée de tenir les autres dans le devoir, vous fassiez vous-mesme une étude très-serieuse de vos devoirs; que vous vous les imprimiez vivement, et dans l'esprit, et dans le cœur; dans l'esprit, pour les connoistre; dans le cœur, pour vous y affectionner; que vous en confériez souvent avec Dieu, et qu'aussi souvent vous en confériez avec vous-mesme, et vous vous en demandiez compte devant Dieu; que vous apreniez ainsi à bien mesurer tous vos pas dans la route où vous commencez à marcher, Elle est périlleuse; les éciieils y sont communs, et des écueils qu'on ne peut éviter sans une grande attention. De toutes celles qui vous ont précédée, combien peut-estre y ont échoué? Quoi qu'il en soit, si le Pilote s'endort au milieu des rochers où il se trouve engagé, il est fort à craindre que par sa négligence le vaisseau ne périsse ; et si vous n'avez toujours les yeux ouverts pour prendre garde à vous et pour vous observer, non-seulement vous vous égarerez, mais au jugement de Dieu vous deviendrez responsable de vos égaremens.

Ce qui doit estre d'abord le sujet de vostre consolation et de vostre confiance, c'est que vous ne vous estes point ingérée dans le gouvernement; que vous ne l'avez point recherché, et pour m'exprimer avec saint Paul, que vous ne vous estes point attribué l'honneur^. D'où vous avez droit de conclure, que vous y estes appellée de Dieu; et que Dieu estant fidelle à ceux qui suivent sa vocation, il ne vous abandonnera point, mais que sa grâce vous éclairera, qu'elle vous soutiendra, qu'elle consommera la bonne œuvre qu'il a commencée dans vostre personne, par le choix qu'il a fait de vous. Sans cette vocation d'enhaut vous ne pourriez vous répondre si assurément de l'assistance du Ciel; que dis-je? vous devriez vous attendre de la part du Ciel à un funeste abandonnement. Car ce ne seroit plus Dieu alors qui vous auroit tracé le chemin où vous entrez, et il diroit de vous ce qu'il disoit des faux Prophètes : Je ne les envoyais point, et ils couraient; voilà pourquoi ils seront rejetiez et livrez à eux-mêmes ^.

D'autres que vous l'ont éprouvé, ou s'exposent à l'éprouver. Et

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