Scène vide
A mesure que le bruit des pavés tombants se multiplie, les cris diminuent. — Ils cessent.
L'homme reparaît : Je suis libre! — Pauvre ange, elle a du bien souffrir t
Tout ceci doit être entrecoupé par le bruit lointain de l'orchestre. A la fin de l'acte, des g'roupes d'ivrognes et de grisetles qui chantent, — entre autres la sœur, — reviennent par la route.
Voici en peu de mots l'explication du dénouement. Notre homme a fui. — Nous sommes maintenant dans un port de mer. — Il pense à s'engager comme matelot. — Il boit efîi oyablement : estamineis, tavernes de matelots, musicos. — Cette idée : Je suis libre, libre, libre ! est devenue l'idée fixe, obsédante. Je suis libre! — Je suis tranquille! — on ne saura jamais rien. — Et comme il boit tou-
LETTRES l854 6l
jours, et qu'il boit effroyablement depuis plusieurs mois, sa volonté diminue toujours, — el l'idée fixe finit par se faire jour par quelques paroles prononcées à voix haute. Sitôt qu'il s'en aperçoit, il cherche à s'étourdir par la boisson, par la marche, par la course; — mais l'étrangeté de ses allures le fait remarquer. — Un homme qui court a évidemment fait quelque chose. On l'arrête ; alors, — avecune volubiiité.une ardeur, une emphase extraordinaire, avecune minutie extrême, — très vite, très vite, comme s'il craignait de n'avoir pas le temps d'achever, il raconte tout son crime. — Puis, il tombe évanoui. — Des agents de police le portent dans un fiacre.
C'est bien fin, n'est-ce pas et bien subtil? mais il faut absolument le faire comprendre. Avouez que c'est vraiment terrible. — On peut faire reparaître la petite sœur dans une de ces maisons de débauche et de ribote, faites pour les matelots.
Je suis tout à vous.
Vous me ferez vos observations là-dessus.
Je serais bien disposé à diviser l'œuvre en plusieurs tableaux courts, au lieu d'adopter l'incommode division des cinq longs actes.
Mardi, 7 Février i854.
Je vous remercie de tout mon cœur; il est impossible de ne pas faire crédit à quelqu'un qui le
demande si gracieusement. — Il y avait bien longtemps que j'étais privé d'un Lucain. — Quant aux romans, je ne les connais pas du tout.
Je dirai simplement à Ghampfleury de se rappeler qu'il vous a promis quelque chose.
Une autre fois, je vous écrirai plus longuement; je suis pris dans une insupportable occupation.
Tout à vous.
Je n'ai du reste aucun reproclie à vous faire. Il n'y a pas cette fois trop d'esprit dans votre lettre.
A MADAME SABATIER
Mardi, 7 Février i854.
Je ne crois pas, Madame, que les femmes, en général, connaissent toute l'étendue de leur pouvoir, soit pour lebien, soit pour le mal. Sans doute, il ne serait pas prudent de les en instruire toutes ' également. Mais, avec vous, on ne risque rien ; votre âme est trop riche en bonté pour donner place à la fatuité et à la cruauté. D'ailleurs, vous avez été, sans aucun doute, tellement abreuvée, saturée de flatteries, qu'une seule chose peut vous flalfer dé- -, sormais, c'est d'apprendre que vous faites le bien, ' — même sans le savoir, — même en dormant, — simplement en vivant. j
Quant à cette lâcheté de Vanonyme, que vous dirai-je, quelle excuse allôguerai-je, si ce n'est que ma première faute commande toutes les autres et
que le pli est pris. — Supposez, si vous voulez, que, quelquefois, sons la pression d'un opiniâtre cliagrin, je ne puisse trouver de soulagement que dans le plaisir de faire des vers pour vous, et qu'ensuite je sois obligé d'accorder le désir innocent de vous les montrer avec la peur horrible de vous déplaire. — Voilà qui explique la lâcheté.
Ils marchent devant moi, ces yeux extraordinaires Qu'an ange très savant a sans doute aimantés;
N'est-il pas vrai que vous pensez, comme moi, — que la plus délicieuse beauté, la plus excellente et la plus adorable créature, — vous-même, par exemple, — ne peut pas désirer de meilleur compliment que l'expression de la gratitude pour le bien qu'elle a fait ?
A MADAME SAP.ATIER
... After a night of pleasure and désolation, ail my seul beloags lo you...
Quand chez les déhanchés l'aube blanche et vermeille Entre, en société de l'idéal ronrjnur,
A MADAME S A3 ATI ER
Jeudi, 16 Février iSGq.
J'ignore ce que les femmes pensent des adorations dont elles sont quelquefois l'objet. Certaines
g-ens prétendent qu'elles doivent les trouver tout à fait naturelles, et d'autres, qu'elles en doivent rire. Ils ne les supposent donc que vaniteuses, ou cyniques. Pour moi, il me semble que les âmes bien faites ne peuvent être que fières et heureuses ds leur action bienfaitrice. Je ne sais si jamais cette douceur suprême me sera accordée de vous entretenir moi-même de la puissance que vous avez acquise sur moi et de l'irradiation perpétuelle que votre image crée dans mon cerveau. Je suis simplement heureux, pour le moment présent, de vous jurer de nouveau que jamais amour ne fut plus désintéressé, plus idéal, plus pénétré de respect, que celui que je nourris secrètement pour vous, et que je cacherai toujours avec le soin que ce tendre respect me commande.
One diras-la, ce soir, pauvre âma solitaire, Que diras-tu, mon cœur, cœur autrefois Jlétri,
A MADAME SABATIER
Lundi, 8 Mai i854.
Il y a bien longtemps, Madame, bien long'temps que ces vers sont écrits. — Toujours la même déplorable habitude, la rêverie et l'anonyme. — Est-ce la honte de ce ridicule anonyme, est-ce la crainte que les vers ne soient mauvais et que l'habileté n'ait pas répondu à la hauteur des sentiments, qui m'ont rendu, celte fois, si hésitant et si
timide? — Je n'en sais rien du tout. — J'ai si peur de vous que je vous ai toujours caché mon nom, pensant qu'une adoration anonyme, — ridicule évidemment pour toutes les brutes matérielles mondaines que nous pourrions consulter à ce sujet, — était après tout à peu près innocente, — ne pouvait rien troubler, rien dérang-er, et était infiniment supérieure en moralité à une poursuite niaise, vaniteuse, à une attaque directe contre une femme qui a ses afFections placées — et peut-être ses devoirs. N'êtes-vous pas, — etje le dis avec un peu d'orgueil, — non seulement une des plus aimées, — mais aussi la plus profondément respectée de toutes les créatures ? — Je veux vous en donner une preuve. — Riez-en, beaucoup, si cela vous amuse,
— mais n'en parlez pas. — Ne trouvez-vous pas naturel, simple, humain, que l'homme bien épris haïsse l'amant heureux, le possesseur ? — Qu'il le trouve inférieur, choquant? — Eh bien, il y a quelque temps, le hasard m'a fait rencontrer celui-là;
— comment vous exprimerai-je, — sans comique, sans faire rire votre méchante figure, toujours pleine de gaieté, — combien j'ai été heureux de trouver un homme aimable, un homme qui pût vous plaire. — Mon Dieu ! tant de subtilités n'accusentelles pas la déraison ? — Pour en finir, pour vous expliquer , mes silences et mes ardeurs, ardeurs presque religieuses, je vous dirai que quand mon être est roulé dans le noir de sa méchanceté et de sa sottise naturelles, il rêve profondément de vous. De cette rêverie excitante et purifiante naît généra-
CHARLES lîAUDELAIRE
lemeiitun accident heureux. — Vous êtes pour moi non seulement la plus attrayante des femmes, de toutes les femmes, mais encore la plus chère et la plus précieuse des superstitions. — Je suis un ég-oïste, je me sers de vous. — Voici mon malheureux torche-cul. — Combien je serais heureux si je pouvais être certain que ces hautes conceptions de l'amour ont quelque chance d'être bien accueillies dans un coin secret de votre adorable pensée ! — Je ne le saurai jamais.
A la très chère, à la très belle, Oui remplit mon cœur de clarté.
Pardonnez-moi, je ne vous en demande pas plus.