‹ Lettres, 1841-1866, portrait en héliogravureChapitre 17 sur 80 · A FERNAND DESNOYERS · texte numérisé non relu

A FERNAND DESNOYERS

Mon cher Desnoyers,

Vous me demandez des vers pour votre petit volume, des vers sur la nature, n'est-ce pas? sur les bois, les grands chênes, la verdure, les insectes, — le soleil, sans doute? Mais vous savez bien que je suis incapable de m'attendrir sur les végétaux, et que mon âme est rebelle à cette sing-ulière religion nouvelle qui aura toujours, ce me semble, pour tout être spirituel, ]& ne sais quoi de shocking. Je ne croirai jamais que l'âme des Dieux habite dans les plantes, et, quand même elle y habiterait, je m'en soucierais médiocrement et considérerais la mienne comme d'un bien plus haut prix que celle des légumes sanctifiés. J'ai même toujours pensé qu'il y avait dans la nature florissante et rajeunie quelque chose d'affligeant, de dur, de cruel, — un je ne sais quoi qui frise l'impudence.

Dans l'impossibilité de vous satisfaire complète-

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ment suivant les termes stricts du programme, je vous envoie deux morceaux poétiques, qui représentent, à peu près, la somme des rêveries dont je suis assailli aux heures crépusculaires. Dans le fond des bois, enfermé sous ces voûtes semblables à celles des sacristies et des cathédrales, je pense à nos étonnantes villes, et la prodig-ieuse musique qui roule sur les sommets me semble la traduction des lamentations humaines.

A MONSIEUR

9 Juin i855.

Mon cher ami,

Vous êtes pour moi toujours si parfaitement aimable que je compte sur vous pour les choses suivantes.

Viendrai-je demain, à midi, pour mes épreuves, avec mon quatrième article? — Je n'en sais rien.

— Ma vie errarite m'a disloqué... Revoyez donc mes épreuves, après avoir lu mon article avec M. Cohen. Défiez-vous bien du puissant Guillaume,

— de l'insidieux Pellerin qui aurait plu à Voltaire, car c'est un pèlerin couvert de coquilles. Présentez mes excuses à M. Cohen, dites-lui que c'est le dernier article consacré à un seul homme, et qu'il veuille bien ne pas trop user de sa puissance de biffeur. D'ailleurs, vous connaissez si bien mes pensées que vous lui expliquerez celles qui sont mal

dites. Puis, le père Ingres m'a donné un mal de chien.

Revoyez sur la copie. Peu de tirets et de soulignages, mais pourtant quelques-uns.

A LA SOCIETE DES GENS DE LETTRES

29 Juin i855.

Monsieur le Président,

Je me trouve exclu du journal où je vivais; je viens vous demander un peu d'argent. La dernière fois que je me suis adressé au Comité de notre Société, il y a, je crois, dix-huit mois, ma demande a été repoussée nettement. Sans doute, il a été allégué que je devais une somme de 180 fr., — et que je n'écrivais pas de romans propres à être reproduits. Cette raison pourrait encore être alléguée fort judicieusement, si la reproduction était l'unique moyen de remboursement. Mais rien n'empêche qu'un jour ou l'autre, très prochainement peut-être, je n'autorise M. Godefroy à toucher, en mon lieu, de l'argent chez un libraire, ou dans une revue. Il arrive à chacun d'avoir besoin d'argent aujourd'hui, et de faire demain un marché heureux. D'ailleurs, je crois qu'il faudra bien définitivement que je rembourse la Société, et je ne peux pas offrir mieux, puisque je n'appartiens pas à l'ordre des écrivains dont le revenu est basé sur le roman-feuilleton.

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Peut-être ma petite dette est-elle diminuée, mais je vous avoue que cela m'étonnerait fort.

Veuillez, Monsieur le Président, agréer et faire ag-réer à Messieurs les membres du Comité l'assusurance de mes excellents sentiments de fraternité.

Ah! j'oubliais le chiffre. 100 fr. me seraient vraiment bien nécessaires. Mais je sais que vous pouvez être obligé de m'offrir moins, et je vous saurai toujours gré de faire de votre mieux.

A PHILOXENE BOYER

Cher lyrique,

J'ai appris, hier, par Asselineau, que vous étiez venu me chercher pour voir les Anglais. Vous ne sauriez croire combien j'ai été sensible à cette preuve que vous ne m'oubliez pas.

J'étais venu, ce matin; vous présenter mes excuses pour mon éternelle pauvreté, qui est d'ailleurs, ce mois-ci, comme vous l'avez deviné, la conséquence de ma brouille complète avec Dutacq et Cohen. Mais je suis bravement retombé sur mes pieds, et j'utiliserai mon Salon. Enfin, j'en suis réduit à attaquer le bon Buloz, et cela n'est pas, par bonheur, fort difficile !...

P. S. — Le Poe va être vendu . Enfin î . . . — Ah ! je vous préviens que je vais demander du beurre

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et du vin à Madame Thierry. — Je prévois, depuis plusieurs jours, que je vais peut-être avoir besoin de vous pour un grand article, à propos des tendances des théâtres. Vous savez que je ne suis pas ferré sur les répertoires!...

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