AVANT-PROPOS
Roger Bacon, le rival scientifique d’Albert le Grand, moins étudié mais plus profond, avec en plus la sainte auréole de la souffrance, Roger Bacon est un méconnu. Dans la foule des instruits, quelques-uns seulement connaissent son oeuvre ; pour les autres, ce n’est que l’inventeur de la poudre à canon et du télescope. R semblerait que ses illustres contemporains, Albert le Grand et saint Thomas d’Aquin, aient absorbé à leur profit la part de gloire qui lui revenait. Son homonyme aussi, François Bacon, doit être pris en considération : quand deux ou plusieurs grands hommes portent le même nom, l’un d’eux accapare la gloire des autres : il y a eu plusieurs Jussieu, plusieurs Bernouilli, et l’on ne connaît qu’un Jussieu, un Bernouilli. C’est
ainsi que François Bacon, après avoir volé à Roger Bacon la plupart de ses idées consciemment, lui a volé sa gloire inconsciemment de par son nom. Le nom du chancelier Bacon est en grand honneur dans les écoles, il n'est pas un philosophe bien pensant, selon la formule, qui ne clame sa louange ; quant à Roger Bacon, qui avait bien avant lui fondé tout un système philosophique, préconisé l’usage de l'expérience et établi ses règles, qui était de plus un physicien et un alchimiste pratiquant, tandis que le chancelier n’était qu’un pur logicien, quant à Roger Bacon, mort martyr pour la science, il est à peu près inconnu. Et c’est ce que l’on appelle la justice de la postérité !
Cependant, un érudit, M. Emile Charles, dans un gros in-octavo, a remis en lumière la vie et les œuvres du maître; mais il ne l’a fait qu’au point de vue philosophique : toute la partie scientifique restait à étudier (1). Ce travail est considérable. Pour en venir à bout, nous avons dû le morceler, et nous avons cru bien faire en commençant par celui de ses
(1) Nous avons, dans les Cinq Traités d’alchimie , donné une traduction du Miroir d'alcliirnie de Roger Bacon. C’est jusqu’ici la seule de ses œuvres scientifiques réimprimée en ce siècle.
ouvrages dont on retrouve le titre le plus souvent dans les vulgarisateurs, la Lettre sur la, nullité de lamagie (1). Un passage de cette lettre est seul connu : c’est celui qui a trait à la poudre à canon. Les auteurs l’ont copié les uns sur les autres, et pas un ne s’est donné la peine de recourir à la source.
Cette lettre, qui est un véritable traité, a été composée par Roger Bacon pour se disculper de l’accusation de magie que ses supérieurs avaient portée contre lui devant le pape Nicolas III. Roger Bacon dans sa Lettre ne nie pas la magie; comme chrétien, il ne le peut: l’Église, admettant les démons, admet par cela même leur action ; mais il prétend que l’Art et la Science peuvent donner entre les mains des expérimentateurs des résultats aussi merveilleux que les Forces sataniques entre les mains des goétiens.
La Lettre sur la magie a été imprimée plusieurs fois en latin. Voici ses principales éditions : l°Epistola fratris RogeriiBaconis : De secretis operibus artis et naturæ et nullitate mâgiæ; Hambourg, 1618, in-12. 2° Dans le Theatrum çhimicum. 3° Dans la Biblioiheca
(1) Connue aussi sous le nom de Lettre sur les merveilles de la nature et de l'art.
chimica Mangeti. 4° Dans YArtis auriferæ quam chemiam vocant. 5° Dans le Thésaurus chemicusD. Rogerii Baconis. Dans quelques éditions, la Lettre sur la Magie porte le titre de : De potestate artis et naturæ.
Il en existe une traduction française abrégée, éditée en 1613 à Paris chez Levestre avec le Miroir d’alchimie de Jehan de Mehun, le Traité de Calid et la Table d' Emeraude. Disons en passant que ce prétendu Miroir de Jehan de Mehun n’est autre que le Spéculum alchemiæ de Roger Bacon.
Cette traduction nous est tombée entre les mains alors que la nôtre était déjà terminée. Elle n’aurait pu du reste nous servir, le traducteur s’étant simplement contenté de résumer le texte latin. La traduction qui suit est faite autant que possible mot à mot; l’élégance nous a très peu préoccupé : rendre le plus fidèlement l’auteur a été notre unique recherche. Des notes commenteront le texte, aussi brèves que possible.
A. Poisson.
Août 92.