‹ Lettres, 1841-1866, portrait en héliogravureChapitre 14 sur 80 · Rue Pigalle · texte numérisé non relu

Rue Pigalle

A MADAME SABATIER

Versailles, 3 Mai i853.

Ange plein de gaité, connaisse :-voiis V angoisse, La honte, les remords^ les sanglots, les ennuis,

A BIADAME SABATIER

Lundi, 9 Mai i853.

Vraiment, Madame, je vous deminde mille pardons pour cette imbécile rimaillerie anonyme, qui

48 CHAULES BAUDELAIRE

sent horriblement l'enfantillaç^e, mais qu'y faire? Je suis ég-oïste comme ies enfants et les malades. Je pense aux personnes aimées, quand je souffre. Généralement, je pense à vous en vers, et, quand les vers sont faits, je ne sais pas résister à l'envie de les faire voir à la personne qui en est l'objet. — En même temps, je me cache, comme quelqu'un qui a une peur extrême du ridicule. — N'y a-t-il pas quelque chose d'essentiellement comique dans l'amour? — particulièrement pour ceux qui n'en sont pas atteints.

Mais je vous jure que c'est bien la dernière fois que je m'expose; et, si mon ardente amitié pour vous dure aussi longtemps encore qu'elle a déjà duré, avant que je vous aie dit un mot, nous serons vieux tous les deux.

Quelque absurde que tout cela vous paraisse, figurez-vous qu'il y a un cœur dont vous ne pourriez vous moquer sans cruauté, et où votre imag-e vit toujours.

Une fois, une seule, aimable et bonne femme, A mon bras voire bras poli

A MO.NSIEUR VERTEUIL

Vendredi, 12 Août i853.

Mon cher Monsieur Verteuil,

Monsieur de Mirecourt est venu, en votre nom, me demander des explications sur une lettre que

LETTUES — i853 49

je vous ai adressée. Ea présence des explications de Monsieur de Mirecourt, qui affirme que vous n'avez pas voulu m'offenser, je n'hésite pas à vous exprimer tous mes regrets et à considérer ma lettre comme non avenue.

Recevez tous mes compliments.

A MONSIEUR ANGSLLE

Le 24 Septembre i853.

Ces articles sont déplorables.

Pourriez-vous me rendre le service suivant ? J'ai besoin de faire quelques recherches relatives à certaines parties des doctrines de Wronzki. Vous savez que ses livres sont introuvables.

Pourriez-vous les empruntera Madame Wronzki, pour «ne quinzaine de iours'! Vous pourriez dire que c'est pour un de vos amis qui a une grande curiosité de ces matières, et, dans le cas où Madame V/ronzki refuserait de les prêter, lui demander si elle veut les vendre. Gomme je suis sans le sol, vous auriez, dans ce cas, la bonté de répondre de ma solvabilité.

Les livres en question sont : Réforme du savoir humain, 1 vol. in-4".

Un des volumes contient la partie mathématique, l'autre, la philosophie.

En second lieu : La Théorie mathématique de l' Economie politique.

Remarquez bien que tel n'est point le titre de

CHAULES BAUDELAIRE

l'ouvrag-e. Je sais seulement qu'un des ouvrages de Wronszki contient la théorie en question,. Je crois que c'est contenu dans une brochure in-4°. Mais il me semble que Madame Wronzki doit deviner de quel ouvrage j'ai besoin. Enfin, demandez à Madame Wronzki comment, généralement, on doit s'y prendre pour se procurer des ouvrages quelconques de son mari, par exemple : Le Secret politique de Napoléon et Le Faux Napoléonisme.

Je vais, tous les deux jours, place Louvois. Mettez pour moi un petit mot chez votre sœur^ si vous ne me voyez pas d'ici à deux ou trois jours.

Tout à vous.

A POULET-MALASSIS

Vendredi, 16 Décembre i853.

Mon cher Malassis,

Je vous prie, je ne dirai pas très instamment, ce serait vous dire une impertinence, — je vous prie simplement, — si cela est possible, — aussitôt que vous aurez reçu ma lettre, — de mettre pour moi à la poste, — sous la forme d'un mandat de poste, — une somme quelconque. Je vous mets bien à votre aise, comme vous voyez, — car il est évident qu'il ne peut pas être question d'une grosse. Il s'agit simplement pour moi de trouver quelques jours de repos et d'en profiter pour finir des choses importantes qui donneront leur résultat positif, le mois prochain.

LETTRtS lS53 5l

En formant la résolution de vous demander un peu d'argent, j'ai dû fouiller dans mes petits papiers, pour voir ce que je vous devais déjà. Je trouve le chiffre 36. Si je me trompe, vous me le direz, et je présume que vous me le direz vousmême, car Champfleury m'a dit hier que vous viendriez nous voir en Janvier.

Il m'est impossible de vous raconter tous les très réels malheurs qui se sont introduits cette année dans ma vie, par ma faute et sans ma faute. Année stérile. Tout ce poème grotesque ne vous regarde pas et ne vous intéresserait pas. Vous vivez maintenant si calme ! Ma vie, à moi, vous le devinez, sera toujours faite de colères, de morts, d'outrages, et surtout de mécontentement de moimême. Ce langage, je vous l'assure, n'est pas trop emphatique, je vous écris sans aucune surexcitation nerveuse. — Tout ce que je sais, tout ce que je sens, c'est que je viens de perdre, par suite d'une série de mésaventures où ma sottise a sa part, une année entière, et que j'ai a faire quatre volumes et trois comédies; — que ces œuvres ne sont pas faites, absolument du moins; — que j'oi reçu de l'argent sur plusieurs d'entre elles, — et que je n'ai pas le sol pour travailler, non pas quinze jours, mais même un jour. Vous ne trouverez pas étonnant que j'aie pensé à vous qui avez été si charmant avec moi, — et toujours.

POST-scRiPTUM. — Avec ou sans argent, répondez-moi tout de suite; mais surtout, mon ami, pas

de grosses raisons faites pour les bêtes; je serai persuadé que vous ne pouvez pas m'obliger, par le simple fait que vous ne le faites pas. — Et aussi, — mon cher ami, — pas trop d'esprit, — il tomberait bien mal dans ma vie actuelle.

Puisque vous venez ici en Janvier, je compte que vous viendrez me voir, cela va sans dire. Je lâcherai d'avoir la prévoyance de mettre votre argent de côté. Je vais faire paraître une série de morceaux au Moniteur, aussitôt que j'aurai le petit loisir que j'implore, et cela me fera une forte somme.

Christophe m'a donné, il y a quelques mois, un numéro du Journal d'Alençon, où vous avez fait entendre quele traducteur et l'enthousiaste finirait comme le modèle. Voilà ce que c'est que l'esprit. J'ai encore le journal dans mes papiers.

Vous dites de plus que'; mes catégories, mes explications psychologiques sont inintelligibles, — et même, autant que je peux me rappeler,— que je n'ai aucun esprit philosophique. — Il est possible que je sois un peu obscur dans des travaux faits à la hâte, sous la pression du besoin, et gêné par des brutes romantiques ; mais le nouveau travail , — augmenté du double, et qui paraîtra en Janvier, — vous démontrera que je me suis parfaitement bien compris. — Je suis certain, pour mon compte, que vous n'avez pas compris le génie en question. Vous avez parlé, avec la jouissance tapageuse de l'esprit, d'un homme que vous n'avez pas fréquenté. — Et de plus la traduction insérée par vous ne représente pas avec justesse le sens et le

style poétique du Corbeau. Que ma petite raiiciitie ne vous empêche pas de faire pour moi ce que vous pourrez.

Je vous remercie de votre arg-ent, si vous Venvoyez ; de votre diligence à me répondre, si vous ne m'envoyez qu'une lettre.

Tout à vous.

A GIIAMI'FLEURY

Samedi, i/j Janvier iSS/;.

... U auteur il a cjuniic croyance : le roman. C'est comme si Dupont disait : Je n'ai qu'une croyance : la chanson. Le roman est un art plus utile et plus beau que les autres, il n'est pas une croyance, pas plus que l'art lui-même. C'est du baragouin romantique... Trouvez-vous réellement qu'à votre âge et avec votre force actuelle il soit bien utile d'exhumer les compliments de Victor Hug-o qui en a inondé les êtres les plus vulgîùres?,..

A J.-n. TISSER ANT

Samedi, 28 Janvier i854.

J'ai reçu de vous une lettre, mon cher Monsieur Tisserant, qui contient un gros paquet de compliments. Attendez donc que je les aie mérités. Nous

LETTRES l85/} 55

verrous plus tard s'il y a lieu pour moi d'être loué. Du reste, je sens très bien que je vais faire sur moimême, — et cela aura été, il faut le dire, à votre instigation, — une grande épreuve. Dans peu de temps d'ici, je saurai si je suis capable d'une bonne conception dramatique. C'est du reste à ce sujet, et pour vous mettre au courant de cette conception, que je vous écris une lettre un peu longue, que j'avais le projet de vous écrire depuis plusieurs jours, et que je remettais de jour en jour.

Je désire fortement que nous nous entendions très bien. — Je sens que je peux avoir besoin de vous, et je crois que dans de certains cas vous devez mieux que moi distinguer le possible de l'impossible.

Quoique ce soit une chose importante, je n'ai pas encore songé au titre : Le Puits'? Ulurocjnerie? La Pente du mal? etc.. .

Ma principale préoccupation, quand je commençais à rêver à mon sujet, fut : à quelle classe, à quelle profession doit appartenir le personnage principal de îa pièce? — J'ai décidément adopté une profession lourde, triviale, rude : le scieur de long. Ce qui m'y a presque forcé, c'est que j'ai une chanson dont l'air est horriblement mélancolique, et qui ferait, je crois, un magnifique effet au tiiéâtre, si nous mettons sur la scène le lieu ordinaire du travail, ou surtout si, comme j'en ai une immense envie, je développe au troisième acte le tableau d'une goguette lyrique ou d'une lice

chansonnière. Celte chanson est d'une rudesse singulière. Elle commence par :

Rien n'est aussi-z-aimable, Fanfru-cancru-lon-la-!ahira, Piien n'est aussi-z-simable Que le scieur de long.

Et ce qu'il y a de meilleur, c'est qu'elle est presque prophétique et peut devenir La Romance du saule de notre drame populacier. Ce scieur de longsi aimable finit par jeter sa femme à l'eau, et il dit en parlant à la Sirène (il y a pour moi une lacune avant cet endroit) :

Chante, Sirène, chante,

Fanfru-cancru-lon-la-lahira,

Chante, Sirène, chante.

T'as raison de chanter.

Car l'as la mer à boire, Fanfru-cancru-lon-la-lahira, Car t'as la mer à boire, Et ma mie à manger !

Mon homme est rêveur, fainéant; il a, ou il croit avoir, des aspirations supérieures à son monotone métier, et, comme tous les rêveurs fainéants, il s'enivre.

La femme doit être jolie, — un modèle de douceur, de patience el de bon sens.

Le tableau de la goguette a pour but de montrer les instincts lyriques du peuple, souvent comiques et maladroits, — Autrefois, j'ai vu les gog-uettes. — Il faudra que j'y retourne, — ou plutôt nous irons ensemble. Il sera peut-être possible d'y pren-

dre des échantillons de poésie tout faits. De pins, ce tableau nous fournit un délassement au milieu de ce cauchemar lamentable.

Je ne veux pas ici vous faire un scénario détaillé, puisque dans quelques jours j'en ferai un dans les règles, et celui-là, nous l'analyserons de façon à m'éviter quelques gaucheries. Je ne vous donne aujourd'hui que quelques notes.

Les deux premiers actes sont remplis par des scènes de misère, de chômage, de querelles de ménage, d'ivrognerie et de jalousie. Vous verrez tout à l'heure l'utilité de cet élément nouveau.

Le troisième acte, la goguette, — où sa femme, de qui il vit séparé, inquiète de lui, vient le chercher. C'est là qu'il lui arrache un rendez-vous pour îe lendemain soir, dimanche.

Le quatrième acte, le crime, — bien prémédité, bien préconçu. — Quant à l'exécution, je vous la raconterai avec soin.

Le cinquième acte (dans une autre ville), le dénouement, c'est à dire la dénonciation du coupable par lui-même, sous la pression d'une obsession. — Gomment trouvez-vous cela? — Que de fois j'ai été frappé par des cas semblables, en lisant la Gazette des tribunaux !

Vous voyez combien le drame est simple. Pas d'imbroglios, pas de surprises. Simplement le développement d'un vice et des résultats successifs d'une situation.

J'introduis deux personnages nouveaux :

Une sœur du scieur de long, créature aim.ant les

rubans, les bijoux à ving-t-cinq sols, les guinguettes et les bastringues, ne pouvant pas comprendre la vertu chrétienne de sa belle-sœur. C'est le type de la perversité précoce parisienne.

Un homme jeune, — assez riche, — d'une profession plus élevée, — profondément épris de la femme de notre ouvrier, — mais honnête et admirant sa vertu. Il parvient à glisscr,de temps àautre, un peu d'argent dans le ménage.

Quant à elle, malgré sa puissante religion, sous la pression des souffrances que lui impose son mari, elle pense quelquefois un peu à cet homme, et ne peut pas s'empêcher de rêver à celte existence plus douce, plus riche, plus décente, qu'elle aurait pu mener avec lui. Mais elle se reproche cette pensée comme un crime, et lutte contre cette tendance. — Je présume que voilà un élément dramatique. — Vous avez déjà deviné que notre ouvrier saisira avec joie le prétexte de sa jalousie surexcitée, pour cacher à lui-m.ême qu'il en veut surtout à sa femme de sa résignation^ de sa douceur, de sa patience, de sa vertu. — Et cependant il l'aime, mais la boisson et la misère ont déjà altéré son raisonnement.

— Remarquez, de plus, que le public des théâtres n'est pas familiarisé avec la très fine psychologie du crime, et qu'il eût été bien difficile de lui faire comprendre une atrocité sans prétexte.

En dehors de ces personnages, nous n'avons que des êtres accessoires : peut-être un ouvrier farceur et mauvais sujet, amant de la sœur, — des filles,

— des habitués de barrières, de cabarets, d'es-

LETTRES — i854 Sg

taminets, — des matelots, des agents de police.

Voici la scène du crime. — Remarquez bien qu'il est déjà prémédité. L'ijomme arrive le premier au rendez-vous. Le lieu a été choisi par lui. — Dimanche soir. — Roule ou plaine obscure. — Dans le lointain, bruits d'orchestres de bastringue. — Paysage sinistre et mélancolique des environs de Paris. — Scène d'amour, — aussi triste que possible, — entre cet homme et cette femme ; — il veut se faire pardonner ; — il veut qu'elle lui permette de vivre et de retourner près d'elle. Jamais, il ne l'a trouvée si belle... Il s'attendrit de bonne foi. — Il en redevient presque amoureux, il désire, il supplie. La pâleur, la maigreur la rendent plus intéressante, et sont presque des excitants. Il faut que le public devine de quoi il est question. Malgré que la pauvre femme sente aussi sa vieille affection rem.uée, elle se refuse à cette passion sauvage dans un pareil lieu. Ce refus irrite le mari qui attribue cette chasteté à l'existence d'une passion adultère ou à la défense d'un amant. Il faut en finir; cependant, je n'en aurai jamais le courage^ je ne peux pas faire cela moi-même. Une idée de génie, — pleine de lâcheté et de superstition, — lui vient.

Il feint de se trouver très mal, ce qui n'est pas difficile, son émotion vraie aidant à la chose : Tiens, là-bas, au bout de ce petit chemin, à gauche, tu trouveras un pommier; — va me chercher un fruit. (Remarquez qu'il peut trouver un autre prétexte,— je jette celui-là sur le papier en courant.)

La nuit est très noire, la lune s'est cachée. Sa

6o CHARLES BAUDELAIRE

femme s'enl'onçant dans les ténèbres, il se lève de la pierre où il s'est assis : A la grâce de Dieu 1 Si elle échappe, tant mieux; si elle y tombe, c'est Dieu qui la condamne !

Il lui a indiqué la route où elle doit trouver un puits, presque à ras de la terre.

On entend le bruit d'un corps lourd tombant dans l'eau, — mais précédé d'un cri, — et les cris continuent.

Que faire? On peut venir; — je puis passer, Je passerai pour l'assassin. — D^ ailleurs, elle est condamnée... Ah I il y a les pierres,— les pierres qui font le bords du puit !

Il disparaît en courant.

Page 1