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Lettre sur l'utilite des musees ethnographiques et sur l'importance de leur creation dans les Etats europeens qui possedent des Colonies, ou qui entretiennent des relations commerciales avec les autres parties du monde, a m. EdmeFrancois Jomard ... par m. Ph. Fr. de Siebold

Depuis mon retour du Japon en Europe, oii j’ai apporté de nombreuses et riches collections d’histoire naturelle et d'ethnographie, les soins et les efforts que vous avez employés pour établir un musée ethnographique à Paris, m’ont paru dignes d'admiration. Après m’être moi-même, pendant sept années, occupé, dans le vaste empire auquel le lever du soleil a donné son nom ( Nippon), à rassembler des objets matériels et des monuments précieux qu’une civilisation antique, l'industrie prodigieuse , les arts et les sciences du peuple le plus cultivé de l’Asie, ont abondamment produits, je puis apprécier d’autant mieux vos tentatives en faveur des seiences ethnographiques, et concevoir la sollicitude que vous avez mise à désigner, à réunir et à conserver les matériaux qui se rattachent à cette spécialité, l’une des plus importantes, sans contredit, parmi les connaissances humaines. Je comprends donc parfaitement, Monsieur, l'élévation de votre pensée, en proposant, à plusieurs reprises, au gouvernement français de créera la Bibliothèque royale, an rentre (le res immenses trésors d'histoire, (le hltr-

rature et d'art, un établissement public uii les produits matériels des voyages lointains que le gouvernement a tait entreprendre seraient déposés à demeure, tandis qu’aujourd'bui ces résultats ne sont que trop souvent dispersés après le retour des voyageurs, et perdus à jamais pour la science. Je me rappelle avec un vif intérêt les conceptions éclairées dont vous avez bien voulu me faire part, sur ce sujet important, lorsque j’eus le plaisir de revoir chez vous les intéressants produits du voyage fait par MM. d’Arnaud, Thibaut et Sabatier, en Afrique, sur les rives du Nil-Blanc, jusqu’au 4" 40 de latitude nord.

« Les peuples récemment découverts et encore reculés dans l’échelle « de la civilisation marchent maintenant, disiez-vous, avec une rapi- « dité énorme, à l’aide de la culture que viennent leur apporter les « nations commerçantes de l'Europe ; mais à mesure qu’ils s’en éclaii relit, qu’ils adoptent les mœurs ou les besoins des nations euro- « péennes , leurs usages propres s’effacent , leur manière d’être se « modifie ou change tout à fait pour faire place à d'autres. De nou- « velles idées sociales et industrielles leur font abandonner celles de « leurs aïeux. Peut-être un jour, quand on voudra tracer le tableau « historique des progrès des peuplades sauvages, on sera réduit à de « vagues renseignements, à d’obscures traditions. Il importerait donc < à l'histoire de l'espèce humaine et à celle de la civilisation qu'on « eût constaté le point où ces peuples étaient parvenus, avant de reee- « voir le bienfait des lumières et d’un état social perfectionné. »

Voilà, Monsieur, vos propres paroles; elles sont sages et graves. J’y reconnais les impressions que l’antique Egypte a laissées dans votre àme, lorsque vous vous reposiez sur les débris des monuments classiques d’un pays autrefois civilisé, et actuellement occupé par des tribus presque barbares; j’v reconnais les réflexions sérieuses que l’aspect du berceau primitif de l'humanité vous suggéra sur l’origine unique et divine de notre espèce. A mon tour, j’ai médité longtemps ce grand principe, lorsque j’eus le bonheur de retrouver dans la nation japonaise, laquelle occupe, je l’ai dit, le sommet parmi les civilisations de l’extrême Orient, quelques anneaux de la chaîne qui relie les antiques civilisations de l’Égypte, de l’Inde, de la Perse, de la Chine et de l’Amérique. J’ai osé depuis sonder les profondeurs de la source d’où le genre humain a tiré son origine, soutenu dans mon opinion, tant par la haute antiquité

que les Chinois, ni môme les Japonais, attribuent à la culture de leurs ancêtres, que par l'analogie de leurs traditions et de leur chronologie avec celles îles Indous et des Persans. J’ai tâché de m’expliquer comment le ruisseau de la culture sociale primitive a, selon toute probabilité, pris naissance dans l’Asie centrale, sur Jes versants des plus liantes montagnes du Tubet et de Cachemire, qui s'inclinent vers les tropiques, et reçoivent l’influence de la Zone torride ; comment il s’est grossi lentement pendant des milliers d’années; comment, après ces accroissements successifs, il s’est enfin répandu sur la surface totale de notre globe. Néanmoins, cette eau limpide, source première de la culture du genre humain, a le plus souvent été troublée dans le vaste parcours de ses embranchements divers, dont les uns se sont ensablés dans les déserts, dont les autres se sont dissipés dans les profondes forêts. Çà et là seulement, ils ont laissé dans leurs lits desséchés quelques cailloux effacés, débris d'une civilisation antérieure et plus ou moins avancée. Je parle des monuments vénérables que l'on retrouve encore aujourd'hui dans les fertiles vallées de l’ancien continent, ou sur les plateaux salubres du nouveau monde.

Ainsi, il s'est trouvé des peuples qui ont laissé dans leur berceau même, ou sur la route de leurs migrations, des traces ineffaçables d’une culture antique; mais il a évidemment existé encore d’autres peuples, aussi plus ou moins éclairés, et dont il ne nous a été donné de découvrir nulle part les vestiges. L’histoire nous a conservé le souvenir des premiers, tour à tour absorbés dans la civilisation européenne, dégénérés ou disparus. Ia’s autres sont demeurés inconnus, même pendant leurs migrations lointaines sur la face du globe; parfois ils se sont ensevelis jusqu'à nos jours dans le secret de leurs asiles. Ces peuplades, que les physiologistes se sont complu à nommer aborigènes, abandonnées à elles-mêmes de temps immémorial et sous divers climats, doivent intéresser spécialement les études ethnographiques ; et plus chacune d'elles s’est isolée des tribus civilisées ou barbares, plus elle a conservé pur dans son culte, dans ses mœurs et sa culture intellectuelle, le sceau de l’époque oii elle se sépara des autres familles humaines. Dans plusieurs iles de l'océan Pacifique, dans les Kouriles, au sein du nouveau monde cl des régions hyperboréennes, on a découvert des tribus dont les institutions civiles et domestiques, le caractère

loisible t-l droit , viennent à l'appui de l'hypothèse qui place leur culture avant l’époque de leur arrivée dans les lieux où elles furent découvertes par nos voyageurs. C’est ainsi que nous reconnaissons, chez les habitants des îles Mariannes , la même douceur de mœurs que les historiens japonais attribuent à leurs ancêtres du septième siècle avanl notre! ère; et la peinture que La Pérouse et Krüsenstern font des familles d’Aino qu’ils ont rencontrées aux îles Kouriles, établit une analogie frappante entre la vie sociale de Ces indigènes et celle des patriarches de la Bible, dont le type moral s’est également conservé chez quelques hordes arabes , visitées par nos voyageurs les plus récents.

Dans les profondes vallées du Népal, où depuis le deuxième siècle les sectateurs du bouddhisme , chassés par les Brahmines, se sont cachés à l’abri des montagnes, le culte de Bouddha s’est conservé pur jusqu’à nos jours. De là jaillit une grande lumière sur les dogmes et les rites qui constituent cette antique religion; et ses rapports avec le catholicisme acquièrent bien plus de vraisemblance par l’inspection des temples du Népal, car elle nous montre l’identité des architectures bouddhique et gothique, sans compter que dans l’intérieur de ces édiliees on retrouve même l’œil qui voit tout ^ , l’un des symboles les plus célèbres parmi les chrétiens.

Il existe donc des preuves réelles de la filiation des peuples dans toutes les parties du monde; mais ces preuves, nous n’avons pas toujours su les dégager. Souvent nos préoccupations personnelles nous aveuglèrent ; d’autres fois, les circonstances sous l’empire desquelles nous entrâmes en rapport avec les peuples ne nous permirent pas de les contempler dans leur véritable jour. -Troublés par nous dans le repos de leurs foyers, blessés dans leurs sentiments de famille par la violence de nos passions, ils nous apparurent tout différents de ce que la nature les avait faits. Peu d’Européens eurent le privilège et l’art de surprendre dans leur état calme et normal res peuples, que des préjugés injustes avaient flétris du nom de sauvages; mais le petit nombre de voyageurs qui les étudièrent ainsi ne manquèrent pas de reconnaître en eux des qualités qui prouvaient l'antique fdiation de tous les habitants du glolœ. Dis lors, en ce qui concerne celles d’entre les races humaines qui n’ont pas laissé de monuments, et par conséquent pas d’histoire, il est ini-

possible de retrouver des vestiges de leur filiation ou de leurs migrations sans appeler à son secours l’étude comparée de leurs cultes et de leurs meeurs, ainsi tpie la connaissance «le la culture intellectuelle ou industrielle que chaque nation avait acquise, soit à l’époque de sa découverte, soit pendant la période qu’elle passa hors du contact «les sociétés qui l’ont d«‘vancée dans la civilisation. « L’homme, avez-vous dit. Monsieur, avec l’immortel Cuvier 1 , se montre dans les produits de son industrie, dans ses efforts pour surmonter les obstacles que lui opposent la nature et les climats, et dans le résultat de cette faculté toujours active, et tendant continuellement à la perfection, qui est un des attributs caractéristiques de notre espèce. » Le contraire a lieu pour les peuples qui nous ont transmis des monuments dans les lieux mêmes où ils ont été jetés par le hasard, acculés par des ennemis, entraînés par leurs passions, ou dans lesquels la richesse du pays, la beauté du sol et du climat, les ont invités à fix«‘r leur demeure. Ceuxlà, quoique disparus pour la plupart, ont écrit en traits impérissables le tableau de leur filiation et de leurs migrations, et même après la chute de leurs oeuvres posthumes, ils survivent dans la mémoire du monde éclairé.

Il faut le redire : ces antiques monuments, qui nous sont restés et «pii témoignent d’une culture intellectuelle du genre humain , dont l’origine échappe aux calculs «le la chronologie, n’appartiennent déjà plus à sa période mythologique; son ère historique coïncide avec leur apparition. L'archéologie est donc devenue une branche féconde des études historiques, et elle a gagné successivement en importance, à mesure que les recherches ont pris plus d’activité. Dans les «leux derniers siècles, on a exploité des matériaux immenses qui se sont conservés dans nos musées; mais il est à regretter que les savants archéologues d’alors se soient occupés presque exclusivement de la triple antiquité hellénique, romaine et sémitique. En thèse générale, leurs recherches se bornèrent aux peuples anciens des terres classiques, ou du moins elles ne s’étendirent pas au delà des populations primitives de la Germanie et de la Scandinavie. Les habitants de l’Asie orientale, ceux

• Extrait d'un Bapjtort tir ta C nnimùiùui nommer par M. Ir ministre du Commerce et det 7’rnraux publiée pour examiner In ronrennnre de la formation d’un Musée elhnorjraphufue a

Paris J" novembre 1S3I

des Indes, de lu Chine el de l'Amérique, n’oul qu’exceptioimcllemenl attiré leurs regards. Les autres peuples extraeuropéens connus ont été presque oubliés; et l’épithète de « sauvages, » qu’on leur donne vulgairement, suffisait par elle seule à détourner d'eux l'attention du monde savant. Enfin , au commencement du dix-huitième siècle, on eréa, dans quelques capitales de l’Europe, des cabinets de raretés, et on y exposa des armes, des costumes, des objets du culte et quelques autres ustensiles des sauvages, parmi lesquels on avait choisi, comme à dessein, les exemplaires les plus hideux pour constater la bizarrerie et l’inhumanité de leurs mœurs. Quelques produits de l’art et de l’industrie des peuples à demi civilisés furent conservés également, mais bien moins dans l'intérêt de la science que par égard pour la haute perfection des arts techniques qu'on avait trouvés chez ces barbares. Quant aux sciences mêmes, on n’osa seulement pas supposer qu’elles pussent exister parmi eux; et dans leurs institutions religieuses et morales, dans leurs principes de gouvernement et d’administration et dans toutes les applications de cet ordre, on ne voulut à toute force voir que des oeuvres païennes et des maximes despotiques. Nous passerons sous silence le fanatique vandalisme qui ne s’était rien moins proposé que la destruction des manuscrits et des monuments si précieux du nouveau monde; il suffira de dire qu’un homme des plus éminents, saint François- Xavier, crut reconnaître au Japon, dans tous les rites du bouddhisme el dans les ustensiles de ce culte, une imposture diabolique, à cause de leur analogie palpable avec ceux du catholicisme, tandis qu’il regardait les bonzes comme les serviteurs du mauvais esprit. L’ignorance en matière d’ethnographie fut de tout temps un très-grand obstacle à la propagation de la foi chrétienne; et, j’ose le dire, elle suscite encore aujourd’hui des embarras graves aux missionnaires les plus zélés.

Je me suis permis cette digression afin de mettre en lumière la faiblesse des connaissances ethnographiques et l'imperfection des collections de ce genre aux siècles passés. Depuis la fin du dix-huitième siècle, le cercle de découvertes géographiques s’est beaucoup étendu, et les intéressantes relations de voyages faites par Cook, La Pérouse, Forster et Pallas, ainsi que par d’autres savants, ont excité un vif intérêt pour l’étude de l’état physique , intellectuel , moral et industriel des peuples récemment découverts. Dès lors, on a senti le besoin urgent

d'établir des collections d'objets matériels rapportés des voyages lointains et qui donnaient des renseignements précis sur l'état du culte, des arts et des procédés industriels, dans les nations qui n’ont pas subi l’influence européenne. La fondation des collections de Goettingue, de Saint-Pétersbourg, de Weimar et de Berlin date de cette époque.

L'expédition d'Egypte, dont les résultats précieux pour les sciences sont dus au zèle de la commission qui vous compta. Monsieur, parmi ses membres les plus distingués; ce fameux pèlerinage entrepris par dévotion pour les arts et les sciences, a imprimé une nouvelle impulsion aux études archéologiques et ethnographiques, branches de la science qui sont si propres à se féconder l’une par l’autre. Et comme on admet de nos jours dans le domaine de l'archéologie tous les monuments et les objets quelconques qui nous sont restés des peuples anciens et disparus, soit civilisés soit barbares, tandis que, d’autre part, l’étude de l’ethnographie comprend toutes les connaissances qui concernent l’état intellectuel, mural et industriel des peuples vivants sur notre globe . il s’ensuit que les musées ethnographiques font une suite indispensable aux musées archéologiques. Les monuments de ces deux ordres de dépôts s’éclairent les uns par les autres, et jettent un grand jour sur l’histoire des cultes, des costumes, des mœurs et (les arts parmi les nations mortes et vivantes.

C’est par cette double conservation des ouvrages de l’un et de l’autre ordre qu’ont produits les sociétés humaines séparées dans le temps et dans l’espace; c’est par des recherches (pie l’on pourrait intituler recherches d’archéologie et d’ethnologie comparées, et qui se fondent sur les analogies frappantes que les peuples désormais éteints et les peuples survivants présentent entre eux; c’est à ce titre. Monsieur, que les collections archéologiques et ethnographiques sont aujourd’hui devenues indispensables pour l’étude sérieuse de l’histoire ancienne et moderne, de la linguistique et de la géographie. Les recherches comparées auront pour résultat des éclaircissements importants qui pourront nous conduire à retrouver et à reconnaître les peuplades déviées depuis des milliers d’années de la société humaine primitive, et séparées, je l’ai dit, par l’Océan ou par des chaînes de montagnes. De tels obstacles, insurmontables à toute culture par voie d'enseignement mutuel entre les tribus ainsi isolées, ont beaucoup con-

tribut* à conserver chez elles quelques impressions caractéristiques de leur culture et les rudiments du culte et des mœurs qui leur ont été particuliers ou communs avec les autres branches de la grande famille humaine, à l’époque où elless’en sont écartées. Cependant, les traits qui font reconnaître ces tribus çà et là dispersées ne sont pas toujours évidents, car ils ont été affaiblis par le temps et par des accidents nombreux, modifiés par l'influence du sol et des climats, de la nourriture et des habitudes; souvent enfin, presque effacés par le concours de circonstances dont l'action est puissante sur la nature humaine. L’auteur de l’este centrale s’exprime en ces ternies : « Il est dans le soulèvement des masses, dans l’étendue et l’orientation des systèmes de montagnes, dans leurs positions relatives, des traits dominants qui, dès la plus haute antiquité, ont exercé de l’influence sur l’état des sociétés humaines, déterminé les tendances de leurs migrations , favorisé ou ralenti les progrès de la culture intellectuelle. »

Ces changements physiques ou moraux, opérés chez les différentes peuplades du monde, créent donc des embarras sérieux aux recherches comparées des ethnographes; le succès dépendra beaucoup du choix des objets rassemblés, de l’ordre systématique dans lequel on les dispose, de l’art de les grouper pour en tirer des conséquences générales.

Au point oii nous en sommes dans cet entretien, permettez-moi. Monsieur, de vous céder encore la parole: » Il semble, dites-vous, que, parmi les ouvrages de l’industrie extraeuropéenne, on devrait choisir surtout une certaine classe d’objets, comme étant très-propres à caractériser le degré ou le genre de la civilisation. Je veux parler des instruments qui servent à exprimer et à transmettre le sentiment musical, mode d’expression inné chez tous les hommes; il faudrait s’attacher à réunir le plus complètement possible tous les instruments à vent, à corde et de percussion appartenant aux peuplades. S’ils sont semblables ou analogues à ceux dont l’ancien monde civilisé a fait usage, on eu pourra tirer des inductions sur l’origine de ces peuplades; s’ils en diffèrent absolument, ils donneront lieu à d’utiles remarques sur le génie inventif des différentes tribus et sur le goût particulier aux hommes des diverses races. On peut en dire autant des différents jeux et des objets servant aux exercices gvmnastiqucs. Tous ces objets, des-

sinés par les voyageurs sans vérité, ou d’une manière fugitive (t|tiau<l encore ils ont eu le temps de les copier), perdent encore à la gravure, et aucune description ne peut les suppléer.

« Outre les armes et les armures de toute espèce, il faudra rechercher les outils employés dans les arts et dans le travail des métaux, les ustensiles variés de l'économie domestique et de l’agriculture, les monnaies, poids et mesures, les tissus de tout genre, les ornements de parure, souvent très-riches par la matière, par la forme et par le dessin; puis, les ornements et les symboles du culte et des superstitions, tels que les talismans, les trépieds et les autels portatifs, les divers signes extérieurs des cérémonies de la religion: enfin, tout ce qui constate l’état des moeurs, des préjugés et des idées sociales et religieuses. Joignons encore à cette énumération les peintures et les reliefs qui expriment le caractère de la physionomie, quand ils sont l’ouvrage des indigènes mêmes. Je n’en excepterais pas certains costumes comme on en voit dans l'Afrique centrale et occidentale, dont les voyageurs ne remarquent souvent que la bizarrerie, mais qui éclarcissent des usages civils ou religieux, ou des superstitions d’un genre particulier. La collection de tous les instruments matériels qui servent à compter, peser et mesurer, serait, à elle seule, d’un haut intérêt : enfin, que de matières précieuses et d'objets des trois règnes mis en œuvre par les indigènes, et qu’il serait avantageux de réunir !

* Si les Espagnols, au lieu de détruire ou de laisser disperser les ouvrages de l’industrie américaine, les produits des arts des Mexicains, des Péruviens et surtout de l’Amérique centrale, les avaient, au contraire, conservés avec soin et rassemblés dans une grande collection ; si l’on avait ainsi constaté la situation sociale des Américains au jour de la conquête, certes, on aurait aujourd’hui des lumières sur leur origine, on n’en serait pas réduit à des conjectures sur ce qu’il faut penser de l’état primitif des aborigènes; on saurait enfin plus positivement si leur civilisation a eu plusieurs sources, plusieurs degrés, plusieurs périodes (1). »

J’aurai peu d'observations à faire sur cette exposition, à laquelle je

1 ('onsidt'raiions sur V objet et les aeaniapes <f une collection spermie consacré e aux Caries, g^ographûfues et aux direrses branches de la géographie . par \l. .1 Taris, IH3I Page 20

veux seulement ajouter que, ehez les peuples extraeuropéens qui sont déjà avancés dans la civilisation, l’intérêt des recherches d’ethnologie comparée demande quelquefois que l’on se procure des objets domestiques et d’autres ustensiles dont leurs grossiers aïeux ont fait usage, et qu'ils ont emportés dans leurs tombeaux. Ces objets, quoiqu’ils appartiennent à l’archéologie, doivent entrer dans les collections ethnographiques, car les produits de cette période, que nos antiquaires appellent l’âge des pierres (Steinzeiialier), nous donnent les renseignements les plus précieux sur la filiation, les migrations et les relations des peuples les plus éloignés les uns des autres. J'ai démontré ailleurs l’importance de recherches pareilles, dans les A relu ce s Je Mippon', où j’ai raconté que j'avais trouvé à grande distance du Japon, dans l'ileSitcha,' l’une des Aleutes, habitée par les sauvages Koljouches, les mêmes pointes en pierre qui étaient autrefois employées par les anciens Japonais, et dont les Koljouches font encore usage en les fixant sur leurs flèches et leurs lances d’après les mêmes procédés.

En ce qui concerne les ornements et les symboles du culte , que vous recommande/, à l'attention des ethnographes, je dois rapporter, à l'appui de votre opinion, un résultat très-curieux de mes recherches comparées sur cette matière. Vous connaissez, Monsieur, le signe de la croix brisée Rd*. vulgairement nommé le marteau ou signe de Thor ( Thorshmnmer , Thorszeichen). Ce signe, que les anciens habitants de la Germanie ont sculpté sur leurs chênes sacrés et gravé sur les autres monuments relatifs à leur culte, je l'ai retrouvé au Japon. Dans cet empire, il est représente* sur les pierres funéraires, marqué sur la poitrine des idoles du bouddhisme et appliqué aux ornements symboliques. En Chine , ce signe sert au même usage ; il décore les frontispices des pagodes tubétaines, et on l’a découvert aussi dans le Routan, où domine le culte de Lama. Tout récemment, des fouilles exécutées en Allemagne , dans un ancien cimetière des Wendes , ont

'• .Xippon , .Irchir sur Heschreibung ron Jajmn , Abth. Il, t'olk und Staat ■ fflick oh/ die Sleinwuffen der Urbewohner der Japanischen Inseln. ÇSippon, ou Description du Japon, part. Il, Peuple et Ktat : C-oup iFceil sur les armes en pierre des habitants primitifs des lies japonaises.') Pa«c 43.

1 le signe se trouve |sarmi les anciens caractères idéographiques chinois cl japonais, et on le prononce ouùn ou man, ccqui signifie dix mille. Une des divinités bouddhiques qui le porte sur la poiirinc s'appelle en conséquence : ma* dawnn muta (dix mille ou An). On pourrai! rr connaître dans ce symbole l'attribut d'une chose indéfinie, d'un être étemel

rnis an jour line urni 1 ru terre cuite qui portait encore la mystérieuse croix brisée. Au Japon connue en Chine, elle est essentielle dans la composition des cadres et des autres ornements de l’architecture et de la peinture. Elle y forme aussi le sujet de presque toutes les bordures qui rappellent le style grec, et ce genre de cadre, ornement très-compliqué que j’ai voulu reproduire sur l'enveloppe de l’Atlas de mon Nippon, parce que les Chinois et les Japonais l'affectionnent depuis les temps les plus reculés, vient d’çtrc aussi découvert en Grèce. Le roi des artistes, à Munich, frappé de l’élégance de cette antique peinture, en a fait une décoration pour le plafond de son nouveau palais. Voilà donc le rameau indien, germain et pélasgique de la race blanche ou caucasienne qui se trouve en rapport avec le rameau sinique de la race jaune ou mongole. J’en rapprocherai également le rameau américain, en ajoutant un autre fait : les reliefs des mines de Mitla, dans la province Oaxaca, dont le nom rappelle la ville d’Oosaka, premier poil de mer de l’empire japonais, ces reliefs que M. le baron de Humboldt a reproduits dans ses l’ue» des Cordillères, ont. été reconnus par mes amis du Japon; ils leur ont appliqué les noms que ces ornements des vieux âges portent chez eux et chez les Chinois. On sait que le zodiaque commun aux Chinois, aux Maudchoux, aux Tubétains et aux Japonais, se retrouve chez les Tollèques et les Aztèques, anciens habitants du Mexique descendus du nord-ouest du continent américain, et qui apparurent au Mexique, les première, dès l’an tîW, les derniers, dès l’an I Iftti après notre ère; mais un fait non moins remarquable, c’est que les llolocudos, peuplade sauvage du Brésil, ont des mascarades dans lesquelles j’ai cru reconnaître les images des signes du zodiaque anciennement représenté par les Japonais dans leurs fêtes populaires.

Mes savants amis japonais, qui ont examiné soigneusement les planches des Vues des Cordilières, ont également reconnu avec moi l'identité des nombres cardinaux et la grande ressemblance qui existe entre le calendrier des Muvseas de Bogota et celui de leurs propres ancêtres. La figure de l’oiseau mythologique Fd ou Foung, que les Chinois et les Japonais représentent sur les frontispices de leurs temples et sur les sanctuaires de leurs dieux domestiques, nous rappelle le globe ailé qui pare les corniches des temples de l’Egypte, dont plusieurs outils el oli-

jets domestiques sont parfaitement analogues à eeux des pays que je viens de nommer. On pourrait, d’après cet indice, retracer un rameau araméen sur le tronc commun des peuples.

Les systèmes que nous avons admis, vous, Monsieur, et moi, dans la classification des objets ethnographiques, sont, il est vrai, différents: le votre facilite les recherches comparées en rangeant les uns auprès des autres les objets de même nature, de même destination, empruntés à plusieurs peuples; le mien, au contraire, conserve l’ordre géographique, et rassemble les produits divers d’une seule et même nation. Dans une armoire de votre collection on pourrait, par exemple, embrasser d’un seul coup d’œil la série entière des miroirs en bronze, de toutes sortes de peuples; elle commencerait, d’après vous, par les miroirs japonais, objets de luxe qui sont tout à fait semblables à ceux dont les anciens se servaient pour le même usage. D’autre part, un salon de ma collection expose dans tout son ensemble la richesse et la haute perfection des objets technologiques au sein de la société japonaise; un autre salon vous fera connaître, chez les habitants de la Nouvelle-Guinée, la pauvreté et l’imperfection des ustensiles, des vêtements et des autres objets indispensables, même dans l'état de l'homme le plus sauvage.

J’admire d’ailleurs l’enchaînement ingénieux dans lequel vous présentez les différents objets ethnographiques, parce qu’il est établi sur un système naturel et qu’il nous montre l’homme depuis le plus bas degré de son développement industriel jusqu'au plus haut degré de son développement scientifique. Vous commencez vos collections par les objets qui sont nécessaires aux premiers besoins de l'homme à l’état de nature, et qui se rapportent à sa nutrition; enfin, votre série se termine par les plus nobles productions des arts et des sciences. Un ordre semblable est assez large pour embrasser l’existence de tous les peuples qui sont sur la terre, soit qu’on se propose de les comparer entre eux, soit que l’on cherche à les étudier séparément. On pourrait nommer méthode ethnologique proprement dite cette juxtaposition des objets de même nature recueillis chez des peuples différents, laquelle est peut-être plus appropriée à l’étude générale de l’ethnographie; tandis que l’étude pratique des peuples pris séparément, l’ethnographie spéciale, en un mot, me semble demander, de préférence,

une division pur peuple. Kn ce cas, le meilleur parti, c'est de snlxliviser les puples en grandes familles naturelles, sans rigoureusement s'astreindre à ce qu’il y a d'artificiel dans les limites posées par nos géographes.

Lorsqu'un État possède des colonies, ou qu'il entretient des relations suivies avec des pays extraeuropéens , il inq>ortc que , dans ses collections, les produits de chaque contrée forment une catégorie distincte. Une collection d'ethnographie, classée d'après ce plan, sera l’école primaire des hommes qui se disposent à partir pour les colonies ou les pays étrangers, surtout quand ils doivent s’y rendre en vertu d’une mission spéciale et de nature à les mettre en relation intime avec les habitants. Missionnaires, savants, voyageurs - naturalistes, employés militaires ou civils, marchands et marins, tous pourront, avant de quitter le pays natal, et sous la simple direction d’un catalogue raisonné, acquérir, dans un musée de ce genre, des connaissances préparatoires qui seront d’un prix inestimable pour leurs travaux ultérieurs. Ils ne seront plus étrangers alors aux productions usuelles du pays qu’ils se proposent de visiter et à l’état intellectuel et industriel du peuple qui l'habite. Le missionnaire qui connaît le culte et les mœurs du peuple dans lequel il veut répandre les germes de la foi, ne risquera pas de les voir tomber dans une terre que la charrue n’aura point préprée. Le fonctionnaire civil étudiera la nation dans ses institutions sociales. L’ofiicier pourra d’avance examiner les armes, les armures et les autres instruments de défense employés par les indigènes. Ije commerçant saura quelles matières premières offre le sol, et quelles productions industrielles le peuple livre à sa spéculation. Il est donc toujours très-avantageux de donner à ces collections ethnographiques une extension qui puisse les élever au rang d'une exposition de l'industrie des puples avec lesquels on entretient des relations. Elles éveillent l’attention publique sur les nouveaux articles d’importation, et sollicitent souvent nos artistes et nos fabricants à des imitations heureuses.

Quelle influence les objets d'art et de commerce de la Chine, abondamment importés et favorablement accueillis en France dès les premiers temps, n'ont-ils pas exercée sur l’industrie des Parisiens, dont le goût exquis s'applique avec tant de succès à l'anoblissement des formes chinoises primitives. Vous-même, Monsieur, vous ave/, dit,, ainsi

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