‹ Lettre sur les prodiges de la nature et de l'artChapitre 4 sur 15 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Sur et contre les illusions. Sur et contre les évocations d'esprits .

Je m’empresse de répondre à votre demande. Quoique la nature soit en elle-même puissante et admirable, l’art, lorsqu’il se sert de la nature, est bien souvent plus puissant qu’elle, comme nous le verrons plus loin.

Tout ce qui ne peut être compris comme opération de la nature et de l’art ou bien est surnaturel, ou bien est un phénomène illusoire et trompeur. Ainsi il y a des gens qui

(1) Par œuvres ou opérations de la nature et de l’art, il faut comprendre tous les faits que la nature nous offre ou toutes les expériences, tous les phénomènes que le savant peut produire par les seules forces naturelles.

grâce à l’agilité de leurs mains (1) produisent des apparences de phénomènes, d’autres sont ventriloques, d’autres s’aident d’appareils spéciaux, appellent à leur aide les ténèbres ou les compères, et étonnent le vulgaire par des prodiges qui en réalité n’existent pas. Le monde, comme le savant peut s’en convaincre, est plein de ces gens-là : les faiseurs de tours en imposent, grâce à la prestesse de leurs mains; les pythonisses, produisant divers sons avec leur gorge ou leur ventre, émettent des voix humaines qui paraissent à leur gré proches ou éloignées, feignant ainsi le dialogue d’un homme avec un esprit, imitent même les cris des animaux. Ces imposteurs feignent des voix d’en haut, mais les tubes acoustiques que l’on trouve sous terre montrent que l’on avait affaire à des humains. Us profitent aussi des ténèbres, du crépuscule ou de l’aurore pour faire mouvoir des objets inanimés, mais ce n’est là que ruse et fraude. Quant au compérage, on peut avec son aide produire tout ce que l’on veut ; il suffit de s’entendre

(1) Cette périphrase est la traduction littérale de prestidigitateurs. Robert-Houdin a eu des précurseurs, et les hâbleurs étaient encore plus nombreux en ce temps que de nos jours. La phrase suivante, sourdement amère, discrètement railleuse, s'adresse aux moines, fabricateurs de faux miracles.

auparavant. Dans tout cela, il n’y a ni raison philosophique, ni art, ni puissance naturelle en jeu.

En dehors de ces trois causes de prodiges, il y en a une plus mauvaise encore : c’est la force que les esprits déchus mettent au service du magicien qui, méprisant les lois de la philosophie, et allant à l’encontre de toute raison, les évoque pour leur faire accomplir ses volontés. Cet homme est dans l’erreur, car il croit se soumettre un esprit ; il croit que les esprits peuvent être contraints parla puissance humaine. Cela est impossible, car la puissance de l’homme est de beaucoup inférieure à celle des esprits. Ces hommes se trompent encore plus quand ils se figurent, à l’aide de quelques artifices naturels, appeler ou mettre en fuite les esprits malins. Ils se trompent encore lorsqu’ils s’efforcent par des évocations, imprécations ou sacrifices d'apaiser les esprits ou de les attirer pour s’en servir. Combien plus facilement n’obtiendraient-ils pas de la protection de Dieu et des bons esprits tout ce qui peut leur être utile ! Bien au contraire, les mauvais esprits ne sont favorables qu’autant que leurs bienfaits prétendus sont une source pour l’homme de péchés contre le Dieu qui régit et gouverne le monde.

C’est pourquoi ces divers moyens sont en dehors des voies de la science; iis lui sont même absolument contraires, et jamais les vrais philosophes n’ont eu souci des moyens précédents.

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