‹ Lettre sur la colonie IcarienneChapitre 2 sur 5 · PROTESTATION DE LA MSXOKITÉ · texte numérisé non relu

PROTESTATION DE LA MSXOKITÉ

« La Majorité veut faire une élection le Zi août, sans Assemblée générale pour remplacer les 3 gérants : Heggi, directeur du vêtement et du logement; Mcsnier aîné, directeur des écoles, de la bibliothèque, de la santé et des divertissemenîs, et Vogel, directeur du secrétariat, de riinprim: ri.', des journaux et brochures, et secrétaire de la Gérance.

» Mais l'élection ne peut avoir lieu en août, par cinq raisons principales :

» 1" Le Bill d'Incorporation porte que les six Direcieurs sont élus pour un an. — La Constitution Icarienne contient la même disposition. Il est vrai que o des six Gérants sont élus ordinairement dans les premiers jours d'aoûi; mais en 1855, l'élection des Gérants a été ajournée et lis n'ont été élus que Je 9 seplemb: e. — Ils ne peuvent (îonc être remplacés en 1856 que le 9 septembre et doivent conserver eurs fonctions jusqu'à cette époque. La Miuorité proteste contre leur reni' placement prématuré.

» 2^ Le Bill d'Incorporation porte que la Gommimauté Icarienne aura le droit de faire toutes les lois particulières qu'elle jugera nécessaires pour régler sa police iritcrieure. Or, la loi sur les élections, dans la Communauté, pour la Gérance, est une loi qui n'intéresse que sa Police intérieure. — Mais la Constitution Icarienne porte formellement que îa Gérance doit être élue par V Assemblée générale, dans une séance de l'Assemblée générale. — Par conséqueni, la décision prise par la Majorité le 26 juillet, portant que la Gérance sera élue, non collectivement par l'Assemblée générale, mais individuellement et séparément par un scrutin, depuis le matin jusqu'au soir, viole ie Bili d Incorporation et la Consdtulion. —

Par cons(îquent, l'élection faite conformément à celte décision sera nulle et de nul elTet, et la Minorité proteste d'avance contre cette éleciion.

» 3« L'art. Iti du Règlement sur l'Assemblée générale porte que les neuf dixièmes des Membres non empêchés^ sont nécessaires pour commencer une discussion ou une élection, — Or la Minorité de 74, quoique non empêchée, ne prend pas part à l'élection du U août, par le motif qu'elle a été opprimée ei tyrannisée par laMajoriié dans l'Assemblée générale, et qu'elle ne veut plus servir (l'instrumenta l'oppression et à la tyrannie de la Majoriié. — Sous ce rapport aussi, elle proteste contre l'élection si elle a lieu.

» U"* Le 12 mai, la Majorité, tentant un coup d'Etat et exécutant une conspiration pour destituer violemment le Président de la Communauté, en opprimîintla Minorité qui le défendait intrépidement, a proclamé qu'il n'y avait plus ni Constitution, m Lois, mais une REVOLUTION qui la'sait rentrer le Peuple dans ses droits naturels. — Par conséquent l'Assemblée générale et la Société même se trouvaient dissoutes en droit et n'existai< î t plus qu'en fait. — P. r conséquent encoi t', la Minorité proiesce contre l'élection qui aura lieu le k août.

» 5" Depuis le 12 mai, et même avant, la Majorité ou l'ancienne opposition , organisée en Société secrète avec un Gouvernement occulte, se réunit chaque jour ou chaque nuit, clandestinement, partiellement, à l'insu, soit de la Gérance, soit delà Minorité, et convient illégalement et inconstitutionnellement, de tout ce qui sera fait dans l'Assemblée générale pour opprimer et tyranniser la Minorité, en abusant de la clôture et de la force numérique de la Majorité pour étoutTer la discussion. — C'est la destruction de toute Assemblée délibérante, de toute Assemblée générale et même de toute Société. — Par conséquent enfin, la Minorité a parfaitement raison de protester contre une élection qui n'aurait pour but que de perpétuer une pareille oppression et une pareille tyrannie.

» La Minorité publie d'avance sa quintuple protestation afin de se placer sous la protection du droit, de la justice et de l'opinion publique américaine.

» Elle invoque même l'intérêt des habitants de Nauvoo, et le devoir des autorités parce que d'une part, elle désire vivement conserver la paix publique, et d'autre part, elle est résolue à défendre ses droits naturels et sa dignité d'hommes libres ;

presque tous, comme le Président de la Communauté, ayant rhonneur d'être naturalisés citoyens américains.

» Cependant une foule de menaces de la part de !a Majorité contre la Minorité, doivent faire craindre à celle-ci une dangereuse obstination dans la voie de l'iniquité et de l'oppresuon ; car la Majorité a constamment repoussé la Minorité qui lui demandait la séparation amiable avec un partage équitable,et qui lui offrait même généreusement le choix entre Nauvoo et l'Iowa.

» Cependant la Minorité s'obstine aussi à ne pas perdre l'espérance que la Majorité entendra enfln la voix de la raison, de la justice et de son intérêt, ainsi que celui de ses femmes et de ses enfants, pour accepter les propositions suivantes de la Minorité :

PROPOSITIOIVS DE LA MIIVORITÉ A LA MAIOBITÉ.

» 1° La Majorité, comme la Minorité, adopteront un système paciflque pour éviter toutes les violences, toutes les voies de fait et pour tout arranger à l'amiable ;

» 2° Les trois nouveaux gérants de la Majorité et les anciens gérants Schroder et Ferrandon déjà élus formeront la Gérance de la Majorité ;

» 3" La Minorité complétera sa Gérance particulière :

» 4** Les deux Gérances correspondront entre elles pour tout décider amiablement;

» 6*» La Gérance de la Majorité notifiera comme elle l'a an* noncé, son élection au Président de la Communauté ;

» Elle aura des bureaux séparés ;

» T Tous les intérêts seront considérés comme indivis et communs jusqu'à la liquidation amiable;

» 8° Si la Majorité repousse tout arrangement pacifique, la Minorité résistera par tous les moyens légaux ;

» 9*> Comme la Gérance de la Minorité est en possession, elle s'opposera à la prise de possession par la Gérance de la Majorité, jusqu'à ce que la question ait été jugée par l'autorité compétente ;

» 10° La Minorité et sa Gérance prendront ensuite, pour leur

défense et !a conservation de leurs droits, toutes les mesures conformes aux lois pour arriver à la liquidation et au partage.

« Nauvoo, le 2 août 185G.

» A<Ioplé sur l'appel nominal à l'unanimité par TAssemblée

de la l\1inori»é : »

Le Président, Signé : Blondeau.

Le secrétaire.

Signé : Roïné fils. Vu par le Président de la Communauté^

Signé : Cabet,

Voici en quels termes le bulletin du U août rend compte de cette journée :

BULLETIN DU k AOUT.

« Dès le h aoûf, la Majorité a désig lé ses candidats, qL'i sont les citoyens Gérard, Lafaix et Mourot, trois des principaux de l'opposition. — Un mot sur chacun d'eux :

» Gérard , quand il était directeur de l'école, a abusé de sa position poor faire partager à une fille très jeune (quinze ans) des sentiments aussi peu en rapport avec son âge qu'avec la volonté de ses parents.

» Lafaix, apostasie personnifiée, est l'auteur de l'Adresse de 1853, où il élevait le cit. Cabet ; et , en 1856, l'auteur d'une lettre très hostile contre le meine cit. Cabet.

» Mourot est un buveur, un débauché, un adultère, et, nous en somnîes convaincus , un agent soudoyé par quelque ennemi.

» Voilà les trois hommes qui, ave c deux autres membres de l'opposition, les cit. Schroder et Ferrandon , et le cit. Cabet, vont composer la Gérance ; de cette manière , celui-ci se trouvera au milieu de cinq mortels ennemis.

» La Minorité , samedi et aujourd'hui , a fait aflQcher deux écrits dans lesquels elle proteste contre les élections, par cinq raisons principales.

» Ensuite, nous déclarons que nous ne reconnaîtrons pas la nouvelle Gérance. Nous déclarons aussi que , si la Majorité emploie la force, nous la repotïsserons par la force. Pour

tout concilier, nous proposons deux Gérances , Tune de la Majorité, i'aulre de la Minorité, qui s'eniendraieiit surtout ea correspondant ou en se réunissant pour délibérer.

» Mais la Majorité ne tient aucun compte de nous. Les élections ont lieu aujourd'hui U août 1856. La Minorité n'y prend point part. Chacun des cinq candidats obtient quatre-vingt-dix voix.

» Le soir , on communique ce résultat au Président de la Communauté, et on demande une réunion pour neuf heures.

» L'heure venue, on va à trois reprises inviter le cit. Cabet à se rendre dans le sein de la nouvelle Gérance pour la reconnaître et l'installer. Trois fois le cit. Cabet refuse, en répondant qu'il ne reconnaît ni l'Assemblée, ni les élections , ni la nouvelle Gérance , comme cela résulte de nos protestations antérieures.

» Celte réunion de la nouvelle Gérance terminée, la majorité se réunit à dix heures. Elle adopte à l'unanimité la décision suivante : attendu que le cit. Cabet, en refusant de se rendre dans le sein de la nouvelle Gérance ^ continue sa funeste conduite , il est blâmé énergiquement, et on lui laisse la responsabilité de tout ce qui va suivre

» Cependant l'exécution des desseins de l'opposition était ajournée au 4 août. Un des membres demande qu'on ne mette pas la main au travail tant que la Gérance élue aujourd'hui ne sera pas en possession de l'Administration. Le cit. Kalz répond à cela que si le cit. Cabet et la Minorité ne voulaient pas reconnaître la Gérance , les tribunaux seuls étaient compétents pour décider la question. S'aviresser aux tribunaux entraîne un délai de deux mois au moins. Aussi les paroles du cit. Katz ont jeté la panique dans les rangs de la Majorité, Blessé de ne pas avoir été porté à la Gérance, le cil. Katz, nous le supposons, a laissé tomber ces paroles à dessein pour exercer une espèce de vengeance, prélude des divisions qui vont troubler la Majorité.

» Toute la journée, les membres de la Majorité ont discutaillé, ri et crié comme à l'ordinaire. Pendant l'opération du scrutin, ils paraissaient assez satisfaits. Après la séance du soir, leur abaitenient était très visible.

» La Minorité , comme elle Ta déclaré, est décidée à toute espèce de résistance. Nous occupons l'imprimerie, les principaux appartements de la Gérance , et surtout l'escalier et la demeure du cit. Cabet.

» L'agitation est sensible, surtout. le soir. Des groupes non-

hreux de citoyennes et de citoyens stationnent auprès des lieux de réunion de l'Assemblée et de la Gérance. On remarque parmi les deux partis un va et vient continuel. Les têtes paraissent un peu montées.

» L'agitation se communique, mais très faiblement dans Nauvoo, où l'on se borne à parler de nos affaires.

» Dans leur réunion de dix heures, les membres de la Majorité n'ont laissé percer aucune intention d'employer la violence; mais cela ne veut rien dire. En elfet , ils ont, après cette assemblée publique une réunion clandestine, oiî ils pourront décider l'emploi de la force, ce qui est fort probable. Aussi nous nous tenons prêts.

Bulletin du 5 août 1856.

» La dernière partie de la nuit se passe sans grand désordre. Nous conservons nos postes et nous gardons les issues de la Gérance. Nos sentinelles et celles de la Majorité sont postées sur plusieurs points, et circulent dans plusieurs sens.

» Au déjeuner et aux auîres repas, les nouveaux et les anciens Gérants fonctionnent en même temps, sans qu'aucune contestation sorte de cette circonstance, d'ailleurs peu importante.

>i Cependant la nouvelle Gérance, décidée à s'installer par la violence, se rend à la Bibliothèque qui occupe la partie Est de l'édifice, fait ouvrir au moyen d'un rossignol, prend possession et fait mettre un cadenas. Nous la laissons ailer,parce que la possession de la Bibliothèque est d'une faible importance.

» De là, le même but et les mêmes moyens dirigent les cinq Gérants sur le secrétariat, lis ouvrent et escaladent une fenêtre, forcent une porte, et veulent se précipiter dans l'appartement, ta'ndis que l'un d'eux lève une hache. Une triple rangée de défenseurs barrent le passage. La hache est détournée; tous les efforts sont repoussés ; et les prétendus Gérants sont forcés de reculer et de repasser par la fenêtre.

» L'Opposition est mécontente de ce résultat; quelques-uns osent blâmer remploi de la force. La Minorité s'inspire de la sainteté de la cause qu'elle défend et de la gravité de la circonstance. Ce mot d'ordre vole de nouveau dans nos rangs : « Résister jusqu'au bout, »

») Il est dix heures et demie. M. Morill, avocat de l'opposition, nous fait proposer, au nom de celle-ci, un arrangement.

» Pour y arriver, une conférence, qui durejusqu'à une heure, a lieu entre la nouvelle et l'ancienne Gérance, leurs avocats, et en présence du maire de la ville, qui s'est rendu à l'appel du cit. Cabet. La Proposition des chefs de la Majorité cachait un piège ; la violence ne leur ayant pas réussi, ils avaient recours à la ruse. Néanmoins, la discussion modifle cette proposition, et nous l'adoplons; mais la Majorité, qui n'est sincère dans rien, fait appel à l'esprit de parti, et la repousse. On se relire sans rien décider.

» Après le dîner les meneurs de l'opposition ont une longue consuliation avec deux avocats, dont l'un leur conseille, à ce qu'on nous assure,de faire un procès en usurpation de pouvoirs» — Ceci n'est pas sérieux. Ensuite, réunion clandestine de la Majorité. Il paraît que ses membres ne s'entendent pas complètement, ou ne s'accordent ni sur la manière, ni sur l'heure de tenter un coup; quelques-uns même parlent d'arrangement.

» A la nuit, la nouvelle Gérance écrit au Président pour l'inviter à se rendre à sa réunion de demain matin, celui-ci répond qu'il s'y rendra si on veut lui promettre de suspendre les hostilités pendant la nuit. Cette promesse est refusée.

» Le bruit court d'un coup de main contre le Bureau; le refus de suspendre les hostilités fait paraître possible une telle éventualité pour la nuit.

» Aussi nous nous préparons à une résistance énergique. Nos femmes et nos jeunes filles parlagient notre résolution. Nos nourrices parlent de se placer dans les endroits les plus exposés pour se présenter les premières, et leurs enfants sur les bras, aux violences de nos adversaires, s'ils y avaient recours.

w Vers neuf heures, le courrier nous apporte de bonnes nouvelles de France. Elles circulent avec la rapidité de l'éclair. Le souvenir de nos frères absents porte notre courage jusqu'à l'enthousiasme.

La nécessité où se trouve placée la M^^ contre les attaques à force ouverte de/^j cesser les travaux pour veiller à sa sût^tf Mais pour triompher de sa résistance, \r|ïi font plusieurs arrêtés, le premier constatapV|[te^|s gérants Oh t été élus régulièrement, (ce qui f&tLm^i}çlèûé nouveau et commode, pour les élus de constater eux^êraes

que leur élection est régulière) ; par un second arrêté^ ces messieurs décident que ceux des membres de la Minorité qui ne retourneront pas au travail, seront privés de nourriture de vêtement et de logement. Un troisième, distribuant le travail, envoie quarante-huit membres de la Minorité travailler dans la prairie à trois lieues de Nauvoo !

L'intention de ces messieurs est assez claire. Ne pouvant s'emparer de l'Administration, ni par la force, ni par la ruse, ils imaginent d'envoyer au loin les deux tiers de la Minorité, pendant que la Majorité restera à Nauvoo, et profitera de leur absence, pour chasser les anciens gérants de leurs bureaux et de leurs logements,

La Minorité répond à ces arrêtés par la proposition suivante : 1° Reprise du travail, à condition que toutes les hostilités cesseront et que la Majorité donnera des garanties à cet effet ; 2° Attendre la décision de la cour compétente, relativement à la question des élections et à toutes les autres difficultés qui pourront s'élever ; 3° Jusque-là admettre deux Gérances, une de la Majorité et une de la Minorité agissant de concert et amiabiement ; 4° Ouverture des négociations pour une séparation amiable.

Toutes les propositions de la Minorité sont évidemment raisonnables et justes. Mais la Gérance de l'opposition répond qu'elle consent à remettre à la cour la décision des élections^ mais qu'elle ne veut qu'une Gérance ( la sienne) et qu'elle ne veut pas entendre parler de séparation. En conséquence, la Minorité continue à rester en permanence pour se défendre; et la Majorité s'apprête à mettre à exécution son arrêté sur la nourriture, etc.

fhe bulletin du 7 août rend compte, en ces termes, d^une scène violente qui éclate au réfectoire après le- déjeuner :

« Les nouveaux gérants commercent à lire leurs arrêtés sur le travail, mais la Minorité, qui ne reconnaît pas la nouvelle Gérance^ se lève et proteste ; quelques-uns de ses membres font du bruit pour empêcher la lecture pendant que

d'autres sortent. Les citoyens Mourot et Gérard voyant cela s'écrient : Fermez les portes !

» Alors les membres des deux partis se précipitent en foule sur la porte, ceux de la Majorité pour la fermer, ceux de la Minorité pour l'ouvrir. On se foule, on se refoule ; des altercations ODt lieu ; des menaces sont proférées ; des luttes partielles s'engagent ; des coups de poing et autres voies de fait font quelques blessures. Des femmes même, telles que les citoyennes Wiské et Bauer, sont frappées et légèrement blessées. Une chose digne de remarque, c'est que plusieurs de l'opposition se sont jetés à la fois sur un seul des nôtres pour les frapper avec plus de sûreté. Nos nnm : Durand dîné , Eeggi, Salarnier, Blondeau, et Colin se sont vus ainsi assaillis ; au nombre des assaillants figurent les citoyens Reichard, Félix, Mourot, les Mathieu, \esGouloy, etc.

» Le bruit est grand dans le réfectoire ; des clameurs s'entendent : une citoyenne s'écrie : « à l'assassin. » Un combat, un massacre peut avoir lieu. Aussi ceux des nôtres qui sont sortis veulent renirer. Ils crsssent les carreaux. Le citoyen Uitenveiler prend une hache, et brise en partie la porte d'entrée. Elle cède bientôt, et la lutte cesse ; mais les apostrophes et les conversations continuent plus vives et plus générales.

» Nous pensons que cette scène, préparée par la Majorité, avait pour but de nous enfermer dans le réfectoire, tandis qu'elle irait s'emparer de la Gérance avec plus de succès. Aussi plusieurs d'entre nous, pénétrés de cette idée, s'y portent promptemerit.

» Notre résistance étonne l'Opposition, l'exaspère. Plusieurs sont comme enragés, ils jurent, ils insultent, ils provoquent. On va jusqu'à nous menacer d'un massacre général. Il est certain que quelques-uns d'entre eux, si notre vigilance et la crainte des lois ne les retenaient pas, seraient prêts à faire, contre nous, une nouvelle Saint-Barihélemy, dont le citoyen Cabet serait la première victime. Les insultes, les outrages et les menaces, que l'on profère contre lui, dépassent tout ce que l'on avait entendu jusqu'à ces derniers jours : L'on devrait le tuer comme un chien d'un coup de fusil, dit l'un ; un autre parle de l'écarteler avec quatre chevaux ; la citoyenne Favard ose dire ; « prenez-donc une corde, pendez-le et tout sera

fini. » La citoyenne Borremans va aujourd'hui, sous ses croisées, lui crier toutes sortes d'injures comme : voleur, brigand, canaille, etc., le tout accompagné du désir de le voir bientôt réglé (1). Aussi, quoique nous ayons pris des mesures pour la santé et la sûreté du Fondateur d'Icarie, nous allons en prendre d'autres plus rassurantes encore.

» Quelques membres de la Majorité manifestent des paroles d'impatience ; l'exemple peut devenir contagieux. Pour remédier au mal, leurs chefs, réformateurs de leur espèce , s'y prennent comme toujours, en prévenant et en satisfaisant leurs mauvaises habitudes et leurs passions. Depuis quelque temps, les uns et les autres vont, le jour ou la nuit, boire, fu« mer, chanter, dans des espèces de cabarets. Ce soir, par exemple, ils sont en grand nombre chez Oudard, un Français, notre voisin, ennemi acharné de la Communauté , chez lequel ils vont souvent, et nous entendons jusqu'à minuit les éclats [de leur orgie. Ils ont dans ces maisons un compte ouvert qu'ils acquittent avec de la farine ou d'autres choses appartenant à la caisse commune. Ceci ne les empêchera pas de parler d'économie et de déclarer qu'ils veulent sincèrement les principes ! »

Le 9 août , la Minorité fait une nouvelle proposition à la Majorité; celle d'acheter les deux établissements de Nauvoo et de riowa , en se chargeant de toutes les dettes de la Colonie et en remboursant à chaque membre de l'opposition la presque totalité de son apport, et elle laisse à la Majorité la faculté de les conserver elle-même aux mêmes conditions. Mais la Gérance de la Majorité refuse tout arrangement, et prend une nouvelle décision portant que leur premier arrêté qui prive de nourriture les membres de la Minorité qui ne se rendraient pas au travail, aurait son exécution le mercredi 13 août.

(Ij Réglé paraît être l'expression admise parmi certaines gens. L'un d'eux à qui on reprochait d'avoir participé à un meurtre, répondait: ce n'est pas moi qui l'ai tué , mais j'avais cliargé les autres de le régler}

Dans la journée du 10, la Minorité complète sa Gérance en nommant les citoyens Mercadier et Favereau en remplace* ment de Ferrandonet Schroder qui sont avec l'opposition. La Gérance de la Minorité se trouve composée des citoyens : Cabet, président; Heggi; Mesnier (Charles); Vogel; Mercadier et Favereau.

La Gérance de l'opposition se compose de : Mourot, président; Lafaix ; Gérard; Schroder et Ferrandon.

Les menaces de l'opposition contre le cit. Cabet éveillent des craintes chez les citoyennes de la Minorité, voici en quels termes le bulletin du 9 en rend compte :

« Nos femmes ressentent de vives inquiétudes au sujet du cit. Cabet, dont l'existence nous est si précieuse aujourd'hui.

» On croit qu'il n'est pas assez en sûreté^dans son bureau, quoique la garde soit nombreuse. Elles manifestent vivement le désir de le voir loger ailleurs, dans une maison américaine, par exemple. En attendant, elles s'otTrent pour le garder dans sa chambre, poussées par cette considération que leur sexe et leur faiblesse seraient un grand obstacle à opposer à nos ennemis. »

» Nous partageons tous plus ou moins ces craintes ; car nous croyons nos adversaires capables de tout , et nous nous disposons à prendre de nouvelles mesures. »

Le 12 août, cédant enfln aux sollicitations de la Minorité, le citoyen Cabet se décide à aller loger chez un Américain qui lui a offert un asile , où il sera à l'abri contre les tentatives qui paraissent possibles de la part de quelques énergumènes, échauffés par les libations de wiskey faites dans les cabarets de la ville. Les précautions prises par la Minorité étaient suffisantes pour rendre infructueuse toute tentative contre la personne du Fondateur d'Icarie ; mais celui-ci a consenti à prendre le parti de s'éloigner, pour éviter au Peuple la honte d'un pareil alternat.

Le 13 est le jour fixé par les cbefs de TopposUion pour mettre à exécution leur arrêté sur la nourriture. Les quarante-huit membres de la Minorité désignés pour aller travailler au loin , n'y sont pas allés , pour ne pas laisser leurs femmes ef, leurs enfants exposés aux brutalités de Topposiiion ; ils continuent à garder les bureaux de l'Administraiion et les divers ateliers, oii d'autres membres de la Minorité travaillent.

La veilie, au soir, les Gérants de l'opposition font un nouvel arrêté qui suspend les repas communs jusqu'à la reprise générale du travail, et les remplace par des distributions particulières , faites à la porte et aux fenêtres de la cuisine qui seront, à cet effet, transformées en guichets.

On peut se faire une idée de l'irritation que peuvent causer de telles mesures. D'un côié, la Majorité met une partie de la Minorité dans l'impossibilité de travailler en la forçant à rester assemblée pour se défendre et, d'un autre côté, elle veut la priver de nourriture, sous prétexte qu'elle ne travaille pas! N'est-ce pas là une monstrueuse tyrannie et une intolérable oppression? Que ferait la Majorité, si la Minorité, au lieu de se tenir sur la défensive, prenait* l'offensive pour s'emparer des bureaux et des ateliers qu'elle occupe ; par exemple , de la caisse et du moulin? Est-ce que les meoibres s'en iraient travailler à trois lieues de Nauvoo, pendant que la Minorité, réunie à l'avance et préparée, irait en nombre chasser les huit ou dix des siens qui y travaillent? Non, évidemment, la Majorité ferait ce qu'a fait la Minorité, elle ferait garder ces ateliers par autant d'hommes qu'il lui paraîtrait nécessaire pour s'en assurer la possession (comme elle va faire pour défendrela cuisine, qu'elle suppose que la Minorité pourra attaquer). Et si la Minorité voulait alors les priver de nourriture, la Majorité se révolterait infailliblement contre une telle oppression, et elle aurait raisoi; , comme la Minorité aurait raison de ne pas se" soumettre à l'oppression de la Majorité. Mais , si elle résiste , c'est la guerre civile , de grands malheurs peuvent arriver, car l'irritation est grande de part et d'autre. Le Fon-

dateur d'Icarie ne veut pas donner ce spectacle au monde, et il conjure la Minorité de ne pas céder à ses sentiments de colère, si naturels d'ailleurs. Voici comment le bulletin du 13 août rend compte de la scène de la disiribulion des vivres par la Majorité à la Minorité :

« EnfiUj l'heure attendue avec tant d'éaiotion arrive , et la trompette appelle les membres de la grande famille à Tagape sainte, que des frères ingrats vont remplacer, dès aujourd'hui, par une espèce de distribution monacale. Quelques rares Américains, mêlés à la foule, se trouvent devant la cuisine, amenés, les uns par nous, les autres par nos adversaires pour servir de témoins en cas de violences partielles. Dans le cas d'une attaque générale , la Majorité a placé son monde sur trois points voisins et dans ia cave qui se trouve sous la cuisine. Les nouveaux Gérants, Gérants aussi énergiques q i'éclairés { telles sont les qualités qulis se donnent ) , vunt , viennent, parlent , surveillent, commandent. Les dames et quelques membres de l'opposition qui ont mangé avant nous, se placent sur les galeries , aux croisées et devant les portes , pour jouir du spectacle si nouveau que va offrir Icarie.

a On leur avait promis du sérieux ; on leur avait parlé de tragédie, mais tout cela se tourne en comédie.

« La cuisine est hermétiquement fermée. Deux guichets vomissent, l'un du pain, l'autre les divers aliments. Les voilà ouverts ; les cuisiniers y placent leurs marmites ; la cuiller à la main, ils vont opérer la disiribulion. A cet agréable aspect, les membres de la Minorité se présentent en disant force plaisanteries.

» Cependant, la scène perd un moment cette physionomie, c'est lorsque les quarante-huit se présentent en corps au guichet , et que les aliments leur sont refusés ; l'un d'entre eux fait entendre une courte mais chaleureuse protestation. Alors, des ligures devenues pâles d'indignation attestent que les Icariens restés fidèles , ne sont pas disposés à courber la tête

sous le joug de leurs odieux tyrans. Nous sentons tous Tinjuré qui nous est faite ; mais nous avons le courage de nous contenir. Un des nôtres , en plaçant et en agitant un morceau de pain au bout d'un bâton, excite une longue hilarité.

» La Majorité qui s'était attendue à tout autre chose, a perdu sa jovialité ordinaire. Les Gérants font une contenance piteuse ; le couteau tremble dans la main inquiète des cuisiniers ; quant aux spectateurs qui s'étaient promis de jouir de notre embarras, ils ne sont venus que pour nous montrer leur triste contenance. »

Le 14 et jours suivants, la distribution des vivres se fait de la même manière , seulement la Majorité fait faire deux cuisines, une bonne pour elle-même et une mauvaise pour la Minorité. Elle se fait servir de la viande tous les jours, tandis qu'elle ne donne que des légumes cuits à l'eau, aux femmes et aux enfants de la Minorité et à ceux de ses membres qui travaillent et cesse de donner du pain pour les 48 qui ont refusé de s'éloigner de la colonie pour faire le travail qui leur avait été indiqué par les chefs de l'opposiiion. A partir de ce moment, la séparation de la Minorité commence à s'elTectuer, une partie des membres à qui on refuse la nourriture, cherchent et trouvent du travail chez les Américains de la ville, on loue une grande maison à 10 minutes de chemin de la colonie , oii ils vont loger et on on organise des ateliers : notamment un lavoir, une lingerie, une cuisine, une boulangerie, et plus lard une imprimerie avec un nouveau matériel acheté à Saint-Louis par la Minorité qui abandonne l'ancienne imprimerie à l'opposition. Cet atelier imprime tous les samedis la NOUVELLE REVUE ICARIENNE en U pages grand in-8 sur deux colonnes, une en français et une en anglais. Il fait aussi quelques travaux pour les habitants de Nauvoo.

Du 13 au 19 il ne se passe rien de remarquable ; mais le 19, l'opposition qui, veut remplacer tous les fonctionnaires de la Minorité, par les siens, nomme Directrices, de l'école des petites filles, la femme Décuillè et Clarisse Descombes, pour

remplacer la citoyenne Raynaud qui était Directrice de cette école depuis 3 ans.

La citoyenne Raynaud est partie de France en février 1853, avec son mari et un enfant; ils habitaient Angers où le citoyen Raynaud avait été interné en 1851 par la commission mixte du département du Varoii il habitait, dans ses propriétés, à St-Raphaël. Sa position d'interné ne lai permettant pas d'aller dans son pays pour vendre ses propriétés , il partit en laissant une procuration au Bureau Icarien à Paris, qui les vendit en 1855, pour huit mille et quelques cents francs, qui entrèrent dans la caisse de la Communauté.

Par leur position sociale , comme par leur éducation , les époux Raynaud appartenaient autant à la Bourgoisie qu'au Beuple. C'est une de ces familles de travailleurs intelligents, honnêtes, laborieux et économes, qui savent, par leur conduite, s'attirer Testime et le respect des honnêtes gons de tous les partis. C'était plus qu'il n'en fallait pour mériter la haine des Communistes purs de l'Opposition, pour qui le Fondateur d'Icarie n'est qu'un réactionnaire. Aussi, les époux Raynaud furent bientôt classés parmi les Aristocrates et les Bourgeois, et, comme tels, exposés aux injures et aux sarcas, mes des forts à bras. Celte conduite d'une portion des membres de la Communauté, les aurait promplement dégoûtés et découragés comme elle en a découragé des centaines d'autres, s'ils n'avaient pas été profondément dévoués aux principes Icariens et au Fondateur d'Icarie. Mais ce dévoûment aux principes et cet attachement pour le cit. Cabet, étaient de nouveaux motifs pour entretenir celte haine, qui peut seule expliquer la scène du 19 août, racontée comme il suit dans le Bulletin du jour:

Page 1