Ezech
nous voulons, par le sentiment naturel, jouir de nostre liberté et satisfaire nos désirs, si néanmoins un supérieur nous lasche trop la bride, et nous abandonne à nous-mesmes, notre raison le condamne. Ayez pour toutes vos filles beaucoup d'honnesteté, beaucoup de douceur ; je vous l'ai déjà dit : mais d'ailleurs faites-leur comprendre que vous sçavez vous faire craindre, respecter et obéir. Elles ne vous en aimeront pas moins, et elles vous en estimeront davantage.
V. Prudence. De toutes les vertus requises pour le gouvernement, voilà sans contredit la plus importante ; voilà Famé de tout gouvernement, soit séculier, soit religieux. Aussi dans un supérieur la préfere-t'on à la sainteté mesme; et c'est une maxime générale, qu'il vaut mieux estre gouverné par un homme sage quoique moins saint, que par un saint dépourvu d'une certaine sagesse. En effet, suivant la remarque de Saint Augustin, un saint n'est saint que pour lui-mesnie; mais un supérieur sage l'est pour le bien et l'utilité de sa maison. Avec cette prudence on est presque toujours assuré du succès ; ou, si le succès n'est pas tel qu'on pouvoit l'attendre, on est au moins toujours exempt de reproche, parce qu'on n'a point agi témérairement, et qu'on n'a rien entrepris mal-à-propos. Mais sans cette prudence, combien fait-on de fautes, et combien en fait-on faire aux autres? Observez ces dernières paroles : combien de fautes fait-on faire aux autres? Souvent une fille, qui du reste estoit un très-bon sujet, ou avoit toutes les qualitez pour l'estre, s'oublie, s'échappe, se déroute, et se précipite dans un égarement, doù peut-estre elle ne reviendra jamais : pourquoi ? c'est qu'elle a eu le malheur d'avoir affaire à une supérieure indiscrette et inconsidérée, qui n'a pris nulle précaution à son égard ; qui n'a fait nulle attention au caractère de son esprit, et à son tempérament, à ses dispositions ; qui n'a pas sçû se modérer, s'étudier, choisir le temps, les conjonctures favorables, prévoir les suites d'un avertissement mal placé, et qui s'est livrée à un zèle trop impétueux pour la pousser et pour l'humilier.
C'est par cette raison qu'un très-saint Religieux, assez connu de nos jours, et dont la mémoire est en vénération, prioit Dieu, dans la défiance qu'il avoit de kii-mesme, de ne lui point donner de supérieurs qui fussent pour lui des occasions de chiHe. Il est vrai que la prudence dont je vous parle et dont vous concevez la nécessité, est un don de Dieu, qui départ ses grâces à qui il lui plaist, et comme il lui plaist : mais il n'est pas moins vrai, qu'avec e secours d'enhaut on peut s'y former, on peut l'aquerir. On l'ac-
quiert par la reflexion, et par de fréquents retours sur soi-mesme. On l'acquiert par les épreuves passées, et par les exemples dont on a esté témoin. On l'acquiert en prenant conseil, et ne déférant point trop à son propre sens; en consultant des personnes d'âge, d'expérience, de vertu, et qu'on sçait estre les plus capables de nous diriger. Mais sur-tout on l'obtient par la prière : car, si quelqu'un a besoin de sagesse, dit saint Jacques, qu'il en demande à Dieu K Que ce soit là vostre grande ressource. Dans tous vos desseins, dans toutes vos vues, dans toutes vos délibérations, implorez l'assistance de Dieu, et les lumières de son Esprit. Taschez d'abord à vous dégager de toute passion, de tout interest, de tout préjugé, qui pourroit vous séduire ; et puis dites à Dieu comme Salomon : Vous voyez, Seigneur, la droiture de mon ame. Je ne veux que ce que vous voulez : mais comment connoisirai-je vostre divine volonté, et comment V accomplir ai- je, si vous ne m'éclairez et si vous ne m'aidez? Envoyez-moi donc voire sagesse, ô mon Dieu ! Envoyez-la moi du plus haut des deux, afin qu'elle travaille avec moi, et que je travaille avec elle ^. Dieu vous écoutera, il vous conduira, il répandra sur vous ses bénédictions, et tout vostre gouvernement tournera à sa gloire, à l'avantage de vostre communauté, et à votre sanctification.