Lettre sur quelques bibliothèques publiques d'Italie
M110 M. Pellechet nous adresse la lettre suivante, qui intéressera certainement les lecteurs delà Revue des Bibliothèques.
Paris, le 15 août 1898.
Mon Cher Directeur.
Vous me demandez quelles impressions j’ai rapportées de ma visite aux bibliothèques de Florence, où j’ai été si bien accueillie. L’an dernier, j’avais fait un voyage bibliographique en Autriche et en Allemagne, et je vous dois encore le récit de ces pérégrinations à travers lus vieux livres, mais je vous demande la permission d’accorder un tour de faveur à la trop courte excursion ^ que je viens de faire en Italie.
Le directeur de la Biblioteca Nazionale Centrale , M. D. Ghilovi, me reçut avec une grande bienveillance et facilita autant qu’il était possible les recherches minutieuses que j’avais à faire dans les catalogues manuscrits des incunables, et tous les volumes que je désignais m’étaient apportés avec empressement. J’ai trouvé là nombre de recueils factices du xve siècle où les édiuuiis d’une même année, ou d’un même atelier d’imprimerie, se trouvent encore réunies, àla grande joie des gens qui cherchent à deviner les énigmes bibliographiques de cette époque. En Italie, malgré de nombreuses guerres civiles ou étrangères, les documents littéraires et artistiques ont été mieux conservés qu’en France, hélas ! Car, pour parler un instant d’autre chose que des livres, je vous dirai mon étonne» ment à la vue des nombreuses faïences de l’école des Délia Robbia presque intactes. A la cathédrale de Pistoja, entre autres, les voûtes ,du porche sont ornées de caissons et de guirlandes de fruits et de
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feuillages, et bien que peu élevée et presque à la portée de la main, cette ornementation semble faite d’hier. On pourrait croire qu’il n’y a pas en Italie de gamins sachant jeter des pierres et choisissant comme but de leur activité malfaisante qui un vitrail, qui une statuette de nos vieilles cathédrales. J’en parle de visu , car il y a quelques années sur la place de la cathédrale de Chartres, j’ai vu la jeunesse des écoles (?) lancer des pierres dans les vitraux sans se gêner et avec l’air de gens ayant l’habitude de ce petit divertissement archéologique. Personne n’intervenait, et comme j’étais en minorité trop évidente, je dus laisser faire, mais je n’oublierai jamais cette scène.
M. Chilovi voulut bien sacrifier quelques heures de ses journées si remplies, pour me faire voir une partie du grand dépôt littéraire qui lui est confié et m’expliquer l’organisation de quelquesuns des services.
D’abord, le dépôt légal dû par les imprimeurs italiens, comme il est dû en France, en Allemagne, en Angleterre, en Danemark, en Russie, etc., se fait sans retard entre les mains du procureur du Roi du ressort où est située l’imprimerie. En effet, c’est le procureur du Roi (comme celui de la République en France), qui est chargé de par le code Napoléon, de poursuivre les délits contre l’État, les personnes ou les mœurs. Il est donc utile qu’il reçoive, en premier, le livre qu’il peut être appelé à poursuivre. Il en reçoit trois exemplaires : l’un est envoyé immédiatement à la Biblioteca Nazionale à Florence, le second est examiné par le procureur du Roi, qui le fait parvenir au Ministre des Grâces et de la Justice, pour être remis ensuite à la Biblioteca Yittorio Emanuele à Rome ; enfin le troisième est destine à la bibliothèque de Y Université de la province. L’exemplaire envoyé à Florence est classé, dès son arrivée, par les bibliothécaires, on en fait la fiche et une copie de cette fiche paraît dans le Bulletin des publications récentes publié tous les quinze jours. Les lecteurs de ce Bulletin (mis aussi à la disposition du public dans la salle de travail de la B. Nazionale), sont informés très rapidement de ce qui a été imprimé en Italie, et s’ils habitent Florence, ils peuvent en demander immédiatement la communication. Ils peuvent même, grâce au règlement du prêt entre les bibliothèques de l’État et les grandes bibliothèques municipales, obtenir, sans frais de transport, l’envoi temporaire d’un ouvrage quelconque, si leur demande est justifiée.
Les lecteurs doivent faire eux-mêmes les recherches nécessaires pour demander un ouvrage, ainsi que cela se pratique, entre autres, au British Muséum ; leur bulletin indiquant le titre et la cote du volume est remis par eux à un employé, et le lecteur vient, au bout de quelque temps, au guichet de cet employé voir si le volume est arrivé. Le contrôle des volumes remis se fait au moyen des bulletins signés que l’employé garde jusqu’au moment où le livre lui est rendu ; un talon détaché de ce bulletin a été laissé à la place du volume sur les rayons jusqu’au moment où le volume y est replacé.
Ce système ressemble à celui de la bibliothèque de Halle, si bien organisé par M. iïartwig ; il réduit au minimum le travail des employés, et leur permet, malgré leur nombre restreint, de servir rapidement beaucoup de lecteurs. Les catalogues sont placés sur des pupitres dans une salle distincte de la salle de lecture ; on peut y parler, quand c’est nécessaire, sans gêner les travailleurs; puis, le livre demandé étant obtenu, le lecteur se rend (ou retourne) à sa place dans la salle de lecture.
M. Chilovi, en me faisant parcourir une partie des magasins, n’eut pas de peine à me faire comprendre l’insuffisance des locaux affectés à la bibliothèque : deux hôtels (ou palais) ont été successivement annexés au local primitif qui se trouve dans le bâtiment dit des Offices, où il empiète sur la galerie de tableaux et sur les Archives. Des pièces petites, à des étages et à des niveaux différents, et surtout très exposées au danger d’incendie, voilà le local actuel. A la fin de l’année 1885, la ville de Florence a fait don à l’État d’un terrain pour construire la Biblioteca Nazionale de toutes pièces, et la Caisse d’épargne de la Ville a offert d’avancer les fonds nécessaires pour la construction, à un très modique intérêt annuel, mais les plans ne sont pas encore acceptés par le ministre de l’Instruction publique ! M. Chilovi me disait en souriant qu’il avait eu le temps, pendant ces dix années, de construire beaucoup de bibliothèques en Espagne, qu’il avait soigneusement étudié les divers systèmes d’installation des grands dépôts de livres et qu’il avait pu esquisser quelques-uns des points principaux d'une bibliothèque idéale.
« La salle des catalogues, me disait-il, devra être spacieuse et pouvoir contenir les catalogues par fiches, qui remplaceront alors les registres actuels; puis il faudra deux salles de lecture et
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de travail : Tune pour le? hommes, l’autre pour les femmes. Aujourd’hui on peut seulement affecter une table aux lectrices dans la salle publique; c’est déjà un progrès, mais tout le monde gagnerait à l’existence des deux salles. (Ces deux salles existent déjà à la Biblioteca Marucelliana). Je voudrais aussi avoir une salle faisant l’oftice du foyer dans les théâtres ; on s’y rendrait pour s’y communiquer des renseignements ou des idées relatifs aux travaux entrepris, et s’il se rencontrait à Florence des savants venus de contrées différentes, ils pourraient profiter de cette rencontre pour causer dans cette salle sans déranger leurs voisins. »
(Ce foyer existe aussi à la Bibliothèque de Hambourg et voici l’article du Règlement qui le mentionne : « § 3. Das Conversationszimmer liât die Bestimmung das Zusammentreffen fremder und hiesiger Gelehrten zu befôrdern ».)
« Je me suis aussi inquiété des risques du feu, et j’ai étudié les derniers genres de constructions adoptés ou préconisés pour écarter le danger. J’ai lu un rapport fait il y a quelques années par le colonel des pompiers de Londres; il disait que le bois placé horizontalement brûlait très rapidement, mais que les poutres ou colonnes en bois verticales étaient à peine carbonisées par les flammes. Peu de temps après avoir lu ce rapport, j’eus l’occasion de vérifier la justesse de cette observation; des magasins de l’armée, à Florence, furent incendiés ; les équipements, les fourrages, tout brûla, la toiture s’effondra, mais les poutres verticales qui avaient soutenu le toit et les galeries étaient restées debout, à peine noircies.
« Une construction en fer avec planchers à jour, comme celles qu’on établit généralement aujourd’hui dans les bibliothèques, prendra feu difficilement; mais si l’incendie se déclare, on ne pourra rien sauver ! Le métal est si bon conducteur de la chaleur qu’on ne pourra pas se tenir sur les barres de fer qui forment les galeries ; de plus, la fumée envahira en un instant tout le magasin. Je crois, ajouta M. Chilovi, qu’il faudrait faire des magasins séparés par des murs en briques réfractaires, dans lesquels on fixerait les poutres de fer; ces murs serviraient d’isolants aux galeries et permettraient d’éviter réchauffement presque simultané du métal. Il faudrait aussi avoir des portes en tôle fermant les diverses divisions des magasins, pour s’opposer à l’envahissement de la fumée et permettre pendant quelque temps le sauvetage des livres dans les parties éloignées du foyer de l’incendie. »
LETTRE SUR QUELQUES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES D’iTALIE. 7
Les cloisons isolantes de M. Chilovi pourraient être assimilées aux cloisons étanches des navires de notre époque qui ont quelquefois évité un désastre complet en cas d’abordage ou d’avarie1.
En traversant une des salles, M. Chilovi me montra une série de 2,000 volumes contenant 45,000 pièces environ imprimées principalement en Lombardie et en Vénétie, recueillies patiemment par un prêtre mort, il y a quelques années, l’abbé Domenico Capretta. Le gouvernement italien eut le bon esprit de faire acheter cette collection précieuse pour l’histoire des imprimeries locales, car la Bibliothèque, qui possède environ 520,000 pièces, était relativement pauvre en ce qui regardait les impressions faites dans ces deux provinces. Plus loin, se trouvait la salle des dossiers biographiques ; tout ce qui peut se rattacher à l’histoire des individus est classé là par ordre alphabétique. Les lettres de part et autres pièces isolées sont fournies par le dépôt légal ; M. Chilovi dépouille lui-même chaque matin trois des principaux journaux de l’Italie, pour y marquer les articles qu’on devra signaler ou découper et joindre aux dossiers; pour les Revues, qu’il serait trop dispendieux de découper, il se contente de marquer l’article intéressant tel ou tel personnage, et un employé fait une fiche de renvoi à cet article, qui sera classée avec les découpures et les lettres de part.
Comme cote on indique seulement la lettre initiale du nom de famille, accompagnée d’un numéro, qui, dans l’ordre progressif et alphabétique, a été donné aux deux premières syllabes du nom de famille. Au-dessous on écrit en entier le nom de famille et le prénom. Ainsi, par exemple, les noms de Delandes, Delau, Delorme, Delbeque auront tous comme premier élément de leur cote la lettre D, accompagnée de son numéro syllabique res-
1. On imprimait ces pages quand survint le naufrage de la Bourgogne, qui coula en 40 minutes, malgré ses cloisons étanches, parce qu’elle avait été abordée par le milieu, où ces cloisons n’avaient pu être établies à cause des machines. Mais l’incendie d’une fabrique à Bordeaux, en juillet dernier, vint donner raison à M. Chilovi; les ateliers, bâtis en pierre et bois, avaient été détruits par le feu, en grande partie, il y a quelques années; le chef de l’usine, voulant éviter un nouveau désastre, fit rebâtir les ateliers en briques et fer, et les correspondants des journaux qui relatent l’incendie font remarquer que le second désastre fut plus complet et surtout plus rapide que le premier, parce que les colonnes et les fermes en fer, tordues par la chaleur, s’écroulèrent en même temps, entraînant dans leur chute les murs et la toiture.
M. PELLECHET.
pectif : 112, 118, 124, 150, numéros indiqués dans le Guida numerica per im ordinamento sillaMco dei nomi , rédigé en 1895 en faisant le dépouillement du grand Catalogue alphabétique.
Les notices biographiques qui concernaient M. Delorme (François) auraient cette étiquette (cf. la fiche correspondante à l'Appendice :