LETTRE
DE
PAR M. AtJDOUARD,
Médecin des hôpitaux militaires de Paris ^ chevalier de Vordre royal de la Légion-d'Honneur , etc. , en réponse à celle de M. le docteur J° Sedillot , insérée dans le Journal universel des sciences médicales. .
J'avais perdu de vue, monsieur et irès-honoré confrère, vos considérations sur la fièvre jaune et la peste d' Orieni{Yoy. Jonrn. gén. de médeo. , mai 1820), et celles que je donnai ensuite sur la contagion des fièvres en général {^id. juin 1820), lorsque vous avez rappelé mou attention sur ce sujet important. J'en traiterai de nouveau avec d'autant plus de plaisir que j'y trouverai facilement l'occasion de repousser les olijeclions que vous m'adressez par tolre lettre insérée dans le Journal universel des sciences médicales , novembre 1820. Maia -avant lout , je rendrai justice à la pureté de vos in-
tentions. La discussion que vous soutenez , est lout dans l'intérêt de la science. Aussi ma réponse aurat-elle uniquenaent ce but ; et ai ma plume ne me sert pas au gré de mes désirs dans l'échange que je vous dois des égards de confraternité, Je dirai Déamoins que je tiens votre lettre pour une marque d'estime , et que j'attache infiniment de prix à me trouver en lice avec un adversaire aussi recommandable que vous.
Qu'il me soit permis d'abord de donner un coup de bélier à cet échafaudage polémique que vous avez élevé sur un terrain mobile. Qu'entendez-vous paç fièvre jaune ? Est-ce une paaladie nouvellement introduite dans le cadre nosologique ? On doit pardonner à quelques hommes d'outre-mer qui , étrangers, à la philosophie nosographique , sont venus nous raconter que sur l'autre bord de l'Atlantique i! y a une maladie très-aiguedans laquelle le corpsdevient tout jaune, et qu'à cause de cela on lui a donné le nom de fièvre jaune. Mais , vous , mon très- honoré confrère , qui avez suivi pas à pas la marche de la science , comment l'esprit philosophique dont vous êtes doué, ne vous a-l-il pas appris que les climats ne font ni des êtres nouveaux, ni des maladies nouvelles, mais seulement qu'ils les modifient. De jeunes médecins sans expérience , pressés du désir de faire fortune , arrivaient au Nouveau-Monde et en adoptaient aveuglément, ou pour leur intérêt, les coutumes et le langage. Ainsi, ils durent appeler fièvre jaune , vers la fin du dernier siècle , la maladie à laquelle les Espagnols et les Anglais donnaient le nom de vomissement noir ; que quelques
-années auparavant on appelait fièvre matelote et mal de Siam , et qui avait été connue aussi sous les noms de coup de barre, de fièvre pestilentielle , elc. Mais cette prétendue fièvre jaune dont on fait tant de bruit , Lind , Pringle, Jean Hunter , Benjanain Rush et MiLLERS, le plus chaud défenseur de la non cofltagion, la nommaient fièvi'e bilieuse maligne. Des médecins français tels que Poissonnier- Desperrières , GiLBEivT, Leblond , Berthe , Chevalier, Savaresy et Cailliot, lui ont donné le même nom ; et Bally lui a trouvé de grandes aliinités avec la peste, le typhus et les intermittentes pernicieuses. Mais savez-vous pourquoi ces grands praticiens lyi ont donné le nom d'une maladie anciennement connue? C'est qu'avant d'aller en Amérique, ils avaient vu les fièvres bilieuses malignes , les intermittentes pernicieuses et les typhus d'Europe. A leurs yeux , la fièvre d'Amérique n'a été qu'une variété de ces mêmes maladies, .portée à son plus Jaaut degré d'intensité par l'intluence du climat. Voilà la fièvre jaune que l'on peut voir sans aller au-delà des mers, que j'ai vue en effet dans ma pratique à la suite des armées françaises en Europe , et qui ne mérite un nom par liculier qu'autant qu'on veut indiquer une variété de .cet état pathologique connu depuis long-temps sous le nom de fièvre bilieuse des pays chauds.
Voilà ce que vous auriez pu lire dans mes Recherches sur la contagion des fièvres intermittentes {ï), etque j'y ai consigné dans vingt endroits dif-
(i) Un Toi. in-8°. Paris i8i8.
férens. C'esl là une des idées auxquelles fai altacié le plus d'importance. Elle parle à la raison beaucoup mieux que votre manière de considérer la fièvre jaune comme digne d'une attention particulière ; et pour ce motif , je crois pouvoir vous dire que vos raisonuemens n'ont point un but réel , que votre échafaudage polémique est sans fondement , et que vous défendez une chimère.
Si dans mes Recherches j'ai parlé de la fièvre jaune et de sa faculté contagieuse , l'on doit considérer ce que J'en ai dit comme l'interprétation d'un corollaire qui se rattache à une proposition plus vaste et que vous êtes loin de combattre; je veux parler du rapprochement que j'ai fait de la peste, de la fièvre jaune, du typhus et de la fièvre intermittente pernicieuse qui se partagent le globe , et que j'ai présentés, plus abstractivement, comme une seule maladie qui , dans ses apparitions spontanées , reconnaît pour causes les miasmes putrides et certaines conditions de l'atmosphère et de l'organisme vivant.
Sans entrer dans le détail des considérations à l'aide desquelles on peut expliquer d'une manière probable pourquoi cette maladie générale a quatre formes principales ou quatre manières d'être, je ferai remarquer néanmoins , d'une part, que dans ce rapprochement la, fièvre jaune se trouve associée à des maladies contagieuses; et de l'autre, qu'elle n'est qu'une variété de la fièvre bilieuse des pajs chauds,
Vous pouvez d'autant moins nier cette association 9X cette conformité de nature des quatre grande*
maladies , que vous avez admis leur cause commune , les miasmes. Mais pour esquiver une coatradiciiou dans laquelle vous alliez tomber , vous objectez « qu'il n'j? a point identité dans les miasmes procréateurs des maladies, ni dans les maladies qu'ils produisent; que les émanations des eaux stagnantes diffèrent entre elles par la nature ou laquantité de substances végétales ou minérales ( vous avez voulu dire animales sans doute ) putréfiées qu'elles retiennent, par la masse et l'étendue de ces mêmes eaux, etc. » Vous n'avez pas çonsidéré qu'en raisoimant ainsi, vous avez prouvé précisément que les miasmes diffèrent en raison de la quantité de leurs principes constitutifs et non point de leur qualité; et cela ne peut être autrement; car la nature qui a varié à l'infini la l'orme des êtres vivans ou organisés, a été plus réservée et plus simple dans les élémens qu'elle a fait servir à leur formation : encore faut-il , pour se rapprocher de la question qui nous occupe , écarter de ces élémens la plupart de ceux qui sont à base fixe, et ne prendre que ceux qui se détachent de la surface de la terre pour se mêler à l'air. Mais ceux-ci sont en petit nombre , et les travaux des plus grands physiciens secondés par l'analyse chimique , n'ont pas eu pour résultat de prouver qu'il n'y a point identité dans les miasmes. Les expériences qui ont été faites en Egypte , sur les Alpes , en Angleterre et à Paris , sur l'air atmosphérique , ont appris au contraire qu'il est identique dans tous les lieux , à quelques exceptions près dont j'ai parlé dans mes Recherches. Qt , il est extrêmement probable qu'il en est
ainsi de Tatmosphère des pays marécageux. Les miasmes qui s'élèvent des marécages résultent d'une opération à laquelle la nature a présidé pour reprendre , par la décomposition des êtres qui ont cessé d'exister, les élémens dont elle les avait formés, et qui doivent servir à en produire de nouveaux. Mais ces produits chimiques , probablement les mêmes partout , ordinairement simples et fort peu nombreux, ne diffèrent que par leur quantité; et celle-ci est toujours relative à l'intensité de la chaleur de l'atmosphère , à la masse des corps en putréfaction et à l'étendue des surfaces sur lesquelles la chaleur agit.
Il est d'autant plus étonnant que vous rejetiez l'identité de nature des miasmes , que vous ad-mettez avec enthousiasme la théorie de M. Devèzé sur l'infection. Cependant celui-ci a reconnu dans son dernier Traité de la fièvre jaune , pages iai , 125 et suivantes, que les miasmes sont de même nature, quoiqu'ils proviennent de la décomposition putride des végétaux et des animaux , d'une grande réunion d'hommes ^ du' séjour des hôpitaux, des prisons, elc(i); et conséquent avec lui-même, il a établi , p. 128 et suiv. , que les maladies qui en proviennent sont de même nature quoiqu'elles aient
(1) Cette diversité d'opinions entre vous et M. DevÈzk n'a pas peu contribué à ine persuacler de l'absurdité d'nn lirnit public qui tend k faire croire que le livre de ce àtxnipr est l'œuvre d'un triumvirat médical anti-contagioniste auquel vous n'auric» pas été étranger.
des formes différentes. Cette théorie , qu'il a donnée en 1820, esi précisénaent celle que j'avais publiée en 1818; et il paraîtra d'autant plus extraordinaire de la retrouver dans le livre de votre ami , qu'elle m'a servi à prouver la contagion de ces mêmes maladies , tandis qu'il l'a invoquée dans iui but tout différent.
Les miasmes , en effet, produisent les quatre fléaux qui ravagent la terre, ou quatre variétés d'une seule maladie qui n'a pas encore reçu un nom particulier, dont les terribles fièvres de Guinée, des îles de la Sonde, de Bornéo, de Siam , et même les tjpbus d'Ecosse et d'Irlande, ne sont que des sous-variétés ; et qui , vu qu'elle s'étend aux quatre parties du globle , pourrait être surnom-» mée universelle ou tètragèogéaicjue ^ comme je l'ai fait déjà figurativemeut.
Vous serez moins surpris de voir ces quatre maladies réunies sous une même acception , lorsque vous vous rappellerez que la fièvre jaune a eu quelquefois la forme de la pesle. Le docteur Gilbert a observé une épidémie de cette sorte à Saint- Domingue , et on en a vu une autre à la Martinique en 1802. Votre conviction viendra surtout de ce que , sous le règne de la peste en Egypte , MM. Des- GENETTES et Larrey ont vu la forme iclérique ou bilieuse parfaitement caractérisée. Mais lorsque vous lirez dans Lancisi , que les fièvres intermittentes sont avec des bubons comme la peste, et dans ToRTi, qu'elles prennenl toutes les formes des fièvres pestilentielles; et que vous aurez considéré que le typhus enaprunte tour à tour ces mêmes
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formes , peut-être serez-vous porté à croire qu'il e&l peu philosophique de distinguer ces maladies d'une manière absolue. Mais sielles se confondent par leurs causes et par leurs formes, pourquoi seraient-elles différentes dans 1 eurs effets ? Parmi ces derniers je prendrai la faculté qu'elles ont de se répandre par contagion ; car lelle est la question à laquelle je dois arriver pour répondre convenablement à votre lettre.
Non-seulemenl vous révoquez en doute la contagion de la fièvre jaune , mais vous dites encore « qu'on lise les ouvrages de tous ceux qui croient à la contagion de la peste, de la fièvre jaune et d,u typhus, et particulièrement ceux de nos hoporables confrères de l'armée d'Orient, on n'y rencontrera pas un fait bien avéré , qui prouve la contagion des maladies pestilentielles; au lieu que les exemples contraires y fourmillent. Ici, c'est le médecin en chef, M. le baron Desgenettes , qui , déployant une grandeur d'arae et une fermeté de caraclère au-dessus de tout éloge , s'inocule la matière d'un bubon pestilenliel , et ne prend pas la pesie, elc. » Quoi ! c'est avec des faits de cette nalure que vous prétendez me combattre ! Quoi ! vous dites que je vous ai fourni des armes et des munitions contre moimême , et vous n'avez pas craint de m'en fournir aussi ! C'est cependant ce que vous avez fait , car vous citez à faux , et je vais vous le prouver.
M. Desgenettes dit {hist. méd. de l'armée d'Orient, p. 88) : « Ce fut pour rassurer les imaginations et le courage ébranlé de l'armée, qu'au milieu de l'hôpital je trempai une lancette dans le puà d'un bubon apparlenaut à un convalescent de la maladie au