CONCLUSION
Les réfutations que je viens de vous adresser dans cette Lettre, Monsieur, des interprétations hiéroglyphiques proposées par certains savants n'ont d'autre but que lu recherche de la vérité. Loin de fronder les doctrines d'autrui, je les apprécie, et je les adopte souvent. Tout homme peut suivre une route qu'il croit bonne; mais il n'est permis à personne de s'écarter d'un seul pas du juste et du vrai. C'est cette conviction qui m'a déterminé à publier le résultat de mes travaux philologiques et archéologiques sur la Bible et le Coran, malgré les observations de personnes plus zélées peut-être pour mes intérêts personnels que pour ceux de la religion et de la science.
Je dois pourtant avouer que les premières objections que j'ai faites contre le système de Champollion le jeune, dont le génie honore la France, ont été combattues par ce savant lui-même avec autant de noblesse d'àme que de finesse d'esprit. Les conférences scientifiques que nous eûmes ensemble, en 1826, à Naples, chez M. le duc de Blacas, furent
très-flatteuses pour moi. Je suis à peu près certain que, grâce à sa bonne foi et à son excellent jugement, nous eussions bientôt été d'accord sur le petit nombre de points qui nous divisaient. Sa mort prématurée a malheureusement anéanti ces espérances. Il faut rendre à sa mémoire cette justice, que, pendant sa trop courte existence, consacrée à l'interprétation des hiéroglyphes égyptiens, cette science, dont il peut être considéré comme le créateur, a été portée à un degré que ses successeurs auront bien de la peine à dépasser.
Nous attendons avec impatience l'ouvrage que va publier M. Lepsius à son retour des excursions qu'il vient de faire en Egypte, dans l'espoir qu'il répandra un jour nouveau sur ces matières encore si obscures , et que la science hiéroglyphique deviendra moins vague et moins douteuse.
Vous avez vu, Monsieur, dans le cours de cette Lettre, que l'on peut tirer beaucoup de profit du rapprochement des langues sémitiques avec la langue égyptienne, et qu'elles sont d'un grand secours pour l'interprétation des légendes hiéroglyphiques ; vous avez vu aussi qu'il faut envisager les symboles égyptiens sous le rapport de l'astronomie mystique, pour parvenir à les connaître parfaitement ; que dans le zodiaque symbolique de Deoderah se trouvent réellement inscrits les noms hiéroglyphiques donnés par les prêtres astronomes égyptiens aux principales constellations ; que la Bible nous explique l'allégorie des emblèmes de la région du Nil, de même que les monuments de ce pays nous aident à pénétrer au fond des secrets bibliques; que les symboles des divinités renferment l'expression et le nom propre des dieux ; que les Baals ont existé en Egypte; qu'Amon générateur portait six dénominations différentes, sans avoir
pourtant celle que les archéologues lui ont attribuée jusqu'ici ; que l'instrument qu'il tient à la main est un aspersoir, et non pas un fouet, comme on l'a cru; que le nom du dieu Priape est égyptien; que dès la plus haute antiquité le dieu Canope a été révéré sur les bords du Nil ; tous avez vu enfin que des erreurs se sont glissées dans l'explication des symboles et des hiéroglyphes, et que de nouvelles études sont nécessaires pour parvenir à les interpréter convenablement. Je désire que les détails que j'ai donnés puissent servir de jalons dans cette route remplie de tant d'écueils.
J'aurais encore beaucoup de choses à vous exposer, Monsieur, au sujet des noms de divinités, de villes et d'instruments emblématiques égyptiens. Ce sera le sujet d'une deuxième Lettre, que j'adresserai à notre commun ami M. Gliddon, qui s'occupe avec persévérance à propager en Amérique les découvertes hiéroglyphiques. Le zèle de ce professeur distingué est soutenu par les soins généreux et éclairés de M. Haight, de New-York, agrégé à l'Institut de Correspondance archéologique de Rome, qui vient d'enrichir sa bibliothèque d'ouvrages rares et précieux sur les sciences et les arts, dont ses concitoyens pourront profiter. Je suis heureux de pouvoir citer le nom de cet homme bienfaisant, dont je m'honore d'être l'ami.
Dans cette seconde Lettre, je parlerai de la double lecture qui doit ressortir du sens renfermé dans la nature et la forme des hiéroglyphes ; j'expliquerai de nouveau les scènes mystiques du papyrus obscène de Turin, en y ajoutant la signification allégorique des animaux et des monstres de ce manuscrit, lesquels, loin d'être, comme le pense M. Lepsius, des caricatures et des fantaisies burlesques, ont un rapport très-suivi avec l'astronomie mythologique des Egyptiens,
rapport qui peut aider à la complète intelligence du zodiaque de Denderah. M. Champollion-Figeac, aux soins duquel a été confiée l'intéressante publication des travaux hiéroglyphiques laissés par son frère, voudra bien me permettre de copier les animaux allégoriques de ce papyrus, dont j'offrirai au public un dessin plus fidèle et plus correct que celui publié par M. Lepsius dans sa collection des monuments égyptiens.
Espérons que l'étude des hiéroglyphes, si importante pour la connaissance de l'histoire et de la mythologie égyptiennes, reprendra bientôt la faveur qu'elle mérite, et que les savants français ne dédaigneront pas de s'y livrer. Parmi ces savants, qu'il me soit permis de nommer Son Excellence le duc de Luynes, si profondément versé dans les langues sémitiques et dans l'archéologie, et dont le dernier ouvrage sur l'interprétation des médailles phéniciennes a reçu l'accueil le plus flatteur. Je souhaite vivement qu'il ait l'inspiration de s'appliquer à l'étude des hiéroglyphes, car je suis persuadé que par sa pénétration il parviendrait à dévoiler bien des secrets qui nous sont encore inconnus.
Puissent les nouvelles interprétations contenues dans cette Lettre vous aider, Monsieur, dans les pénibles recherches que vous allez entreprendre dans la vallée du Nil, déjà explorée par vous avec tant de profit pour la science î
Paris, 1er juin 1846.
M1CHELANGE LANCI.
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