‹ Lettre sur l'utilite des musees ethnographiques et sur l'importance de leur creation dans les Etats europeens qui possedent des Colonies, ou qui entretiennent des relations commerciales avec les autres parties du monde, a m. EdmeFrancois Jomard ... par m. Ph. Fr. de SieboldChapitre 2 sur 2 · IR · texte numérisé non relu

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<|iit“ Cuvier : « Notre industrie européenne, toute porl'oelioiinéo i|u'elle puisse être, ne peut que gagner à des comparaisons qui doivent l'enrichir encore en suggérant ou des procédés plus simples, ou des usages nouveaux de substances naturelles négligées chez nous, ou étrangères à nos climats; enfin, l'histoire, la philosophie, et même la littérature, peuvent trouver une utile assistance dans l'inspection d’armes, d’instruments ou d’outils dont les descriptions, prises dans les auteurs, resteraient souvent vagues, obscures ou inintelligibles. Ainsi, la connaissance de l’homme, de son génie commercial et industriel et de son état social aux différentes époques et dans les différentes parties du monde, exige indispensablement la réunion de tous les objets dont cette connaissance peut se tirer d’une manière directe, complète et incontestable '. »

Un dernier mot, Monsieur. Je m’aperçois, quoique un peu tard, que je ne vous ai rien appris de nouveau, car enfin personne plus que vous n'est pénétré des principes que j’ai tâché d’établir. Du reste, c’est un malheur dont je suis amplement consolé par la satisfaction d’avoir pu vous dire combien je suis moi-même rempli des sentiments qui vous animent, vous qui reconnaissez avec moi qu’il est temps, ou jamais, pour les capitales des empires de l'Europe civilisée qui possèdent des colonies ou qui se proposent d’en fonder, de créer dans leur sein des musées de géographie et d’ethnographie, dont l’existence est une condition de rigueur à la réussite de leurs entreprises.

« Si l’on veut connaître et conserver l’histoire des races humaines, dites-vous, il faudra se hâter de rassembler les éléments de leur état natif, et de préférence, les produits de leur industrie, ouvrages d’un art quelquefois encore dans l’enfance, mais qu'il est intéressant d’observer dans ses développements. »

Aurai-je besoin, après cela, de vous donner encore l’assurance de ma sympathie pour votre projet, moi qui, depuis mon retour en Europe, m’occupe d’un projet tout pareil, en tâchant de réaliser en Hollande, dans ma seconde patrie , un établissement analogue à celui dont vous, Monsieur, cherchez à doter la capitale de la France? C’est dans cette intention que j’ai déposé dans le royaume des Pays-Bas toute la collection ethnographique dont j’avais réuni les éléments pendant un

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séjour (le se[il années au Japon, et qui consiste en manuscrits, imprimés, cartes, dessins, peintures, monnaies, vases, idoles et pagudes, armés, armures, vêtements, outils et instruments divers, produits des arts de toute espèce, enfin, dans mille objets curieux et nouveaux. Cette collection, la plus vaste et la plus précieuse de ce genre, j’ose le dire, qui fut jamais formée et rapportée des pays lointains par aucun voyageur, je l’ai spontanément cédée au gouvernement sous les auspices duquel j’avais entrepris mon voyage au Japon. Voir mes collections déposées et conservées dans un asile national, tel fut le principal motif qui me détermina à m'en dessaisir, et le sentiment du devoir et de la reconnaissance m’ont rendue facile la résolution de céder à l’État ces souvenirs précieux, les seuls trésors, je l’avoue sans rougir, que j’aie rapportés des Indes Orientales. Toutes les fois que je rencontre des objets ethnographiques exposés en plein vent aux devantures des magasins ou abandonnés dans les ba/.ars, je plains sincèrement les voyageurs qui les ont recueillis dans les pays lointains, au prix de tant de peines et souvent de dangers, qui les ont conservés et rapportés en Kurope dans l'intention d’orner les musées et d’enrichir les arts et les sciences de leur patrie. Je les plains, ces pauvres voyageurs, qui peutêtre, après avoir été longtemps déçus par de vaines espérances, se seront vus forcés par le besoin de vendre à vil prix leurs curiosités exotiques. Dans presque toutes les grandes villes de l’Europe j’ai rencontré ces tristes débris, et parfois les étiquettes qu’ils portaient encore m’ont appris les noms des voyageurs distingués , ou même des expéditions scientifiques entreprises par ordre des gouvernements auxquels ces objets avaient appartenu. D'abord, j’étais tenté d’accuser les administrations des établissements scientifiques d’avoir perdu de vue des objets d’un intérêt si grand; mais j’apprenais bientôt que, pour la plupart des États européens, la principale cause de cet abandon résidait dans l’inconcevable indifférence des gouvernements à l’égard des objets d’ethnographie, et dans l’économie mal entendue des départements de l'instruction publique.

Parmi les obstacles qui s’opposent à l’extension et au perfectionnement des établissements consacrés aux études ethnographiques, je dois compter l'égoïsme des conservateurs de collections publiques, quelles qu’elles soient, qui jamais ne consentent à céder des objets qu'une mé-

prise ou le hasard oui luis eu leur pouvoir, ou qu'uu alms invétéré a joints aux pièces qui leur sont eonfiérs. Malheureusement, ce provincialisme se retrouve dans toutes les capitales. Après avoir examiné presque tous les établissements de l’Europe, je me suis convaincu qu’en centralisant sur un seul point les trésors ethnographiques dispersés dans plusieurs musées, et cela sans ordre, sans but, sans utilité, rien ne serait plus facile à la France, à l’Angleterre, à la Russie et à plusieurs États de l’Allemagne, que de former des collections d’ethnographie qui seraient importantes pour la science et curieuses pour le public. Ces objets, sans rapports réels avec la destination des établissements où ils sont déposés, n'offrent actuellement qu’une faible utilité, en comparaison de celle qu’ils recevraient par leur réunion même, dans un dépôt spécial, oii viendraient affluer les produits des recherches et des découvertes dues aux voyageurs divers.

C’est à dessein que j’ai passa' sous silence la Hollande, qui ne mérite pas d’être comprise dans celte catégorie. Son gouvernement, depuis l’an ISIS, a fait des efforts prodigieux et consacré des sommes immenses à la création d’établissements nationaux destinés à l'étude des sciences physiques, de l’archéologie et de l’ethnographie, établissements dont aucun n’existait dans ce pays avant la Restauration. J’invoquerai le témoignage des illustres professeurs du Jardin du Roi, vos savants collègues. Monsieur, à l’Institut de France, et dont plusieurs, comme vous, en visitant nos établissements de ce genre, ont été grandement surpris de rencontrer à Leyde des collections qui non - seulement peuvent rivaliser avec celles de Paris, mais qui même les surpassent dans certaines spécialités par leur état de fraîcheur et de parfaite conservation. Ia's noms des célèbres fondateurs de ces établissements, MM. Temminck, Reinwardt, Blumc, Reuvens et Leemans, font autorité toutes les fois qu’il est question de la valeur scientifique de ces collections inappréciables. Mais après avoir donné de justes éloges aux fondateurs des établissements dont je viens de parler, je dois remplir un autre devoir non moins sacré, en rappelant que depuis 1815 le gouvernement des Indes Orientales hollandaises, représenté par des hommes d’État dont les noms sont immortels dans les fastes des colonies , a contribué puissamment à les enrichir par les recherches scientifiques qu'il a ordonnées.

et dont il a supporté les Irais, qui se montent à plusieurs millions de francs.

Aussi les collections d’ethnographie acquises dans ces derniers temps par le gouvernement des Pays-Bas sont-elles considérables, et il suffira de signaler les trois collections formées au Japon par MM. Blomhoir, Van Overmeer-Fisscher et par moi, qui présentent toutes les richesses ethnographiques de cet empire et de quelques pays voisins, et qui s’élèvent à une valeur de plus d’un demi -million de francs. Je puis donc affirmer, Monsieur, qu’aucun État d’Europe n’a fait en faveur de notre science d’aussi grands efforts que la Hollande, même à l’époque de ses récents embarras politiques et pécuniaires. On n’a pas encore, il est vrai, réuni tous ccs matériaux pour en former un seul musée spécial ; mais telle est néanmoins la ferme intention de mon gouvernement, et j’espère voir s’élever bientôt, sous les auspices du roi Guillaume II, ce généreux protecteur des arts et des sciences, un monument national dont les fondements ont été posés par son auguste père.

Si je me félicite d'avoir contribué pour ma part à la création eu Hollande d’un musée pour ma science favorite, je désirerais ardemment aussi me voir à même de déposer en France quelques objets rapportés du Japon, et qui pussent aider à combler les lacunes de la collection. Mais il ne me reste qu’une seule pièce rapportée de ce pays , un souvenir curieux et intéressant, il est vrai : c’est une boite sortie en 1828 de la main d’un artiste japonais, avec le portrait de l’empereur Napoléon, copié sur le frontispice de VHittoire de Napoléon et de la Grande Armée, de M. de Ségur. Le portrait, fait en mosaïque de nacre, prouve, par sa frappante ressemblance, la scrupuleuse exactitude de cette nation dans l'imitation des objets d’art. La boîte elle-même est faite du bois léger de la Paulownia Imperialis, le plus bel arbre du Japon et de la Chine, que l’on cultive avec succès en France depuis quelque temps; et le vernis noir et d’or dont elle est enduite peut donner une idée de la haute perfection atteinte par les Japonais dans l’art de vernir. Cette pièce, qui constate que la mémoire de l'Empereur se conserve à l'extrémité du monde, est précieuse pour la France. Je confie donc à vos soins, Monsieur, cet objet d’art exotique, en vous priant de le déposer en mon liom au centre des collections géographiques et ethnographiques, que vous formez pour la grande Bibliothèque royale.

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J’ai l’espérance de voir, par ce dépôt, se dévelop|>er le noyau d’un musée ethnographique à Paris , aussi rapidement que les rayons rejaillis de la gloire du grand homme dont le portrait est reproduit par une main japonaise, ont illustré la France et se sont répandus jusqu’à ses antipodes.

Agréez, Monsieur, l’assurance de la considération la plus distinguée de votre très-humble et très-obéissant serviteur.

De SiKnni.n.

Caris, avril IK13

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