Jer. xxm
ne le sçavez-vous pas, ne le voyez-vous pas ? L'envie de dominer, disons mieux et ne craignons point d'user du terme propre, une pitoyable ambition n'est pas tout-à-fait bannie des maisons religieuses; mais elle s'entretient et se nourrit jusques dans l'obscurité de la retraite, et comme dans le sein de l'humilité. On veut estre quelque chose, quoi qu'en se séparant du monde on ait déclaré qu'on ne prétendoitplus à rien. Ce divorce avec le monde a plus esté de corps que d'esprit; et parce que selon le sentiment naturel, qui est par-tout le mesme, on aime à se voir considéré, ménagé, craint, respecté, de-là vient que sans résistance et sans combat on succombe à la tentation, et qu'on se laisse aisément surprendre au vain éclat de la supériorité. Mais le moyen d'y parvenir, et comment y procéder? Il est rare qu'on s'y porte ouvertement et qu'on témoigne sur cela son désir. Au contraire, on a bien soin de le cacher, et l'on affecte en toutes ses paroles et toutes ses manières de marquer là-dessus une indifférence parfaite et mesme une espèce d'éloignement. Rien de plus modeste que les expressions dont on se sert en parlant de soi-mesme, et reconnoissant son peu de suffisance et son indignité : mais ce sont des discours; et avec ces beaux discours, le désir qu'on a dans le cœur, tout caché qu'il est, n'en est pas moins vif. On le dissimule; mais il agit, et il fait agir. On prépare de loin les esprits, le parti se forme. Tune attire l'autre. Cependant une élection aproche, et c'est alors qu'il faut redoubler ses attentions, et se montrer plus affable et plus officieuse que jamais envers tout le monde, sur-tout envers les amies. Enfin le jour arrive où la communauté s'assemble, et où il est question de décider. Les voix se recueillent, la pluralité l'emporte, la supérieure est élùë, bien contente de sa destinée, et peut-estre encore voulant se persuader que c'est Dieu qui l'a choisie et qu'elle n'y a contribué en aucune sorte.
Tout ceci au reste ne doit point étonner depuis qu'on a vii les Apostres mesmes, élevez à l'école de Jesus-Christ, disputer entre eux de la presséance, et ambitionner les premiers rangs de son prétendu Royaume temporel. Mais de quoi Ton ne doit pas non plus estre surpris, c'est que Dieu se retire et qu'il ne bénisse point un gouvernement qui n'est pas dans l'ordre de sa providence. C'est qu'il permette que cette supérieure s'égare, qu'elle s'aveugle en mille rencontres et qu'elle fasse mille fautes, qui détruisent toute l'estime qu'on en avoit conçue, et qui la décreditent dans une maison dont elle croyoit devoir estre l'oracle et la directrice. C'est
que dans une place où elle esperoit trouver de la douceur et de la satisfaction, il lui laisse sentir toute l'amertume et tout le déboire de mille évenemens fascheux, de mille contradictions, de mille inquiétudes, dont elle est sans cesse agitée, troublée, désolée, et qui lui donnent bien lieu de regretter Testât de dépendance d'où elle a voulu sortir, et où elle vivoit mille fois plus tranquille et plus heureuse. C'est que pour la punir et pour punir le grand nombre de celles qui l'ont appuyée de leurs suffrages, plus par inclination que par raison, il prive la communauté d'une protection spéciale dont il la favorisoit, et que de cette sorte tout l'esprit de Dieu s'éteigne et toute la discipline religieuse se dérègle. Chastiment aussi juste, qu'il est terrible et que les suites en sont malheureuses.
Mais revenons, et puisque de bonne foi vous pensez n'avoir rien à vous reprocher sur cet article, ne nous y arrestons pas davantage. Il s'agit maintenant de répondre à la vocation de Dieu, et d'en remplir tous les devoirs. Le premier pas est fait, et bien fait : je le veux; et je n'en puis douter, connoissant vostre droiture et vostre esprit religieux. Vous voilà dans la carrière; mais le point est de la fournir heureusement et dignement, soit pour la gloire de Dieu, soit pour le bien de vostre maison, soit pour la sanctification de vostre ame. Vous voulez donc sçavoir comment vous devez vous comporter dans une fonction d'autant plus critique pour vous, qu'elle vous est toute nouvelle, et que vous n'en avez eu jusques-à-présent nulusage. Vous me demandez quelles sont les conditions les plus essentielles d'une bonne supérieure, et par où elle peut se mettre en estât de réussir. Je comprends tout en cinq paroles, dont chacune mérite une reflexion particulière : exemple, vigilance, charité, fermeté, prudence. Avec cela j'ose vous annoncer un succès tel que vous le pouvez désirer : car à l'égard de la profession religieuse, c'est dans l'assemblage de ces qualitez que consiste toute la science du gouvernement.
I. Exemple. Jesus-Christ lui-mesme a commencé par là : avant que d'enseigner, il a pratiqué. Vous estes supérieure, il est vrai; mais en devenant supérieure, vous n'avez pas cessé d'estre religieuse : c'est-à-dire, que vous estes toujours dans la mesme obligation de travailler à vostre perfection particulière et à vostre avancement spirituel, selon l'esprit de vostre règle, et par les moyens qu'elle vous prescrit. Vous n'estes donc pas plus exempte des observances ordinaires, que le reste de la communauté. Vous
pouvez vous en dispenser plus impunément ; mais vous ne le pouvez pas avec plus de droit ni plus légitimement. Vous le pouvez plus impunément, puisque dans la maison, dont la conduite vous est confiée, il n'y a personne qui puisse vous demander compte de vos actions, ni entreprendre de vous corriger : mais vous ne le pouvez pas plus légitimement ni avec plus de droit, puisque vous estes liée par les mesmes engagemens que les autres, et qu'en vous chargeant de la supériorité, on n'a pas prétendu vous décharger de la régularité. Vous avez des pouvoirs que n'ont pas les autres; je le sçais, et on ne vous les conteste point : mais, comme vous ne devez user de ces pouvoirs en faveur des autres qu'avec poids et mesure, qu'avec raison et pour de justes sujets, vous n'en devez pas plus aisément ni plus librement user par rapport à vous-mesme.
Et ce seroit sans doute une chose assez étrange, qu'une supérieure, préposée pour maintenir la règle dans toute sa vigueur, fust la première à la transgresser. Est-ce-là l'exemple qu'elle doit donner, et qu'on attend d'elle ? Saint Paul disoit aux fidelles : Soyez mes imitateurs, comme je le suis de Jesus-Christ^ ; et c'est ainsi par proportion que la supérieure dans une communauté religieuse doit estre en estât de dire à toutes les personnes qui lui sont soumises : agissez comme vous me voyez agir. Car sans cet exemple, de quel poids seront toutes ses paroles et toutes ses exhortations? Osera-t'elle mesme parler? osera-t'elle exhorter à la pratique de la pauvreté, lorsqu'on verra qu'elle ne veut manquer de rien? osera-t'elle recommander la mortification des sens, lorsqu'on verra qu'elle s'accorde tous les soulagemens et se ménage toutes les douceurs qu'elle est en pouvoir de se procurer? osera-t'elle exiger l'exactitude, l'assiduité, la fidélité à tous les exercices, soit publics, soit intérieurs, lorsqu'on verra qu'elle abuse de son autorité pour vivre à sa mode et selon qu'il lui plaist, ayant toujours des prétextes et se prévalant de tout pour excuser sa dissipation et son dérangement perpétuel ? Pour peu qu'elle raisonne et qu'elle rentre en elle-mesme, ne sera-t'elle pas forcée de se taire? ou si malgré tout cela elle venoit à s'expliquer et à se plaindre des relaschemens qu'elle apperçoit et des fautes qui se commettent, ne seroit-on pas tenté de lui alléguer ce Proverbe cité par Jesus-Christ dans l'Evangile de Saint Luc : Médecin, guérissez-vous vous-même ^.