INTRODUCTION
L’écrit qu’on va lire a déjà paru dans le tome X des Annales de la chirurgie française ; quelques exemplaires ont été tirés à part. Je le reproduis ici sans y rien changer d’essentiel, et me bornant à un postscriptum destiné à quelques développements. 11 m’aurait été facile de faire un livre, je ne l’ai point voulu, persuadé qu’on, ne lit point les ouvrages volumineux lorsqu’on est livré à la pratique de la médecine, et d’une autre part, comptant sur l’intelligence et le savoir de mes lecteurs, comme je pense qu’ils veulent bien compter sur ma bonne foi.
Les opinions que j’ai émises sur la syphilis auraient, il y a vingt-cinq ans, suscité un toile universel. Aujourd’hui elles sont admises, en partie, par un grand nombre de personnes qui seulement n’ont pas songé à les réunir en faisceau et à les pousser jusqu’au bout; de même qu’il ne leur est pas venu à la
pensée de rassembler et de considérer en face, pendant un quart d’heure, la masse de préceptes bizarres et d’idées contradictoires qui remplissent les livres, les journaux , toutes les fois qu'il est question de la syphilis, et qui viennent s’étaler dans les consultations verbales et par écrit de ceux qu’on appelle les princes de la science. Si j’avais du loisir, je voudrais écrire les variations des doctrines médicales sur la syphilis depuis cinquante ans seulement ; et, me bornant à prendre les articles des principaux dictionnaires publiés dans cette période, comme résumant les doctrines , je dirais à mes confrères : voilà ce que vous avez admis et professé en 1790, en 1800, en 1810, etc.; voyons de bonne foi et entre nous, qu’en pensez-vous? Les autres branches de l’art de guérir ont-elles subi des révolutions analogues? Oui ou non ! Répondez, à quoi vous en tenez-vous? Quelle est, en définitive, la base de votre pratique?
On a cru à l’indispensable nécessité du mercure, voilà maintenant qu’on y substitue presqu’ exclusivement l’iodure de potassium. Pourquoi? On ne craint plus aujourd’hui de supprimer les blennorrhagies dès le début au moyen d’injections astringentes et caustiques; et il ya vingt années à peine, une pareille pratique eut été qualifiée de téméraire et de dangereuse au
premier chef. On n’ose plus guère dire que les fractures sont plus fréquentes chez les vénériens, que la syphilis est la cause des scrofules, de la folie, etc. Mais il y a des hommes hautplacés qui font prendre du mercure pendant six mois à faible dose, pour des symptômes primitifs^ sans s’inquiéter du traitement local, tandis qu’à'deux pas de là, on enseigne que le mercure est inutile dans la maladie récente. La foi s’est donc ébranlée ; le temps de l’examen et de la réforme est donc enfin venu : Instauratio facienda est ab irais fiindamentis .
Il faut avoir une profonde et solide conviction pour entreprendre une pareille œuvre. Quelle gloire, en effet, ou quel profit peut espérer celui qui ne s’attribue aucune découverte, qui ne soulève pas même une question de priorité que les gens de son temps décideraient peut-être en sa faveur; et qui vient prouver à chaque médecin qu’il en sait autant qu’il lui en faut pour être utile à ses malades sans aucun secours étranger, s’il voulait voir avec ses yeux et juger avec son esprit. N’a-t-il pas pour adversaires naturels et pour ennemis tous les gens ornai cjenere que le monopole facit à gogo vivere , comme dit Molière, et jusqu’aux malades eux-mêmes qui aiment, ainsi que chacun sait, les maladies auxquelles on ne connaît rien et les remèdes auxquels on ne connaît
pas davantage? Combien de fois n’ai-je pas vu sortir de mon cabinet, avec les signes les moins équivoques du mécontentement et de l’incrédulité, des individus auxquels j’avais voulu prouver qu’ils n’avaient aucune affection syphilitique, et que je m’étais vainement efforcé de persuader, afin qu’ils renonçassent à des traitements aussi ruineux pour leur santé que pour leur bourse?
Eh bien, malgré cela, je continuerai ce que j’ai entrepris : je soutiendrai que la syphilis est une maladie comme une autre; facile à reconnaître et à guérir, plus que beaucoup d’autres. J’ai le droit de parler sincèrement, n’ayant aucun intérêt à soutenir une opinion, n’étant lié par aucun antécédent. En 1828, j’étais complètement étranger à l’étude des maladies syphilitiques. Le très-peu que j’en avais vu, je l’avais aperçu à travers le microscope en usage alors ; j'avais tout acceptée! tout cru sans examen. A cette époque, publiant une revue des cliniques médicales des hôpitaux civils et de la faculté de Paris, ce qui était alors une innovation et presque une témérité, je suivis f hôpital des vénériens. Cette circonstance me procure la connaissance et, j’ose le dire, l’amitié de feu Cullcrier neveu, praticien judicieux et modeste, dont l’excellent esprit n’était rien moins que satisfait de ce qui se passait sous ses yeux, mais auquel une
vaste clientèle ne laissait pas assez de loisir, pour entreprendre un long travail. Les autres médecins de l’hôpital ne faisaient guère d’efforts pour sortir de la route ouverte par leurs devanciers. Comme, dans mes conversations familières avec M. Cullerier, je lui exprimais ma surprise de voir inculte un champ si vaste, ce fut lui qui me proposa d’entreprendre de concert ce travail dans lequel il voulut bien mettre à ma disposition, avec une bonté dont je conserve un fidèle souvenir, ses conseils pleins de sagesse et de prudence. J’avais alors trente deux ans, j’étais docteur depuis dix ans, et .je n’avais jamais cessé de suivre les hôpitaux, d’écrire et de me tenir au niveau de la science. Je me mis à l’œuvre, et là, pendant cinq ans consécutifs avec une assiduité à laquelle beaucoup d’anciens internes pourraient rendre témoignage, j’ai recueilli des observations de quoi faire plusieurs volumes assurément, en meme temps que j’ai lu, la plume à la main, la plupart des auteurs qui ont écrit sur la syphilis. M, Cullerier, invité à faire les articles relatifs aux maladies vénériennes dans le Dictionnaire de médecine et de chimrgie' pratiques, n’accepta qu’à la condition que je lui serais adjoint pour ce travail. Dans le même temps, je fis sur la spécialité quelques cours bien accueillis des élèves et suivis même par des médecins distingués. J’ajouterai
que trois fois je fus présenté pour être médecin de l’hôpital du Midi, et que j’échouai devant des combinaisons qu’il est inutile de dévoiler ici. Depuis lors, quoique livré d’une manière active et laborieuse à l’enseignement, j’ai continué mes recherches et mes études; j’ai soigné gratuitement un grand nombre de malades, et j’ai lu à peu près tout ce qui s’est publié tant en français qu’en allemand et en anglais. C’est avec ces antécédents et ces ressources que je me présente à mes confrères, et que je leur soumets mes vues sur les maladies vénériennes.
Si l’on veut sortir du chaos où l’on est encore, il faut procéder franchement à une enquête et faire un appel au peuple médical. Il faut recueillir et compter les voix sur un certain nombre de questions, auxquelles on répondra par oui ou par non. Chervin est allé au loin observer la fièvre jaune pour en apprécier le danger, la nature contagieuse; il a rapporté quatorze cents pièces et documents authentiques recueillis auprès de toutes les personnes en position de voir et d’étudier les faits. Tout récemment, en Angleterre, une commission d’enquête, instituée pour étudier les causes d’insalubrité dans les grandes villes, a lait comparaître devant elle les médecins, les architectes, etc., et a reçu leurs dépositions verbales et par écrit, sur la matière, dont elle a publié
un volume plein d’intérêt. Voilà les exemples qu’il faut imiter pour la syphilis ; que l’Académie royale de médecine dresse une série de questions, et qu’une discussion sérieuse s’ouvre dans son sein ; mais que les questions soient préparées à l’avance par une commission, qu’elles soient imprimées et distribuées à tous les membres, afin qu’ils aient le temps de rassembler leurs souvenirs, et qu’ils puissent apporter des paroles graves et salutaires, au lieu de s’abandonner aux hasards d’une improvisation plus ou moins incertaine. Pourquoi ce programme ne seraitil pas adressé aux sociétés médicales de la France et de l’étranger même, afin d’élargir le champ de la discussion, d’appeler toutes les doctrines et toutes les opinions à se produire au grand jour, afin d’arriver au plutôt à une solution qui fasse époque dans l’histoire de la science? Pourquoi enfin l'Académie royale des sciences ne ferait-elle pas pour cette question, ce qu’elle vient de faire tout à l’heure pour la variole et la vaccine ?
Que si les personnes auxquelles semble appartenir cette initiative persistent dans leur inertie, rtialgré mon obscurité, je dresserai cette liste de questions, et l’ayant rédigée de telle sorte qu’il n’y ait qu’à mettre à chacune : oui, non, ou bien je l’ignore : je l’enverrai à tous mes confrères de Paris, d’abord,
avec prière de me ia renvoyer, et je ferai ensuite le dépouillement de cette espèce de scrutin. Puis appuyé sur ces premiers documents, je continuerai T enquête dans les départements, et, s’il le faut, à l’étranger, et enfin je publierai cette décision souveraine.
Je compte en outre faire prochainement une exposition de mes doctrines sur la maladie syphilitique, exposition à laquelle je convierai les médecins de Paris, et après qu’elle sera terminée, c’est-à-dire en trois ou quatre séances, je répondrai aux objections qu’on voudra bien me poser.