NATURE ET ROLE DES VERTUS DANS LA VIE CHRETIENNE
Si nous voulons bien comprendre la nature exacte et l'étendue de l'influence eucharistique sur les vertus chrétiennes, ne pas nous exposer aux écarts dangereux de la sensibilité et de l'imagination, aux idées fausses d'une dévotion de surface, il importe que nous ayons de ces vertus au moins les notions élémentaires, que nous en connaissions le nombre, le fonctionnement en nos âmes les relations mutuelles ou la sainte hiérarchie.
lo Nécessité et nature des vertus surnaturelles
“ Celui qui ne croira pas, sera condamné, ” (?). ‘ Espérez
“ entièrement en cette grâce qui vous est offerte pour la révéla- “tion de Jésus-Christ. ” (*). * Celui qui n'aime pas, demeure “dans la mort” (*). ‘ Soyez prudents et veillez dans la “prière” (5). “ Je vous dis que si votre justice n'est pas plus “ abondante que celle des Scribes et des Pharisiens, vous n'en- “trerez pas dans le royaume des cieux ” (*). “ Je vous con- “ jure, par la miséricorde de Dieu, d'offrir vos corps en hostie
(*) Marc, XVI, 16.
(*) EF Pierre, Fr, 13.
(*) I Jeun, 111, 14.
() I Pierre, IV, 7.
(*) Matth. v, 20.
“ vivante, sainte, agréable à Dieu” (7). “ Appliquez-vous
“ davantage à rendre certaines, par vos oeuvres, votre vocation “et votre élection" (9).
Ces quelques textes de nos Saintes Ecritures, et combien d'autres nous pourrions citer, démontrent clairement que pour ètre sauvé, il ne suffit pas à l'adulte, en pleine possession de son intelligence et de sa liberté, d'avoir reçu, avec la grace sanctifiante, le principe même de la vie surnaturelle. S'il veut conserver en lui cette vie divine, il doit lui faire produire des fruits. la mettre en activité et devenir ainsi le coopérateur de Jésus-Christ dans l'oeuvre de son salut, l'artisan véritable, quoique secondaire, de sa propre sanctification : “ La vie “ éternelle doit être proposée aux justifiés ”, dit le Concile de Trente. * et comme une grâce miséricordieusement promise aux “ enfants de Dieu par le Christ Jésus, et comme une récom- “ pense promise par Dieu à leurs bonnes oeuvres et à leurs “mérites (°).
L'homme peut sans doute, au moyen d'actes souvent répétés, former en lui des habitudes bonnes qui lui rendent facile la
pratique du bien, des vertus qui règlent sa vie selon l'honnêteté
naturelle ; mais ces vertus méritoires, il est vrai, de récompenses
temporelles, utiles à celui qui les acquiert et à la société ellemême, n'ont cependant aucune proportion avec la vision béatifique, notre fin surnaturelle ; elles ne sont d'aucune valeur dans
l'ordre de la grâce et de la gloire. Les actions les plus héroi-
CC) Rom. XI, 1.
(PhorF Pierre; 1,10:
(*) Sess. VI, ch. XVI
ques, les plus dignes de l'admiration et de la reconnaissance des hommes, sont radicalement impuissantes, si elles ne sont pas animées du souffle divin de la charité, à faire croit: : la vie spirituelle de nos ämes, à nous conduire à la possession de notre céleste héritage : ‘ Sans moi, vous ne pouvez rien faire ”, a déclaré positivement le Christ Jésus (1.7 Non que nous ‘soyons suffisants pour former aucune pensée par nous- “ mêmes, comme de nous ”, écrivait saint Paul aux fidèles de Corinthe, ‘ mais notre suffisance vient de Dieu” (!).
L'acte le plus humble, ie plus caché, d'une âme qui agit sur-
naturellement et par pur amour de Dieu, peut donc l'emporter,
en dignité et en mérite, sur les entreprises les plus glorieuses et les plus fécondes aux yeux du monde, Combien de chrétiens de nos jours sont dans l'erreur où dans l'illusion sur ce point si important de la doctrire catholique ! Combien arriveront les mains vides au tribunal du Souverain Juge, croyant avoir rempli leur carrière d'oeuvres grandes et durables ! Jésus- Christ refusera de les reconnaitre comme ses disciples, de les récompenser de leurs travaux, parce que leur vie aura été une vie de bonté toute nacurelle, et que leurs veuvres n'auront pas eu pour fin la gloire de Dieu et la sanctification de leurs âmes (2), ou qu'elles auront été accomplies en état de péché mortel.
Nos facultés ne sauraient se mouvoir d'elles-mêmes dans une sphère supérieure à celle que la nature leur a assignée. La pierre la plus précieuse est incapable du moindre mouvement
(y Jean, XV, 5.
(«) IE Cor, Hi, 5.
Ç(*) V. Matth, vi, 22, 28.
vital; la plante la mieux organisée, de la dernière des sensations ; l'animal le pius parfait, de la plus élémentaire des actions intellectuelles : l'homme, fût-il un génie, est impuissant à produire, par ses seules forces, des actes surnaturels. Dieu a remédié à cette suprême indigence en élevant jusqu'à lui notre intelligence et notre volonté, en nous communiquant une puissance d'action proportionnée à la vie divine qu'il a inoculée à nos âmes. Avec la grâce sanctifiante, nous recevons de nobles habitudes, des forces et des énergies permaaentes que la théologie appelle vertus infuses. Au moyen de ces vertus, il nous est possible de croire. d'espérer, d'aimer surnaturellement, de nous maintenir dans l'amitié de Dieu, d'être fidèles à nos obli-
gations, de multiplier nos mérites, de marcher constamment
dans les voies qui cotduisent au terme de nos suprèmes der «1nées : *“ Dans la justification, l'homme reçoit infuses, avec fa “ rémission des péchés par Jésus-Christ, en qui il est grefié la
“ foi, l'espérance et la charité ” (7).
Les vertus, une fois infuses dans l'âme, que Dieu les donne directement, ou qu'elles y prennent naissance à raison de leur étroite union avec la grâce sanctifiante, sont susceptibles d'accroissement et de progrès : “* O Dieu éternel et tout puissant ue chante l'Eglise au X11le dimanche après la Pentecôte, ” accor- “ dez-nous une augmentation de foi, d'espérance et de cha- “ rité”. Si, comme le veulent quelques théologiens, chacun des actes de vertu n'est pas suivi d'une croissance immédiate, il dispose du moins à agir par pur amour de Dieu, à produire
d'autres actes plus fervents qui obtiennent finalement de la
(*) Concile de ‘Trente, sess. VIT, ch. VIT.
bonté divine l'augmentation de la charité, et avec elle, l’augmentation des vertus qui en sont le cortège inséparable.
Limité par le décret éternel fixant à chaque élu son degré de gloire au ciel, par suite son degré de sanctification sur la terre, Je progrès des vertus est en réalité indéfini du côté de l'homme : *“ Que celui qui est juste, se justifie encore, et que “ celui qui est saint, se sanctifie encore ” ('*).
L'âme peut donc s'élever sans cesse dans sa marche vers la perfection chrétienne. Devant elle s'ouvrent les horizons les plus larges; les sonniets les plus élevés s'offrent à ses laboricuses ascensions : son point de départ. c'est la simple fuite du péché mortel; son point d'arrivée, la sainteté sublime où l'esprit et le coeur sont tellement détachés de la terre, tellement audessus des passions, qu'ils se portent habituellement et presque sans effort vers Dieu, se reposent doucement en lui, jouissent de lui sans attache aucune aux biens éphémères de la vie présente, presqu'étrangers aux choses du temps (7°).
La perfection acquise est amissible, un seul péché mortel en
dépouille l'âme; elle ne saurait cependant diminuer. La mul-
titude des fautes vénielles et l'inaction prolongée la laissent au même degré. Cette doctrine ne doit pas sans doute nous endormir dans la tiédeur, acheminement plus ou moins prochain vers la mort de l'âme : mais combien elle est consolante ! Elle stimule singulièrement l'effort, encourage à multiplier les actes de vertu. les oeuvres de piété et de charité, puisque nous avons la certitude d'apporter au-delà de la tombe, malgré des heures
(#) Apoe. XXI, 11.
5) V. Benoit XIV, Vertu héroïque, ch. YI.
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d'oubli et de relächement, le degré de perfection atteint icibas par la pratique des vertus chrétiennes, degré auquel correspondra exactement la mesure de notre bonheur et de notre gloire au ciel,
20 Nombre des vertus surnaturelles
Les vertus surnaturelles se distinguent en vertus théologales et en vertus morales [Les premières nous mettent directement en rapport avec Dieu, notre fin dernière; les secondes nous perfectionnent en tout ce qui concerne les moyens à prendre pour y arriver.
Les vertus théclogales sont au nombre de trois: ‘* Mainte- “ nant demeurent toutes les trois, la foi, l'espérance et la cha- “rité; mais la plus grande des trois est la charité” (1%). La foi nous fait connaitre, quoiqu'imparfaitement et d'une manicre obscure, Dicu auteur de l'ordre surnaturel de la grâce et de la gloire, et Jésus-Christ, restaurateur de l’un et de l'autre. Elle nous incline doucement à croire, avec docilité et fermeté, tout
ce que Dieu, qui ne saurait ni être trompé ni nous tromper,
puisqu'il est la vérité incréée et la sainteté même, nous a révélé et nous propose par le magistère infaillible de l'Eglise. Plus la foi est vive en nous, plus aussi nous approchons de Dieu le Verbe, inépuisable foyer de lumière éclairant tout homme venant en ce monde; mieux tracées nous apparaissent les voies qu'il faut suivre, plus évidents aussi les châtiments redoutables du péché, les récompenses du mérite, la clémence et la misé-
ricorde de Dieu après nos faiblesses et nos chutes.
(°°) ECor:; Kite 13.
L'espérance nous porte vers Dieu, notre souverain bien ; vers Dieu, seul être dont la possession peut satisfaire les mystérieuses aspirations de nos âmes, apaiser notre soif de paix absolue et de bonheur sans mélange,
Recourir à Dieu avec une confiance inébranlable ; attendre avec patience de sa puissance et de sa fidélité l'exécution de ses promesses, c'est-à-dire la vie éternelle et les grâces nécessaires
pour vivre chrétiennemient ; s'abandonner amoureusement à sa
douce providence au milieu des tentations et des épreuves 'de l'exil; compter sur le pardon promis aux larmes du repentir ; c'est pratiquer la vertu d'espérance.
Par la divine charité, nous nous élevons au-dessus de toute recherche de nous-mêmes ; nous aimons Dieu, non plus à raison de ses bienfaits ct de ses dons, mais pour lui-même, à cause de ses infinies perfections. La charité, éclairée par la foi, découvre dans le prochain l'image même de Dieu, un frère en Jésus-Christ, une âme rachétée au prix de son sang, et un héritier de sa gloire; elle l'aime en Dieu, par Dieu et pour Dieu. La charité donne à nes vouloirs une conformité parfaite à la volonté divine, elle nous inspire une résignation aveugle à ses desseins, nous rend capables des efforts les plus durables, des sacrifices les plus héroïques dès qu'il s'agit de notre union à Dieu, et au Christ Jésus : “ Qui donc nous séparera de l'amour “ du Christ ! Est-ce la tribulation ? Est-ce l'angoisse ? Est-ce “la faim ? Est-ce la nudité ? Est-ce le péril ? Est-ce la per-
cn
sécution ? Est-ce la gloire ?... Je suis certain que ni mort,
“ ni vie, ri anges, ni principautés, ni puissances, ni choses pré-
sentes, ni choses futures, ni ce qu'il y a de plus élevé, ni ce “qu'il y a de plus profond, ni aucune créature ne pourra nous
“ séparer de l'amour de Dieu, qui est dans le Christ Jésus (17).
Les vertus morales se réduisent à quatre principales : la prudence, la justice. la force et la tempérance. On donne à ces vertus le nom de cardinales, parce qu'elles sont comme l'axe autour duquel se meuvent toutes les autres.
La prudence, nuée lumineuse, éclaire notre route à travers les ténèbres de l'exil, elle met en plein jour les moyens à prendre, les écueils à éviter pour arriver à la possession de la terre
promise. [a prudence nous gouverne en toutes choses selon
les principes de la foi. règle nos moindres démarches, afin que
les unes et les autres soient dirigées vers Dieu, s'inspirent de Dieu, nous conduisent à la bienheureuse vision de Dieu.
La justice incline la volonté à rendre à chacun ce qu'il lui appartient. Elle fixe la nature de nos relations avec Dieu et avec le prochain, fait du respect inviolable du bien d'autrui. — biens matériels, biens du corps et de l’âme. — une des obligations les plus graves de la loi évangélique.
La vertu de force affermit l'âme dans la pratique du bien surnaturel : elle écarte les obstacles ou elle en triomphe ; modère à la fois la crainte et la témérité; donne une grande fermeté soit dans l'attaque soit dans la défense; fait supporter avec patience, avec joie même, les souffrances, les épreuves, les injustices, les persécutions, la mort elle-même : “ Je surabonde “ de joie dans toutes mes tribulations ”, écrivait saint Paul aux Corinthiens (1).
La tempérance enfin règle les plaisirs des sens, en parti-
(*) Rom, vit, 35, 35, 39.