‹ Lettre sur la colonie IcarienneChapitre 3 sur 5 · BARBARIE EIVVERS LA DIRECTRICE DE L'ÉCOLE · texte numérisé non relu

BARBARIE EIVVERS LA DIRECTRICE DE L'ÉCOLE

» Lafaix, nouveau Gérant de l'éducation, essaie timidement de remplacer le cit. Mercadier , Directeur de l'Ecole des petits

garçons, qui jui répond qu'il ne le reconnaît pas; qu'ayant été placé par le Président de la Communauté, il ne quittera sa fonction que par ordre de celui-ci; et que, si l'on veut employer la force, il est résolu à la repousser par la force !... Lafaix n'insiste pas.

» Quelques jours après, la citoyenne Raynaud, Directrice , depuis 3 ans , de l'Ecole des petites filles , et qui a fait preuve, pendant tout ce temps, d'un zèle presque incroyable et d'un dévoûment sans borne à l'intérêt des enfants , n'a pas été aussi heureuse dans sa résistance passive.

» Après avoir déclaré poliment à Lafaix qu'elle ne reconnaissait pas son autorité , et que le Président de la Communauté seul lui inspirait une confiance absolue, elle se disposait à coucher dans son lit, au dortoir, au milieu des petites filles, mais Lafaix, qui s'était introduit dans l'école, à la faveur de la soustraction des clefs , faite par une petite fille de la Majorité, et qui ensuite, à l'aide de Mourot, avait apposé violemment des cadenas sur les portes de la bibliothèque et du donoir, enleva les draps et la couverture de madame Raynaud, qui se trouvait ainsi privée de son lit et expulsée de son domicile habiîuel, pour faire coucher dans son lit et en sa place madame Décuillé. Mais la brutalité de la Majorité ne devait pas se borner là.

» A peine la citoyenne Raynaud entre-t elle dans le dortoir, pour faire coucher les enfants, que madame Décuillé, qui se trouve derrière la porte d'entrée, se précipite sur elle en lui disant;» vous n'irez pas plus loin !...» et la saisissant en arrière, de la main droite par le corps, de la main gauche par les cheveux, elle lui donne un COUP DE GENOU dans les reins , et la renverse sur le plancher ; dans sa chute , madame Raynaud reçoit quelques contusions qui lui arrachent des cris de douleur.

» Aussitôt, madame Décuillé appelle à son aide madame Bergeron, qui se tient à l'extérieur de la porte d'entrée; et toutes deux la saisissant, l'une par les cheveux, l'autre par les

pieds, la traînent ainsi jusque"sur le palier, et referment le dortoir qui se trouvait sans lumière.

» Les enfants pleureni, crient au meurtre, et poussent des cris tellement perçants que la foule (Minorité comme Majorité) accourt de tous côtés et de loin, et encombre à l'instant l'escalier.

» Le mari de madame Raynaud, homme de haute taille, très vigoureux et très ardent , est des premiers arrivés auprès de sa fefârae, lorsqu'elle est encore étendue sur le plancher ; il aperçoit Lafaix , penché vers elle pour l'aider à se relever ; mais, croyant qu'il a ie genou sur elle comme pour l'écraser, il entre dans une fureur facile à comprendre , et va peut-être pulvériser Lafaix , ou le faire sauter par la fenêtre , lorsque sa femme , qui s'aperçoit de sa colère et qui devine son projet , se relève précipitamment malgré la douleur, et par un mouvement sublime de générosité, ne pensant qu'à éviter un malheur, étreint si fortement son mari dans ses bras , que , quoique faible femme , elle le tient immobile comme dans un étau; tandis que îe cit. Raynaud se trouve dans cette position, Joavau arrive par derrière, et lui porte un coup de poing entre les deux épaules

« Le juge de paix qui est accouru de son côté, déclare son opinion , que madame Raynaud devait coucher dans son lit et dans le dortoir comme précédemment.

') Maïs à peine est-il éloigné que l'opposition refuse de se conformera l'opinion du juge de paix; et celui ci, consulté de nouveau chez lui , répond que la Directrice doit aller passer la nuit à l'Hôtel, aux frais de la Communauté; ce qu'elle fait, pendant six jours , poar se remettre des accidents et des blessures qui étaient les suites de la soirée du 19.

» Peut-on voir un traitement plus barbare?

» Mais la justice aura bientôt à prononcer sur la plainte à laquelle va donner lieu cette déplorable affaire. )>

La citoyenne Raynaud est obligée de garder le lit pendant

six jours. Elle reste à l'hôtel où le juge de paix Ta fait conduire. Elle se plaint d'une faiblesse générale et de douleurs locales provenant des contusions et des blessures qu'elle a reçues, soit dans sa chute, soit par des coups portés par ses deux agresseurs, les femmes Décuillé et Bergeron.

Le cit. Cabet va rendre visite à la malade, et presque toute la Minorité va lui porter des témoignages d'estime et d'affection. Elle est aussi l'objet des plus grands soins de la part du maître d'hôtel et des étrangers.

A ce propos, il convient de donner quelques mots d'explication sur l'attitude des habitants de Nauvoo à l'égard des ' deux partis : la population de Nauvoo est composée de trois éléments dilférents ; des Américains venus des autres États de l'Union ou d'autres parties de l'Illinois; d'émîgrants allemands, et d'émigrants français. -—Les émigrants allemands et français, tous anti communistes, sont généralement sympathiques à la majorité, et la raison en est toute simple : depuis quatre ans que l'opposition conspire contre le cit. Cabet , elle s'est attachée à répandre secrètement une foule de calomnies contre lui. Et tandis que les membres de la Minorité s'abstenaient de se lier avec les habitants de la ville , les membres de l'opposition, au contraire, cherchaient toutes les occasions pour se trouver avec eux plutôt qu'avec les autres membres de la Communauté , et préparaient ainsi longtemps d'avance l'opinion publique en leur faveur, au préjudice de la Communauté. Malgré cela, les Américains sont généralement restés sympathiques au cit. Cabet et à la Minorité. Les derniers événements les ont surtout vivement indignés contre l'opposition, en même temps qu'ils ont ouvert les yeux à beaucoup de ceux qui penchaient pour l'opposition. C'est donc à tort que les membres de cette dernière se vantent, en écrivant en France, que l'opinion publique est pour eux. La vérité est qu'à force de mensonges et de calomnies ils étaient parvenus pour un moment, à tromper les habitants de Nauvoo, comme ils ont cherché à tromper l'opinion publique en France et en Amérique,

en voulant faire passer le Fondateur d'Icarie pour un despote et un tyran , pour un voleur et un escroc !

Mais passons, j'aurai occasion de revenir sur ce sujet. Constatons seulement ce faii, que, depuis que le cit. Cabet a parlé d'émigration, dès 1847, la qualification d'escroc a été lancée contre lui. C'est là une particularité assez remarquable pour fixer l'attention du lecteur et provoquer ses réflexions, la couleur politique d'une partie de ses accusateurs, la position sociale ou la moralité des autres, peuvent faire apprécier la valeur de l'accusation.

Du 19 au 25 août, plusieurs tentatives sont faites par l'opposition pour s'emparer de plusieurs ateliers ; mais elle est repoussée paitout. Cependant cet état de choses ne peut se prolonger longtemps, il faut que la Minoiité prenne un parti. Le bulletin du 21 nous fait connaître ceîui auquel elle s'est arrêtée :

« La Minorité prend sur la proposition de la Gérance et Pinitiative du cit. Cabet, une résolution qui ne manque pas d'importance. On écrit à la nouvelle Gérance, qu'à partir de demain 22 courant, nous lui abandonnerons plusieurs ateliers et que la Minorité se concentrera dans la garde du bureau du Président de la Communauté, dont l'accès sera rigoureusement interdit, et, s'il y a lieu, repoussé parla force, en rejetant toute la responsabilité sur les infracteurs et leurs complices.

» L'amour de la paix et la haine qui nous anime contre toute violence, nous inspirent une telle résolution. En agissant ainsi , nous n'entendons consentir à rien de ce que la Majorité a fait depuis le U août; nous ne faisons de concessions qu'à la tranquillité de la ville de Nauvoo , la Gommucamé et à l'Humanité. D'ailleurs les ateliers abandonnés n'ont plus la même importance. D'un autre côté, nous aurons moins d'hommes de garde et nous pourrons commencer à travailler sérieusement pour nous. Ces considérations ont obtenir Tunanimlté à la proposition.

» Les ateliers dont nous faisons abandon sont : le bureau du vêtement, Tinfirmerie, la vacherie , les deux écoles, la pharmacie , rimprimerie et les postes accessoires à la cuisine.

Le bulletin du 22 dit encore :

« L'école des petites filles a été abandonnée par les fonctionnaires et les élèves de la Minorité. A Técole des garçons, le cit. Mercadier, après avoir fait enlever le trousseau, la literie et les livres des élèves de la Minorité, se retire avec eux de rÉcole. Il la dirigeait depuis un an environ. Il est remplacé par l'espagnol Montaldo. »

L'abandon des écoles, par la Minorité, avait été provoqué dès le 16, surtout par les mères de famille, qui exprimèrent leur répulsion pour les chefs de l'Opposition dans une adresse au cit. Gabet.

LES MÈRES ET LES MEMBRES DE LA MmORITÉ.

Au cit. ca.®s;t, Président de la Communauté.

Cher Citoyen,

» Les événements qui se passent depuis longtemps dans la Comamnauté, surtout l'élection du 4 août, qui a porté à la nouvelle prétendue Gérance delà Communauté, MM. Mourot, comme Président, Gérard ^ comme Secrétaire, Lafaîx, comme Directeur-Général de l'Education, et Montaldo, comme Professeur ou Directeur des Ecoles, surtout encore les traitements barbares exercés contre la cit^e Raynaud, en présence de nos tilles, dont elle était la Directrice ; surtout enfin, les trois lettres qui viennent de nous être communiquées, écrites par M. Lafaix, le 13 septembre, l'une au cit. Favereau, l'autre au cit. Raynaud, et l'autre au cit. Ch. Mesnier, ont excité et excitent au dernier point notre sollicitude.

» Nous sommes etTrayés quand nous pensons que le sort et

la moralité de nos enfants peuvent être confiés à la direction d'hommes comme MM. Mourot, Gérard et Montaldo, dont toutes les actions sont connues de nous tous.

p Tout le monde se rappelle, en effet, que M. Mourot est arrivé ici au commencement de novembre 1851, avec son apport, son voyage et son trousseau, pour lui, sa femme et son enfant, payés par un ami, qui faisait cet énorme sacrifice {peut-être plus de 3,000 fr.), pour le tirer avec sa famille, de la misère où ils étaient plongés. Tout le monde se souvient de la conduite indigne de Mourot, à l'égard de cet ami généreux, auquel il voulait enlever sa compagne et fuir avec elle en abandonnant sa femme et son enfant! Nous nous rappelons que la conduite de Mourot parut si scandaleuse, quM fut attaqué en Assemblée Générale par les cit. Tessa et Esnault, et que son ami, apprenant alors toute la vérité, en fut si désespéré, qu'il quitta la Communauté, emmenant sa compagne, heureuse d'être délivrée des poursuites tyranniques de cet homme.

» Nous nous rappelons tous aussi les outrags:*s inouïs que se permit et que se permet tous les jours le même Mourot contre le Fondateur d'Icarie !....

» Personne n'a oublié que M. Gérard, abusant de la conflance du Président de la Communauté, et de sa fonction de professeur de l'école des petites filles, chercha, par plusieurs lettres passionnées, à inspirer à une jeune fille, trop jeune pour qu'on lui pariât d'amour, une afleciion coniraire aux projets de ses père et mère, qui désiraient son union avec Therme Constant ; que la jeune fille eut la sagesse de remettre à l'instant les lettres à sa mère; que sa mère, indignée et furieuse, adressa les reproches les plus violents à Gérard, qui pleurait à ses pieds; qu'elle voulait son expulsion de l'Ecole; et qu'elle ne se calm9 que sur les conseils du cit. Ga]i£j*^^

» Nous savons mêoieque M. Gérard s'accus^aft très vivetfiè^TtX alors de sa faute, et se louait chaleureusement de la bonté avec laquelle le cit. Cabet intervint dans VMxm,

» Quant à M. Montaldo, en sa qualité de Gérant-Directeur de TEducallon et des Ecoles de filles et de garçons, nous n'avons pas oublié jusqu'à quel point il abusa de la conGance du Président de la Communauté et de sa position, pour chercher à inspirer, même en présence de sa femme et de sa petite fille, à l'orpheline Françoise, des sentiments qui ne pouvaient que troubler son repos et compromettre son avenir !..,

» Nous n'avons pas oublié les divisions qui éclatèrent à ce sujet entre Montaldo et la famille Décuillé, qui protégeait Gustave Pierrot, et l'intervention de la famille Couloy, pour empêcher les poursuites de Montaldo.

Nous n'avons pas oublié non plus ni l'aveu de Montaldo et sa prière de ne pas en parler à sa femme, quand le Président de la Communauté lui fit publiquement des observations en Assemblée générale, ni les atroces paroles de Montaldo, dans la séance du 12 mai, lorsqu'il voulait, non seulement faire destituer M. Cabet, mais le clouer sur son banc dans une permanence de huit ou quinze jours; l'y faire dessécher et l'y faire mourir ! ! !...

» Non ! ces faits ont trop excité notre indignation pour que nous puissions jamais les oublier !

» En un mot, l'ingratitude et l'immoralité de Mourot, ses principes, ses outrages, envers l'élu de la Communauté, les abus de confiance de Gérard et de Montaldo et leurs outrages, ne nous permettent pas de voir sans inquiétude et sans effroi, l'éducation de nos enfants, surtout de nos filles, confiée à de pareils hommes.

» Remplis de reconnaissance, d'affection et de respect pour le Fondateur d'Icarie, nous ne pouvons être tranquilles quand nous voyons les Ecoles sous la direction d'hommes qui ne s'occuperaient de nos enfants que pour leur mspirer des sentiments qui nous révoltent.

» Cela seul suffirait pour nous forcer à la séparation et même à la retraite de la Communauté.

» Veuillez donc, Citoyen Président et Citoyens Membres de

notre ancienne Gérance, prendre les mesures nécessaires pour réaliser nos vœux.

» Nous savons que votre intention est de réorganiser séparément pos Ecoles. Pleins de confiance dans voire soliicitude, nous attendons la réalisation des mesures que vous Jugere;^ convenables.

» Nauvoo, le 16 septembre 1856.

» Le cit. Thieulin, directeur depuis quatre ans de la pharmacie, est remplacé par le cit. Pian, prétendu élève pharmacien, admis provisoirement, que l'espoir d'occuper ce posîe> a contribué puissamment à jeter dans les rangs de la Majorité.

» Le cit. Ravat déménage SE^ns obstacle et va loger à la petite Icarie (1). Là, sa femme continuera à éire chargée de la nourriture du cit. Cabet. Quant à lui, il prendra la direction de la nouvelle imprimerie. »

Rien d'important le 23 et le 24, le Bulletin du 25 parle de la situation de la Minorité :

« La salle dans laquelle la Minorité prend ses repas, est dépourvue de beaucoup de choses et, entre autres, ne renferme pas assez de tables. Nous demandons au cit. Schroeder, gérant de la nourriture, de nous autoriser à en prendre deux m réfectoire. Mais le système d'oppression, adopté par la Majo« rité, le porte à nous la refuser.

» La privation d^aliments d'une cinquantaine de membres delà Minorité, a mis celle-ci dans la nécessité d'avoir une cuisine, un réfectoire, des ustensiles et des provisions. Uu peu de désordre est résulté de cet état de choses. La nourriture n'est pas souvent agréable ; certains en on manqué quelquefois ; on ne mange que très rarement de la viande. Nous avons une réunion pour entendre les plaintes et pour prendre les moyens d'éviter de les faire naître à l'avenir, tout en faisant le moins possible de dépenses.

(1) Ce nom de petite Icarie a été donné à la Maison louée par la Minorité.

« Celte nuit, le cit. Cabet couche à la petite Icarie. A l'avenir, il continuera à le faire, sauf quelque chose d'extraordinaire ou d'imprévu. »

Rien d'important pour les journées des 26, 27 et 28, mais le 29, la Majorité, réduite aux expédients, s'engage dans une voie qui la conduira promplement à sa perte. Il faut dire d'abord, que, vers le milieu d'août, la nouvelle Gérance a fait enlever, de vive force, soixante-dix porcs et an chargement de wiskey, qu'elle a expédié au commissionnaire de la Communauté à Saint-Louis ; celui-ci fait le marché, reçoit les marchandises, mais refuse de donner l'argent sans l'autorisation du Président de la Communauté. Jonveau qui avait accompagné l'expédition, revint, l'oreille basse, rendre compte à la Gérance de l'opposition de sa mésaventure. La Gérance expédie de suite Gérard à Saint-Louis ; mais celui-ci revient à son tour sans avoir mieux réussi. Cela explique le fait dont le bulletin du 29 rend con^'ie en ces termes :

« La nouvelle Gérance expédie cinquante-cinq barils de wiskey poor des distillateurs de Koekuk, au lieu de les envoyer au banquier de Saint-Louis. Quoiqu'elle soit convenue d'expédier tous les produits du moulin à M, Taylor qui en garde le prix total pour le paiement de ses créances sur nous, la nécessité d'avoir de l'argent comptant, pour satisfaire à des engagemenfs plus pressants encore, force la Majorité à violer les conventions faites, au risque de se couipromettre et de compromettre la Communauté auprès de notre banquier de Saint-Louis.

» A ce sujet, le cit. Cabet écrit une lettre à la nouvelle Gérance, pour se plaindre d'abord, de ce qu'on fait des expéditions sans autorisation et même sans l'avertir; de ce qu'on les fait contrairement aux engagements pris, et ensuite pour protester con?re le renvoi du cit. Roiné fils, teneur de livres au moulin, et le désordre que l'absence d'un caissier y fait régner, et qui permet à tout le monde de toucher l'argent des achats et des ventes de cet atelier. »

Le bulletin du 30^ fait connaître que la Minorité s'organise :

« Réunion^ de la Minorité après le repas du ruatin, pour y traiter la question du travail. Nos hommes out fait dans les environs quelques ouvrages de peinture, de menuiserie, de maçonnerie, etc. Ces jours derniers , on nous a proposé des travaux de terrassement à faire, soit au-delà du fleuve, soit à 22 milles de Nauvoo ; quoique les conditions en soient avantageuses sous certains rapports , la nécessité de rester unis et \e court séjour que nous ferons probablement ici, nous portent à les refuser. Nous continuerons à travailler dans la ville, en attendant le moment généralement désiré, où nous pourrons nous en éloigner. Nous avons l'assurance de trouver toujours un peu d'ouvrage.

« Les repas se font avec moins de désordre , ces jours derniers, personne n 'a manqué de nourriture ; mais on mange rarement de la viande.

» Nos enfants restent avec leurs parents de puis leur sortie de l'école. Livrés ainsi quelquefois à eux-mêmes , ils ont donné lieu à que'ques plaintes. En conséquence , le citoyen Grubert se propose et est accepté pour les surveiller. Il les occupera à la musique, à la lecture, à la promenade, à Tépluchage des légumes, enfln à toutes sortes de petites corvées, par exemple, à apporter de la cuisine, la nourriture pour la Minorité.

« Nous avons une réunion de la Minorité dans laquelle le Président porte à notre connaissance les faits divers de la situation. Depuis quelque temps, nos réunions se tiennent à la petite Icarie, en plein air. La, le Philosophe qui guide nos pas dans le sentier difficile de la civilisation , nous enseigne, comme il l'a fait depuis de si longues années , les principes d'une pure démocratie, les qualités et les vertus Icariennes, la préférence qu'il faut accorder au droit et à la justice sur la violence et la force, et la haine que tout cœur libre doit nourrir contre la tyrannie.

« 3 septembre. -— Depuis trois semaines environ, et surtout depuis le U août, les deux partis ont organisé des sentinelles diverses qui gardent nuit et jour. On se craint, on se surveille muluerement. Nous sommes loin de nous regarder comme des fœurs et des frères. Nous ressemblons plutôt à deux armées ennemies , qui s'observent. On pourrait même dire que ces deux armées vont jusqu'à se prendre Tune et Tau* tre pour des troupes de voleurs. Quant à nous, nous faisons tous nos efforts pour mettre fln le plus promptement possible, au triste spectable que donne notre colonie. Honte à ceux qui, poussés par l'égoïsme, le sensualisme et Tambition, ont amené et entretiennent un pareil état de choses ! Ils compromettent la cause du Peuple ; que leurs actes retombent sur leurs têtes !

« La caisse de la Majorité continue à être extrêmement légère. La nouvelle Gérance a besoin d'argent. Voici un moyen de s'en pro mev. Mais ce moyen esl violent et illégal ; qii'mporte, se dit-elle, notre intérêt passe avant les lois, avant la justice , avant tout. — Cette réflexion faite, elle vend u.a chaland, onze veaux, deux chevaux et un wagon, et se dispose à vendre d'autres chevaux et des poulains , le tout sans avertir le Président de la Communauté. Elle expédie sans l'avertir davantage , environ 70 barils de wiskey et de farine, que nous supposons devoir être envoyés frauduleusement, comme les derniers, à des distillateurs de Keokuk.

« Le citoyen Cabet écrit à la nouvelle Gérance, pour, en considérant l'intérêt des créanciers, protester contre toutes les Tentes qu'elle a faites sans en avoir le droit, et s'opposer à toutes celles qu'elle pourrait faire postérieurement. La nouvelle Gérance, soit par mépris ou manque d'égards, soit pour se tirer plus facilement d'embarras, ne répond pas plus à cette lettre, qu'elle n'a répondu à la plupart des autres.

» Des nouvelles très fréquentes nous parviennent du ciu Heggi qui continue à remplir sa mission spéciale , à Saint- Louis , et qui nous donne des renseignements sur un hôtel et

sur des terres. Ces données et la situation générale nous présentent trois partis principaux, savoir : passer encore Thiverà Nauvoo ; aller s'établir dans Tlowa ; partir d'ici pour aller sa fixer auprès d'une grande ville, à Saint-Louis , par exemple. La Gérance de la Minorité se réunit trois fuis aujourd'hui pour examiner chacun de ces trois partis , leurs avantages et leurs inconvénients, ainsi que leurs conséquences qu'il serait long et inutile de faire connaître ici. Elle seoible s'arrêter au dernier , sans prendre cependant une décision définitive.

» Pour le moment , elle se contente d'envoyer les cit.Blondeau et Maritz à Saint- Louis pour examiner la maison ea question et faire à ce sujet un rapport qui , s'il est favorable au projet de nous rendre dans cette ville, nous déterminera probablement à le mettre à exécution.

» 8 septembre. — Nos cordonniers et notre distributeur de provisions diverses, Savon , Balais, etc.. établissent des ateliers provisoires à la petite Icarie.

» On commencera à construire un fourneau en terre. Jusqu'ici un fourneau en fonte nous avait suffi pour faire la nourriture d'une cinquantaine de personnes. Mais à compter de jeudi, il en faudra pour presque toute la Minorité cent quatrevingts environ ; les deux fourneaux seront nécessaires, maissuf-* fisants pour cela.

» 9 sepieaibre. — Le fourneau est à peu près terminé. Il s'élève en plein air. A côté est un four construit aussi par nous depuis le 10 août, creusé dans la terre, qui est couvert de chaume, et dans lequel un de nos boulangers, le cit. Bacon, fait du pain plus beau encore que celui de la Majorité.

» Si nous persévérons et si nous émigrons , comme l'un et l'autre sont à croire , l'expérience de ces nécessités provisoires, nous sera d'une grande utilité. C'est ainsi que l'oppression de nos adversaires, en nous aguerrissant contre les obstacles de notre situation future , nous fournit en même temps les moyens d'un triomphe plus sûr.

» Nous établissons, pour la nuit, une garde de quatre hom-

mes à la petite Icarie, afln de surveiller les travaux divers , nos ateliers, nos moutons, nos chevaux, les écuries, l'enclos, et enfin toute l'habitation dans laquelle se trouve tout ce que nous avons de plus précieux , et contre laquelle la Majorité , à ce qu'on a entendu dire, mais ce qui n'est guère croyable, projette de tenter un grand coup.

10 septembre. — Nos faucheurs vont à la prairie , qui s'étend dans la plaine de Carthage, faire un peu de foin que nos chevaux et notre wagon iront chercher et apporteront demain.

» Le fourneau terminé est placé sous une toiture en planches; ce soir on l'essaie; les premiers aliments qui y sont préparés réussissent bien.

» De temps en temps , nous continuons à recevoir des nouvelles d'Heggi ainsi que de Blondeau. Ils nous en font parvenir par l'intermédiaire des cit. Daumont et Haymart , deux ex-membres de la Communauté et de la Minorité , lesquels sont allés à la recherche de terres dans le Missouri, qui sont de retour à Nauvoo , et que nous voyons aujourd'huic La Gérance de la Minorité se réunit longuement pour examiner ce qui nous est écrit et ce qu'on nous d t : mais comme les lettres, ni les renseignements de nos amis ne sont pas encore complètement précis, nous ne prenons pas encore aujourd'hui un parti définitif. »

Les bulletins quotidiens que nous avons reçus s'arrêtent au 20 septembre, mais nous avons des nouvelles du citoyen Câbet, du 1" octobre, dans lesquelles il dit :

« Depuis le 24 février, la Minorité a proposé la séparation amiable , la dissolution et le partage ; elle a même laissé à la Majorité le choix entre Nauvoo et l'Iowa, en lui déclarant que, en cas de refus, elle était résolue à s'adresser aux Tribunaux. Pour tromper celte Majorité, aussi aveugle que crédule , la nouvelle Gérance s'est toujours moquée de cette menace, affirmant que la Minorité ne pourrait jamais trouver l'argent nécessaire pour commencer le procès ; mais le procès est

commencé, et s'ouvrira le 6 octobre devant la Cour de Carthage ; et Tincrédulité sei a bien forcée d'ouvrir les yeux à la lumière !

» Maintenant, la Cour de Carthage prononcera indubitablement la dissolution , parce qu'elle sera convaincue que la tyrannie de la Majorité inspire une sorte d'horreur à la Minorité tout entière ; que la vie commune lui est réellement intolérable; que la barbarie de la Majorité va jusqu'à vouloir faire mourir de faim ou de froid, etc. , la Minorité, et que la Séparation est probablement le seul moyen d'éviter entre elles la guerre civile. -» — Le cit Gabet ajoute les détails suivants sur la crise financière de la Majorité.

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