‹ Lettres, 1841-1866, portrait en héliogravureChapitre 18 sur 80 · A MADAME AUPICK · texte numérisé non relu

A MADAME AUPICK

4 Octobre i855.

Ma chère mère.

J'ignore votre adresse. Je suis obligé de charger Ancelle de vous transmettre cette lettre. La lettre que je joins à celle-ci, et que je vous serai très obligé de renvoyer à Ancelle, servira à éclaircir et à prouver la mienne. Ce mois-ci, comme le troisième de chaque trimestre, est fort terrible, mais d'autant plus terrible qu'il me faut faire une nouvelle installation, et cela, le 8. Malgré le refus d' Ancelle de m'avancer de l'argent, je dormais à peu près tranquille, parce que les dépenses les plus urgentes devaient, selon moi, être payées par l'argent qu'il me reste à toucher chez Michel Léuy. Michel m'a acheté deux volumes, me les a payés d'avance, presque en totalité. Il ne reste plus que Joofr. que je comptais lui prendre /e ^.Mais voilà qu'avant-hier je trouve une lettre de lui qui se plaint de mes lenteurs, de ma manière de travailler et de mes nombreuses corrections qui font faire beaucoup de dépenses à l'imprimerie, et, enfin, il me

LETTRES l855 77

menace de me faire payer ces frais. — Dans ces conditions-là, il me paraît impossible de lui prendre cet argent le 7, puisqu'il parle de le garder comme nantissement des frais que cause ma manière de travailler. // veutdeip\us,ei il a raison, que les deux volumes paraissent en Novembre, — c'est la bonne saison, — et il envoie jusqu'à deux fois par jour chez moi un commis, pour prendre soit des épreuves, soit du manuscrit. Il est évident que par ce procédé terrible, je serai prêt à temps. Mais je ne puis cependant pas me trouver le 7 dans la rue, criblé d'embarras, avec mes livres sur les bras et un éditeur furieux. — Ce qu'il y a de plus désagréable, c'est que cette nécessité de faire paraître à temps ces deux volumes m'empêche de gagner de l'argent, attendu que je n'ai pas le temps de m'occuper d'autre chose. Sans cela, il me serait facile de faire quelque chose pour la Revue des Deux Mondes, à laquelle je travaillerai assez régulièrement, aussitôt que je me serai acquitté de cette besogne inévitable. La Revue des Deux Abondes, qui a d'ailleurs le commencement d'un ouvrage de moi, peut me faire vivre convenablement. Vivre, seulement. — Car, quant aux dettes, je n'y pense pas encore! Les dettes, c'est le théâtre qui les paiera.

Enfin, je m'aperçois que dans le récit de mes tourments j'ai oublié de vous dire de quoi il était précisément question :je voudrais qu'i^ncelle, avant le 8, pût m'avancer,non pas la grosse somme qu'il me faut, elle est trop grosse, mais simplement

^8 CHAHLES BAUDELAIRE

3oo fr. ; — même 200 fr. suffiraient à parer aux premiers embarras et à me permettre de travailler assez vite pour apaiser l'âme d'un éditeur inquiet. — Bien que vousneveuilliez plus avoir de relations directes avec moi, vous trouverez tout naturel que je vous expédie le premier volume, aussitôt qu'il aura paru. Un de mes amis m'a fait cadeau de papier superbe sur lequel je ferai tirer quelques exemplaires de luxe. Il est bien dur et bien pénible de travailler avec d'aussi cruelles et d'aussi triviales inquiétudes. Et Ancelle aurait bien dû me faire cette petite avance, de son propre mouvement. Ce n'est pas que vous écrire soit pour moi une chose pénible. Ce qui m'est pénible, c'est de n'avoir jamais de réponse de votre main.

Permettez-moi de vous embrasser.

Michel Lévij publiera aussi (mais quand?) mon livre de poésies et mes articles critiques.

Probablement en Décembre, la Revue des Deux Mondes publiera un roman de moi.

A MONSIEUR ANCELLE

Vendredi, 21 Décembre i855.

J'ai eu, hier au soir, le courage de rentrer chez moi et d'aller à mon restaurant habituel, malgré mes terreurs. Certes, c'est beau, pour moi du moins. — Mais je suis rentré avec une nouvelle migraine, due à la campagne de Neuilly. J'ai appris, à dîner, que M. Delacroix était sérieusement nommé. Cepen-

LETTRES — i855 79

dant, il me semble que nous l'aurions vu le matin au Moniteur, Enfin, c'est toujours une chose consolante de voir qu'il arrive de temps à autre quelque chose d'heureux au génie. Voilà M. Aupick condamné à siéger à côté d'un homme bien obscur.

Je vous demande mille pardons de vous fatiguer et de vous tourmenter comme je fais. J'ai une telle peur de voir m'échapper la chose que je convoite depuis si longtemps que je vous récris ce malin, à ce sujet. Vous verrez ce matin ma mère ; si elle se met à avoir peur, comme c'est probable, insistez bien sur deux points, qui sont l'exacte vérité : le premier, c'est que de toute l'année il ne sera pas question de demandes d'argent exceptionnelles, et le second, plus important encore, c'est l'influence prodigieuse qu'a sur le caractère et l'esprit un plaisir, un bonheur inattendu, un accident heureux quelconque. Je parle pour moi du moins, et je crois qu'il en est de même de tous les gens faibles et forts à la fois. Une aventure heureuse, surtout une aventure d'argent, donne des facultés nouvelles.

Je vais passer une journée à mettre mes affaires en ordre pour n'avoir qu'à les mettre dans une voiture demain matin.

Je vous verrai donc à 4 h-j chez Palis.

Je cherche partout un livret des musées royaux, du temps de Louis- Philippe, et qui contienne les musées Espagnol et Standish. J'ai présumé que vous en pourriez avoir un.

Connaissez-vous un endroit où l'on vende de bons et grands lits de fer, absolument simples, comme

80 CHAULES BAUDELAIRE

les lits d'hôpital, — mais pourvus de housses et de matelas? — Je préfère cela aux affreux lits d'acaiou, et il est évident que les marchands de meubles n'ont pas cela.

Tout à vous.

A MONSIEUR ANCELLE

Lundi, 24 Décembre i855.

Demain mardi, mon cher ami, vous recevrez la visite de Madame Lemer. Vous lui remettrez 5oofr., contre un reçu de moi. La moitié de l'appartement est prête. Les 5oo fr. sont destinés à ma chambre. Si vous avez quelque chose à me dire, remettez-lui un mot pour moi, car je ne suis plus au ii° 27 de la rue de Seine. Afin de la contraindre à une violente prudence, je lui ai dit que je n'avais que 1.200 fr. à toucher chez vous ; il est peut-être bon que je vous prévienne de tout cela. — J'ai décampé de mon autre domicile, au milieu au plus grand désordre. Et comme voilà cinq jours entiers perdus, ne soyez pas étonné si je remets à quelques jours ma visite, et la lecture de cette longue lettre.

La quantité de lectures que j'ai à faire en huit jours, et ma préface me tourmentent amèrement, quoique je sois enjïn comparativement tranquille!

Je vous supplie de ne pas faire à Jeanne la moindre plaisanterie ou la moindre allusion sur des misères antécédentes. Ce serait vraiment brutal.

LETTRES l855 8l

460 et 000 font 960. Les 54o restants seront uniquement destinés à mon tailleur que j'ai déjà fait venir, et à d'autres dépenses analogues. J'irai vous les demander dans quelques jours, quand j'aurai un peu travaillé.

Je me suis informé auprès de quelqu'un de sérieux de la quantité de viabilité que peut contenir le projet dont je vous ai parlé ! Il y a sérieusement de la grandeur dans cette affaire. Il est présumable que M. Piétri et 31. de Morny y seront mêlés. Mais je g-arderai jusqu'au dernier moment le plus parfait silence là-dessus.

Page 1