La Mort des artistes
Bien à vous.
A POULET-MALASSIS
Mais, mon cher ami, puisque je vous rends si malheureux, et que vous êtes si impatient de venir à Paris, venez donc, sans vous inquiéter de la dernière feuille. Le soin minutieux avec lequel je corrig-e est une bonne garantie; d'ailleurs, je vous soumettrai mon épreuve, avant de la renvoyer avec bon à tirer.
Quant à ce que vous m'avez écrit hier, en me renvoyant un bout de placard, c'est inintelligible. Il fiUit que vous ayez un metteur en pages bien entêté, ou bien étourdi. Mes chiffres romains sont toujours exacts. Il faut suivre l'ordre nouveau qui est indiqué par ces chiffres. D'ailleurs, à la fin d'une de mes lettres, je vous avais écrit la fin de la table des matières, avec les numéros d'ordre. Vous pouvez donc en référer à cette lettre, si votre metteur en pages s'est obstiné à conserver l'ordre primitif.
Aujourd'hui, je vous envoie Le Vin des chiffon-
lt:tti\e3 — • îSSy 127
niers. que j'ai recopié pour la commodité de vos ouvriers qui auraient trouvé le placard vraiment trop surchargé.
Arrivez à Paris avec la table des matières, mais ne la faites pas tirer sans que je l'aie lue.
Bien à vous.
Vous avez pris pour une blague ce que je vous ai écrit sur la santé de mon cerveau.
Vous ne voulez donc pas me montrer la couverture?
Vous aurez l'obligeance de me renvoyer toute la copie de la dernière feuille, et, si vous êtes à Paris, M. de Broise voudra bien y penser.
A POULET-MALASSIS
Samedi^ G Juin iSôy.
Décidément, mon cher ami, pourquoi ne m'écrivez-vous pas? Est-ce que vous avez juré d'introduire ou de laisser beaucoup de fautes dans la dixième feuille, dans le carton complémentaire, et surtout dans la table des matières? Qu'est-ce qui vous empêche de me communiquer de bonnes épreuves, après corrections faites, et avant le tirage? Mais il est impossible de jamais obtenir de vous quoi que ce soit de régulier.
L'avez-vous reçue seulement, cette table des matières corrigée ?
128 CHARLES BAUDELAlUli:
A POULET-MALASSIS
1 1 Juillet 1857.
Vite, cachez, mais cachez bien, toute l'édition; vous devez avoir neuf cents exemplaires en feuilles. Il y en avait encore cent chez L ; ces messieurs ont paru fort étonnés que je voulusse en sauver cinquante. Je les ai mis en lieu sûr, et j'ai sig-né un reçu. Pœstent donc cinquante pour nourrir le cerbère Justice.
Voilà ce que c'est que d'envoyer des exemplaires au Figaro!!! Voilà ce que c'est de ne pas vouloir lancer sérieusement un livre. Au moins nous aurions la consolation, si vous aviez fait tout ce qu'il fallait faire, d'avoir vendu l'édition en trois semaines, et nous n'aurions plus que la gloire d'un procès, duquel d'ailleurs il est facile de se tirer.
Vous recevrez cette lettre à temps, je l'espère: elle partira cette nuit, vous l'aurez demain, à 4 h. La saisie n'a pas encore eu lieu. Le renseignement m'est venu par M. Watteville,à travers le canal de Leconte de Lisle, qui malheureusement a laissé s'écouler cinq jours.
Je suis persuadé que celte mésaventure n'arrive que par suite de l'article du Figaro et de bavardages absurdes. La peur a fait le mal.
Ne bavardez pas, n'effrayez pas Madame votre mère, non plus que de Broise, et venez vite pour nous entendre.
Je vais vous écrire une lettre officielle, Aniiàsiiée, dont vous déchirerez l'enveloppe.
Je viens de voir L et V , plus c que la lune ; ils ont poussé la platitude jusqu'à faire la remise de librairie à M. l'inspecteur général de la presse, pour le séduire ! 1 !
Bien à vous.
P . S. — J'ai dit à M. L que, puisque l'on pouvait considérer les cinquante exemplaires que je lui laissais comme sacrifiés, il fallait au moins les répandre au plus vite chez les divers débitants qui n'en avaient pas encore reçu, Mais il s'y est refusé, il croit que M. l'inspecteur, en achetant son exemplaire, a vérifié le nombre restant avec un coup d'œil d'aigle.
A M. LE MINISTRE d'ÉTAT
Monsieur le Ministre,
La lettre que j'ai l'honneur d'écrire à Votre Excellence n'a pas d'autre but que de la remercier de tous les bons offices que j'ai reçus d'elle et du Moniteur; je n'accomplis qu'un simple devoir, en un moment où, par suite d'une mésaventure incompréhensible, j'ai peut-être été pour vous l'occasion d'une petite contrariété, ce qui serait pour moi l'objet d'une véritable affliction.
Le Moniteur a publié un excellent article sur le second volume des œuvres à' Edgar Poe, dont je suis le très orgueilleux traducteur. M. Turgan a
l3o CHARLES BAUDELAIRE
mis en lumière le troisième volume {Arthur Gordon Pym), un roman admirable. En dernier lieu, Le Moniteur a imprimé un article merveilleux de M. Edouard Thierry sur un livre de moi actuellement incriminé : Les Fleurs du Mal. M. Edouard Thierry, avec une prudence vraiment louable, a fait bien comprendre que ce livre ne s'adressait qu'à un petit nombre de lecteurs ; il ne l'a loué que pour les qualités littéraires qu'il a bien voulu y reconnaître, et il a merveilleusement conclu en disant que le désespoir et la tristesse étaient l'unique mais suffisante moralité du Hure en question.
Que ne vous dois-je pas, Monsieur le Ministre? Je vous dois plus encore que toutes ces inférieures satisfactions de la vanité littéraire. J'ai longtemps hésité à vous remercier, parce que je ne savais comment m'y prendre. Peut-être M. Pelletier vous a-t-il dit que Madame Aupick, que son mari laissait sans aucune fortune, m'avait, avantdequitter Paris, parlé de la part que Votre Excellence avait prise à la discussion du Conseil d'Etat. C'est sous mes yeux que ma mère vous a adressé une lettre particulière de remerciements, à laquelle je n'ai pas osé m'associer,par une absurde timidité. Je saisis aujourd'hui l'occasion de vous témoigner ma gratitude pour ce grand service vraiment personnel.
J'avais hier l'intention d'adresser une espèce de plaidoirie secrète à M. le garde des sceaux, mais j'ai pensé qu'une pareille démarche impliquait presque un aveu de culpabilité, et Je ne me sens pas du tout coupable. Je suis au contraire très fier d'à-
LETTRES 1857 l3l
voir produit un livre qui ne respire que la terreur et l'horreur du mal. J'ai donc renoncé à me servir de ce moyen. S'il faut me défendre, je saurai me défendre convenablement.
Aussi bien, Monsieur le Ministre, pourquoi ne vous dirais-je pas avec candeur que je vous demande votre protection, en tant qu'il soit possible de l'obtenir, à vous, qui, par votre esprit, encore plus que par votre position, vous trouvez le protecteur naturel des lettres et des arts? Et les lettres et les arls, malheureusement, ne se sentent jamais assez protégés. Mais croyez bien que s'il ne vous est pas loisible de me l'accorder, je n'en persisterai pas moins à me reg-arder comme votre obligé; je vous prie do.ic d'agréer les sentiments de gratitude et de respect avec lesquels je suis, Monsieur le Ministre, de votre Excellence, le très humble et très obéissant serviteur.
A POULET-MALASSIS
20 Juillet 1857.
Sérieusement, j'ai besoin de savoir tout de suite quel jour vous serez à Paris.
Ici, pas de saisie. — Qu'est-ce que c'est que la saisie d'Alençon ?
Ici, conflit entre les deux ministres. Moniteur et Intérieur. M. Abatucci a dit : Vous voulez donc entraver l'attaque?
Je vous supplie de ne pas bouger et de ne faire
aucune démarche sans moi ; vous pourriez me contrecarrer. Je vous en veux beaucoup. Toute l'édition devrait être vendue. Gardez tout cela pour vous.
Bien à vous.
A M« GHAIX d'est-ange FILS
Je vous supplie, cher Monsieur, de ne pas négliger les monstruosités de La Chute d'un ange. Si vous voulez, je chercherai avec vous les passages.
Décidément, citez (avec dégoût et horreur) les bonnes ordures de Déranger : Le Bon Dieu^ Margot, Jeanneton (ou Jeannette).
A MADAME SABATIER
Mardi, 18 Août 1857.
Chère Madame,
Vous n'avez pas cru un seul instant, n'est-ce pas? que j'aie pu vous oublier. Je vous ai, dès la publication, réservé un exemplaire de choix, et, s'il est revêtu d'un habit si indigne de vous, ce n'est pas ma faute, c'est celle de mon relieur, à qui j'avais commandé quelque chose de beaucoup plus spirituel.
Croiriez-vous que les misérables (je parle du juge d'instruction, du procureur, etc..) ont osé incriminer, entre autres morceaux, deux des pièces
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composées pour ma chère idole {Tout Entière et A Celle qui est trop gaie)'! Cette dernière est celle que le vénérable Sainte-Beuve déclare la meilleure du volume.
Voilà la première fois que je vous écris avec ma vraie écriture. Si je n'étais pas accablé d'affaires et de lettres (c'est après-demain l'audience), je profiterais decette occasion pour vous demander pardon de tant de folies et d'enfantillages. Mais d'ailleurs ne vous en êtes-vous pas suffisamment vengée, surtout avec votre petite sœur? Ah! le petit monstre ! Elle m'a glacé, un jour que nous étant rencontrés elle partit d'un grand éclat de rire à ma face, et me dit : Etes-vous toujours amoureux de ma sœur, et lui écrivez-vous toujours de superbes lettres? — J'ai compris d'abord que quand je voulais me cacher je me cachais fort mal, et ensuite que sous votre charmant visage vous déguisiez un esprit peu charitable. Les polissons sont amoureux, mais les poètes sont idolâtres, et votre sœur est peu faite, je crois, pour comprendre les choses éternelles.
Permettez-moi donc, au risque de vous divertir aussi, de renouveler ces protestations qui ont tant diverti cette petite folle. Supposez un amalgame de rêverie, de sympathie, de respect, avec mille enfantillages pleins de sérieux, vous aurez un à peu près de ce quelque chose très sincère que je ne me sens pas capable de mieux définir.
Vous oublier n'est pas possible. On dit qu'il a existé des poètes qui ont vécu toute leur vie les
l34 CHARLES BAUDELAIRK
yeux fixés sur une image chérie. Je crois en effet (mais j'y suis trop intéressé) que la fidélité est un des signes du génie.
Vous êtes plus qu'une imaî^e rêvée et chérie, vous êtes ma superstition. Quand je fais quelque grosse sottise, je me dis : Mon Dieu l si elle le savait! Quand je fais quelque chose de bien, je me dis : Voilà quelque chose qui me rapproche d'elle, — en esprit.
Et la dernière fois que j'ai eu le bonheur (bien malgré moi) de vous rencontrer, car vous ignorez avec quel soin je vous fuis ! je me disais : // serait singulier que cette voiture l'attendît Referais peutêtre bien de prendre un autre chemin. — Et puis : Bonsoir, Monsieur ! avec cette voix aimée dont le timbre enchante et déchire. Je m'en suis allé, répétant tout le long de mon chemin :^onsoi'r, Monsieur! en essayant de contrefaire votre voix.
J'ai vu mes juges, jeudi dernier. Je ne dirai pas qu'ils ne sont pas beaux, ils sont abominablement laids, et leur âme doit ressembler à leur visage.
Flaubert avait pour lui l'Impératrice. Il me manque une femme. Et la pensée bizarre que peut-être vous pourriez, par des relations et des canaux peutêtre compliqués, faire arriver un mot sensé à une de ces grosses cervelles s'est emparée de moi, il y a quelques jours.
L'audience est pour après-demain matin, jeudi. Les monstres se nomment :
Président Dupaty.
Procureur impérial. . . . Pinard (redoutable).
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Juges Delesvaux .
— De Ponton d'Amécourt.
— Nacquart.
Sixième Chambre correctionnelle.
Je veux laisser toutes ces trivialités de côté.
Rappelez-vous que quelqu'un pense à vous, que sa pensée n'a jamais rien de trivial, et qu'il vous en veut un peu de votre malicieuse gaieté.
Je vous prie très ardemment de garder désormais pour vous tout ce que je pourrai vous confier. Vous êtes ma compagnie ordinaire et mon secret. C'est cette intimité, où je me donne la réplique depuis si longtemps, qui m'a donné l'audace de ce ton si familier.
Adieu, chère Madame, je baise vos mains avec toute ma dévotion.
Tous les vers compris entre la page 84 et la page io5 vous appartiennent.
A SAINTE-BEUVE
Mercredi, 18 Août 1857.
Ah ! cher ami, j'ai quelque chose de bien grave, de bien lourd, à vous demander. Je voulais vous l'écrire, et puis j'aime mieux le dire. Il y a quinze jours que je change à chaque instant d'idée à ce sujet, mais mon avocat (Chaix d'Est-Angefils) exige que je vous en parle; et je serais vraiment bien heureux que vous puissiez m'accorder aujourd'hui
l36 CHARLES BAUDELAIRE
un petit entretien de trois minutes, où vous voudrez, chez vous ou ailleurs. Je n'ai pas voulu tomber chez vous, à l'iraprovisle. Il me semble toujours, quand je m'achemine vers la rue Montparnasse, que je vais visiter ce saçe merveilleux, assis dans une tulipe d'or, et dont la voix parlait aux importuns avec le retentissement d'une trompette.
J'attends, ce matin, des exemplaires de ma brochure ; je vous en remettrai un en même temps.
Votre bien affectionné.
A MADAME SABATIER
Lundi, 24 Août iSSy.
Très chère amie,
Puisque vous aimez le grand Jules, le voilà! Dumas a repris presque aussitôt son plâtre, mcuié sur un bronze du musée de Besançon. Il n'y avait que trois épreuves tirées. Celle-ci est la moins mauvaise.
A GUSTAVE FLAUBERT
Mardi, 26 Août 1857.
Cher ami,
Je VOUS écris à la hâte un petit mot avant 5 h., uniquement pour vous prouver mon repentir de n'avoir pas répondu à vos affectueux sentiments. Mais si vous saviez dans quel abîme d'occupations puériles j'ai été plongé! Et l'article sur Madame
LfcTTHE.S 1857 iZj
Bovary recule encore de quelques jours! Quelle interruption dans la vie qu'une aventure ridicule !
La comédie s'est jouée jeudi, cela a duré longtemps !
Enfin, 3oo fr. d'amende, 200 fr. pour les éditeurs, suppression des numéros 20, 3o, 89, 80, 81 et 87. Je vous écrirai longuement cette nuit.
Tout à vous, vous le savez.
A POULET-MALASSIS
Cher ami.
Je vais voir M. Pinard et M. Vaïsse, à 6 h.; comme j'ai beaucoup à faire dans les quatre derniers jours, j'eusse été heureux de régler dès ce soir, avec vous, la marche que nous allons suivre, si je ne fais pas appel.
Si je consens à me soumettre tout de suite, il y aura remise des amendes.
A MADAME SABATIER
3i Août 1857.
J'ai détruit ce torrent d'enfantillages amassé sur ma table. Je ne l'ai pas trouvé assez grave pour vous, chère bien aimée. Je reprends vos deux lettres, et j'y fais une nouvelle réponse. Il me faut, pour cela, un peu de courage; car j'ai abominablement mal aux nerfs, à en crier, et je me suis réveillé
avec l'inexplicable malaise moral que j'ai emporté hier soir de chez vous.
... manque absolu de pudeur.
C'est pour cela que lu m'es encore plus chère.
... il me semble que je suis à toi depuis le premier jour où je t'ai vu. Tu en feras ce que tu voudras, mais je suis à toi, de corps, d'esprit et de cœur.
Jg t'engag^e à bien cacher cette lettre, malheureuse 1 — Sais-tu réellement ce que tu dis ? Il y a des gens pour mettre en prison ceux qui ne paient pas leurs lettres de change, mais les serments de l'amitié et de l'amour, personne n'en punit la violation.
Aussi je t'ai dit hier : Vous m'oublierez, vous me trahirez ; celui qui vous amuse vous ennuiera. — Et j'ajoute aujourd'hui : Ce/rt/'/à seul soujfrira qui, comme un imbécile, prend au sérieux les choses de l'âme. — Vous vo3'ez,ma bien belle chérie, que j'ai à' odieux préjugés à l'endroit des femmes. — Bref, je n'ai pas la foi. — Vous avez l'âme belle, mais en somme c'est une âme féminine.
Voyez comme en peu de jours notre situation a été bouleversée. D'abord, nous sommes tous les deux possédés de la peur d'affliger un honnête homme qui a le bonheur d'être toujours amoureux. Ensuite, nous avons peur de notre propre orage, parce que nous savons (moi surtout) qu'il y a des nœuds difficiles à délier.
Et enfin, enfin, il y a quelques jours, tu étais une divinité, ce qui est si commode, ce qui est si
LETTRES 1857 iSg
beau, si inviolable. Te voilà femme, maintenant, — Et si, par malheur pour moi, j'acquiers le droit d'être jaloux! ahl quelle horreur seulement d'y penser I mais, avec une personne telle que vous, dont les yeux sont pleins de sourires et de grâces pour tout le monde, on doit souffrir le martyre.
La seconde lettre porte un cachet d'une solennité qui me plairait, si j'étais bien sûr que vous la comprenez. Never meet or never part t Cela veut dire positivement qu'il vaudrait bien mieux ne s'être jamais connu, mais que quand on s'est connu on ne doit pas se quitter. Sur une lettre d'adieux, ce cachet serait très plaisant.
Enfin, arrive ce que pourra. Je suis un peu fataliste. Mais ce que je sais bien, c'est que j'ai horreur de la passion, — parce queje laconnais, avec toutes ses ignominies; — et voilà que l'image bien aimée qui dominait toutes les aventures de la vie devient trop séduisante.
Je n'ose pas trop relire cette lettre; je serais peutêtre obligé de la modifier, car je crains bien de vous affliger; il me semble que j'ai dû laisser percer quelque chose de la vilaine partie de mon caractère.
Il me paraît impossible de vous faire aller ainsi dans cette sale rue J.-J. -Rousseau. Car j'ai bien d'autres choses à vous dire. Il faut donc que vous m'écriviez pour m'indiquer un moyen.
Quant à notre petit projet, s'il devient possible, avertissez -moi quelques jours d'avance.
Adieu, chère bien aimée; je vous en veux un peu d'être trop charmante. Songez donc que, quand
l4o CHARLES BAUDELAIKE
j'emporte le parfum de vos bras et de vos cheveux, j'emporte aussi le désir d'y revenir. Ri alors quelle insupportable obsession !
Décidément, je porte ceci moi-même rue J.-J.- Rousseau, dans la crainte que vous n'y alliez aujourd'hui. — Gela y sera plus tôt.
A ARMAND FRAISSE
. . . Vous sentez la poésie en véritable dilettantiste. C'est comme cela qu'il faut sentir.
Par le mot que je souligne, vous pouvez deviner que j'ai éprouvé quelque surprise à voir votre admiration pour de Musset.
Excepté à l'âg-e de la première communion, c'est à dire à l'âge où tout ce qui a trait aux filles publiques et aux échelles de soie fait l'effet d'une religion, je n'ai jamais pu souffrir ce maître des gandins, son impudence d'enfant gâté qui invoque le ciel et l'enfer pour des aventures de table d'hôte, son torrent bourbeux de fautes de grammaire et de prosodie, enfin son impuissance totale à comprendre le travail par lequel une rêverie devient un objet d'art. Vous arriverez un jour à ne raff'oler que de la perfection, et vous mépriserez toutes ces effusions de l'ignorance.
Je vous demande pardon de parler de certaines choses si vivement; le décousu, la banalité et la négligence m'ont toujours causé des irritations peutêtre trop vives.
LETTRES 1867 l4l
A MADAME SABATIER
Si je n'ai pas le plaisir de vous trouver, je vous laisserai ces babioles que je désirais vous faire lire. Je les emprunte à un de mes amis.
Tout à vous, de cœur.
A MADAME SABATIER
Très chère amie,
C'est jouer de malheur ; je ne vous ai pas répondu hier, alors que je me croyais sûr de venir ce soir chez vous, et, aujourd'hui, comme tant d'autres dimanches, il m'arrive des ennuis qui font que je vais m'enfermer comme une bête féroce. Tantôt, c'est la fatigue, le besoin de me coucher tout de suite, tantôt, c'est un travail. Dimanche dernier, c'était (ne riez pas, et gardez pour vous ce que je vous dis à l'oreille) une peur épouvantable d'être obligé de parler à Feydeau de son dernier roman.
Si vous supposiez que je ne pense jamais à vous, vous vous tromperiez beaucoup, — et je vous le dirais plus souvent, si vous n'aviez pas adopté pour moi de si vilains yeux. Hier, je voulais vous apporter un album que j'ai fait mettre de côté pour vous, mais j'ai préféré tarder un peu et demander d'autres épreuves. Je ne les ai pas trouvées assez belles. On fera un nouveau tirage, ou
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bien on en cherchera de meilleures dans un tirage précédent.
Rendez-moi le grand service de dire ce soir à Christophe qu'il faut absolument qu!il vienne demain, lundi soir ^ dîner chez moi, à l'Hôtel de Dieppe. Il le faut.
Saviez-vous que l'infortunée senora Martinez roulait dans les cafés lyriques, et qu'elle chantait, il y a quelques jours, à l'Alcazar ?
Je suis si malheureux, et si ennuyé, que je fuis toute distraction. J'ai même, tout récemment, malgré l'envie que j'ai de le connaître, refusé une charmante invitation de Wagner. Je vous raconterai plus tard ce que tout cela veut dire.
Je vous embrasse, avec votre permission, bien cordialement.
A MADAME SABATIER
Dimanche.
Comme je sens que je ne vous trouverai pas, je prépare un mot, d'avance.
Avant-hier, j'étais venu pour vous dire une chose que vous savez et dont vous ne doutez pas: c'est que je suis toujours consterné et affligé de tout ce qui vous afflige.
Je comptais dîner avec vous et Mosselmann, mais ce fut un dîner dont la grâce était absente. Car vous ne pouvez présumer que le monsieur russe vous ait remplacé. — Pour moi, du moins.
Tout à vous. Mille amitiés.
A MADAME SABATIBR
Mardi, 8 Septembre 1857.
Chère Madame,
Je vous écris de chez Rouvière qui ne peut m'offrir que deux stalles de balcon pour la première représentation du Roi Lear (vendredi). Je suis vraiment bien honteux, car j'eusse vivement désiré vous envoyer une loge. Ces stalles seront évidemment bonnes, et, si M. Mosselmann voulait bien accepter une de mes stalles, vous iriez demander l'hospitalité à Théophile, qui assurément recevra une loge de la direction du Cirque.
Ayez la bonté de me répondre un petit mot.
Je vous baise très humblement vos royales mains.
A MADAME SABATIER
10 Septembre 1857.
Il se trouve, chère Madame, que cette représentation est avancée d'un jour.
Je n'entends pas grand chose aux billets. Cependant ceux-ci ne me paraissent pas mauvais. Si vous jugez à propos de vous en servir, je m'arrangerai pour aller là-bas de mon côté; si vous jugez bon que j'aille cherchez M. Mosselmann chez vous, j'irai, à l'heure que vous voudrez bien m'indiquer.
l/(4 CHARLES BAUDELAIRE
Ayezl'oblig^eancede me répondre par le commissionnaire, car je ne rentrerai chez moi que tard. Tout à vous.
A MADAME SABATIER
Dimanche, i3 Septembre 1857.
Chère Madame,
Je serai obligé, ce soir, de me priver du plaisir de dîner chez vous. Je suis accablé d'affaires empiétant même sur le dimanche soir. De plus, quelques mésaventures, queje n'ai pas méritées, m'ont mis assez de noir dans l'esprit pour faire de moi un piteux convive, — plus piteux que d'ordinaire, — n'étant jamais bien gai.
Cependant, je saurai aller vous souhaiter un petit bonsoir, ainsi qu'à nos excellents amis. — Je vous supplie de ne pas mal interpréter mes très humbles excuses.
Présentez mes amitiés à tout le monde.
A MADAME SABATIER
Vendredi, 26 Septembre iSSy.
Très chère amie,
J'ai commis hier une énorme sottise. Sachant que vous aimez les vieilleries et les bibelots, j'avais avisé depuis longtemps un encrier qui pouvait
LETTRES — ibSy l45
VOUS plaire. Mais je n'osais pas vous l'eavoyer. Un de mes amis a montré l'intention de s'en emparer, et cela m'a décidé. Mais jugez de mon désappointement quand j'ai trouvé un objet usé, écorné, éraillé, qui avait l'air si joli, derrière la vitre.
Quant à la grosse sottise, la voici : je n'ai laissé au marchand ni ma carte, ni un mot pour vous, de façon que l'objet a dû tomber chez vous, comme un mystère : c'est moi, le coupable. Ne soupçonnez donc personne. Je n'ai réfléchi à ma sottise que ce soir.
Croyez aux affectueux sentiments de votre bien dévoué ami et serviteur.
A P0ULET-MALASSI3
9 Octobre i85j.
Je tardais, mon cher ami, à vous envoyer ce billet, parce que je voulais en même temps vous écrire une longue lettre sur tous mes griefs contre vous. Vous l'aurez, cette lettre, aussitôt que j'aurai deux heures à moi. Mon intérêt et le vôtre ! Vous vous moquez de moi, mon cher ami. Vous usez surtout contre vos intimes de votre déplorable faculté d'impertinence.
^ Si vous pouviez comprendre quel tort vous vous êtes fait avec votre ridicule opération chirurgicale Ih^s plaintes ont tardé quelque temps. Enfin,
elles ont fait explosion. Naturellement, comme j'en avais le droit, j'ai tout rejeté sur Malassis.
Tout ce que je vous demande, pour le moment^ mais avec insistance, une espèce de prière (car quelle formule employer avec un tempérament aussi léger que le vôtre ? ), c'est de ne pas faire de nouveaux cartons, avant de nous être entendus tous les deux sur la manière de les faire. Il sera peut-être nécessaire cV indemniser avec un exemplaire raisonnable quelques-uns des cent imbéciles qui sont tombés dans le piège.
Bien à vous.
Mes respects à votre mère, et mes amitiés à nos amis.
A MADAME SABAIIER
17 Novembre 1807.
Très chère amie.
Je me proposais de vous demander, aujourd'hui, la permission de vous faire une de ces bonnes visites où vous jouez, sans le savoir, le rôle divin du médecin. Mais je viens de recevoir un Monsieur galonné, muni d'une lettre du Ministre qui vent me voir aujourd'hui. Cela me dérange et m'ennuie. J'ignore absolument quand je pourrai jouir de votre dimanche, car j'ai commencé ce tour de force dont je ne suis capable que si rarement.
Je vous envoie les livres que je désirais vous faire lire. L'Ensorcelée est d'une nature beaucoup
plus élevée que La Vieille Maîtresse. Mais j'ai ie malheur de m'entendre si peu avec vous que je crains bien que vous ne partagiez pas mon enthousiasme, — enthousiasme ancien, il est vrai, et que je vérifierai de nouveau, quand vous aurez fini.
Mes amitiés à M. Mosselmann.
Votre bien dévoué.
A POULET-MALASSIS
3o Décembre 1857.
Mon cher ami,
Je viens de recevoir tout à l'heure votre lettre par Asselineau.
Si, après m'avoir lu, vous croyez devoir insister, renvoyez-moi de nouveau ce billet, que je vous expédie endossé.
Un imbécile maudit qui m'a fait un billet de 5oo fr., passé par moi chez T , ne l'a pas payé. Je désirais que T ne poursuivît pas, et je suis
allé le voir, lui offrant de rembourser pourvu qu'il ne me tracassât pas. Mais comme je lui demandais pour cela un peu trop de temps, il me dit : J'accepterais volontiers, en échange, un billet de M. Malassis, dont la signature est bonne et pour qui vous travaillez sans doute. Naturellement, j'ai refusé, ajoutant avec une franchise déplorable que je ne pouvais pas demander de complaisances à M. Malassis envers qui je n'avais pas encore tenu mes engagements. Il y a donc (selon moi) double
1^8 CHAULES lîAUDELAIRE
danger à lui livrer ce billet : i° parce que je suis responsable d'un effet non payé, 2° parce que j'ai dit que j'étais encore votre débiteur.
Présentez donc ce billet à votre banquier, comme si c'était moi qui le priasse de l'escompter, et ne me le renvoyez que si vous ne pouvez pas faire autrement.
Non, pas trop de navette. J'ai hâte de m'acquitter envers vous. En Janvier, les articles complémentaires seront finis, et, en Février, vous m'enverrez des épreuves chez ma mère. Car je vais m'y réfugier dans six semaines, au plus tard. Je suis dévoré par une de ces misanthropies qui vous ont tant amusé.
Il faudra, quand nous nous verrons, que nous parlions de nos comptes. C'est 85o ou 760 fr. que j'ai reçus devons (je ne me rappelle pas bien), et je ne vous ai livré qu'une édition des Fleurs du Mal.
Mais cela n'est pas pressé.
Quant aux Fleurs, je n'ai rien décidé de nouveau (je parle de Lévy), et ma mémoire a simplement tenu compte de la promesse que vous m'avez faite de considérer votre lettre de brouille comme non écrite, si besoin était.
Vous savez d'ailleurs que j'ai résolu de me soumettre complètement au jugement, et de refaire six poèmes nouveaux, beaucoup plus beaux que ceux supprimés. Mais quand la disposition poétique me reviendra-t-elle? Mes respects à votre mère, et mes amitiés à de Broise.
Réponse tout de suite.
A MADAME SABATIER
Dimanche, 3 Janvieri858,
Que je vous demande pardon de ne pas aller ce soir à cette bonne réunion! Outre que je suis peu gai, j'ai fait, toute la journée, des préparatifs de départ, et j'en sais fatigué. Je vais passer par Aiençon, et puis j'irai peut-être inspecter mon futur domicile, au bord de la mer.
Faites bien toutes mes amitiés à Théophile et à Mosselmann, et dites à Flaubert qu'il va recevoir de mes nouvelles.
Votre bien dévoué.
A MADAME SABATIER
Lundi, II Janvier i858.
Hélas! votre lettre m'arrive ou plutôt m'est remise, comme je rentre, à 3 h.
l5o CHARLES BAUDELAIRE
Mais, pour dire toute la vérité, je l'aurais eue dès hier, que je ne crois pas que j'eusse réussi. Je ne connais là-bas que Rouvière, que je ne vois plus depuis longtemps, et je sais que le sieur B est affreusement avare avec ses comédiens.
Ne m'en veuillez pas trop, je vous en prie.
Rouvière n'a évidemment pas reçu plus d'une ou deux stalles.
A MADAME SABATIER
Mardi, 12 Janvier i858.
Chère amie,
Si, c'est bien moi que Mossehnann a vu, il m'a vu dans un piteux état, cherchant partout une voiture. J'étais parvenu à détruire les étouflPements, avec les capsules d'éther, et les coliques, avec l'opium, quand une nouvelle infirmité est tombée sur moi. Je ne peux marcher qu'avec beaucoup de peine; quant à descendre un escalier tout seul, c'est une grande histoire. Pour comble de malheur, je suis plein de courses et d'affaires. Je n'ai pas besoin de vous dire que le ridicule de la douleur me fait plus de mal que la douleur.
J'irai vous voir dans peu de jours, — mais quand toutefois je ne boiterai plus, et quand je me sentirai très gai ; vous connaissez mes principes.
Il m'est arrivé, relativement à vous, un petit chagrin que je veux vous avouer, parce qu'il est irréparable. — J'avais, vers la fin du mois, avisé
LETTaES
deux éventails ou plutôt deux modèles d'éventail empire fort bien peints, — dont l'un, le tableau de Thésée et Hippolyte, de Guérin; — je me proposais de vous les offrir, connaissant votre passion pour les choses de cette époque. Mais je me figure à tort que personne n'a les mêmes idées que moi et que les choses doivent m'attendre interminablement dans les boutiques. A mon retour, ils avaient disparu.
Je vous remercie de tout mon cœur des excellents conseils littéraires que vous m'adressez. Ils sont excellents (abstractivement et généralement), surtout parce qu'ils viennent d'un excellent cœur ; mais je vous assure que, dans le cas présent, ils ont tort. Avant de faire mon installation définitive, il faut bien que je me débarrasse de tout ce que je ne pourrai pas faire là-bas.
Amitiés à Mosselmann.
AU yours.
A POULET-MALASSIS
Veadredi, 19 Février i858.
Mon cher ami.
Je suis désolé d'avoir échoué dans ma négociation auprès de Delacroix. La première de ses raisons pour se défendre est : qu'il n'attache pas une importance excessive à ses articles, mais que, s'il se décidait à les publier, il faudrait faire de très considérables remaniements. Or, il n'en a pas
l52 CHARLES DALDELAIRE
le courag-e maintenant. La seconde raison est étrang-e : il paraît que Silvestre fait de nombreux efforts pour le décider à cette publication. Or, ce qu'il a refusé à Silvestre, il ne peut pas me l'accorder. Ma liaison avec Silvestre rendrait, dit-il, cette concession plus amère à celui-ci. Asselineau, à qui j'ai conté tout cela, dit qu'il n'y a pas grand mal, et que, si j'avais réussi, il n'en serait pas résulté un grand bien pour vous. Vous en penserez ce que vous voudrez.
Je feuillette ce de Brosses. La folichonnerie de ce magistrat me déplaît souverainement. Je suis cependant étonné de voir qu'il a souvent l'esprit pittoresque. Mais, en somme, c'est très inférieur aux livres de Gautier sur l'Espagne, l'Italie, et Constantinople. — Ecrivez-moi donc ce que c'est qu'un Foligof.
Relativement à la deuxième première édition pour la Belgique (que Pincebourde a l'air, comme je vous l'ai dit, de désirer), j'ai réfléchi à votre objection, à savoir que cette édition nuirait, en Belgique, à la vente d'un certain nombre d'exemplaires de votre seconde édition française. Je suis toujours en proie à de tels besoins d'argent que j'incline beaucoup à ne pas voir ce danger, mais je vous donne ma parole d'honneur que je ne prendrai pas seul cette détermination. Je consulterai quelqu'un, je vous consulterai vous-même encore, et enfin, si au dernier moment il vous plaît de vous y opposer, je me résignerai à ne pas conclure.
Relativement à la grosse question, à la cruelle,
LETTRES l858 l53
à l'urgente, dont nous avons parlé, ne vous obstinez pas à attendre votre argent, si vous ne l'avez pas encore touché. Envoyez-moi plutôt tout de suite le billet pour T ,à une échéance commode pour l'escompte. Si vous craignez que l'échéance ne vous trouve gêné, rien ne me sera plus facile que de le faire renouveler.
Cherchez mon reçu de 35o fr.
Je vous envoie ci-joint le mien, conçu, je crois, comme vous me l'avez demandé.
Il faut, mon cher ami, que je vous démontre l'urg-ence de tout ceci :
Par les ruses d'un avoué et par du contre-papier timbré, je suis parvenu à allonger les délais relatifs à une affaire assez grave ; mais les derniers délais possibles sont expirés aujourd'hui, et, si vous ne me venez pas en aide, selon votre gracieuse pro messe, je vais être en proie à un drame, un de ceux qui retardent tout travail.
De plus, je tiens à partir au plus vite pour aller m'installer là-bas, et je suis obligé de faire feu de toutes pièces, et flèche de tout bois. Je dois vous dire (ne vous en off'ensez pas) que votre facilité et votre obligeance m'ont causé un fort agréable étonnement. Puisque l'étonnement rapporte de la gloire à celui qui le crée, comme de la jouissance à celui qui le subit (quoi qu'en dise Asselineau), glorifiezvous donc.
Relativement aux exemplaires d'Alençon et aux feuilles à réimprimer, ne faisons rien, je vous en
l54 CHAULES n.VUDELAIRE
supplie, que de concert, ni sans nous prévenir i'an jj
et l'autre.
Bien à vous. i
jc). Quai Voltaire.
Si c'est de l'argent, pas par la poste.
A POULET-MALASSIS
21 Février i858.
Mon cher ami,
J'accepte avec reconnaissance l'expression de vos regrets, mnis je suis obligé de confesser que vos raisons sont excellentes. Seulement, je voudrais bien voir au diable Monselet et Babou.
Si, par la suite, je vous demande quelques services de billets, ce ne sera qu'en vous envoyant des délégations signées et enregistrées, de manière à sauvegarder votre responsabilité.
Vous avez cru devoir me dédommager en me donnant toute liberté pour l'édition belge, mais je n'accepte pas cela. Parce que Je suis sans le sol, ce n'est pas une raison pour faire une sottise.
Je ne vois qu'une seule clause qui pourrait concilier votre intérêt avec le mien, ce serait que l'éditeur belge s'engageât à écouler son édition en quatre ou cinq mois. Or, cette hypothèse ne vous paraîtelle pas absurde ?
Je causerai de nouveau avec Pincebourde, mais
LETTRES lS58
je crois l'affaire perdue par suite des considérations que nous avons examinées.
Pardon de ne pas affranchir ma lettre.
Ce de Brosses a un genre d'esprit bien hideux.
A POULET-MALASSIS
Dimanche, 7 Mars i858.
Ah 1 j'étais fort inquiet.
Mais, mon cher ami, vous avez une bien mauvaise mémoire.
A l'époque dont vous me parlez, je vous ai envoyé coup sur coup, parce qu'ils n'étaient pas très correctement faits, trois billets de 35o fr. Deux seulement ont été employés ; donc, c'est 700 fr.
Vous avez raison, mais notre position est simple.
5oo fr. pour deux ouvra^^es qui devaient être tirés à i.ooo et être vendus 2 fr. Quoi qu'en dise le père de Broise, j'ai toujours déclaré que, vu les tribulations dont j'étais cause, je ne réclamerais pas plus de 25o fr. pour l'un de ces ouvrages; donc, restent 260 fr., — plus 35o, dont vous avez le reçu. — Total, 600. — Et j'ai différentes choses à vous livrer.
Je n'ai pas usé de votre large permission, et je n'ai rien fait, quant à la Belgique; j'ai trouvé la matière trop grave pour agir tout seul, ou au moins sans vous en instruire. Dans cette question, laissez
l56 CHARLES BAUDELAIRE
de côté le petit Pincebourde. — Ne croyez qu'à moi. Je pense qu'en somme je nuirais à la question française. Donc, il faut opter, et je n'opterai qu'après vous avoir averti.
Tout à vous.
A POULET-MALASSIS
Mardi, i3 Avril i858.
Mon cher ami,
Je suis revenu à Paris, il y a une semaine. Je me suis remis à mes Confessions du mangeur, tout de suite.
Je désirerais que vous me répondiez ce soir mercredi, avant l'heure du courrier, pour me dire quel jour vous venez à Paris, parce que je veux faire en sorte que le manuscrit soit terminé pour votre arrivée. Nous arrangerions tout de suite cette bêtise de délégation qui me permettra enfin de partir pour Honfleur, et en même temps vous pourriez, si cela vous amusait, prendre connaissance du chef-d'œuvre en question.
J'ai reçu à Corbeil votre lettre. Je n'ai trouvé aucune gravure à Paris; c'est un paquet égaré dans une gare. Quant aux autographes, je me propose depuis longtemps de mettre tous mes papiers en ordre, et alors je vous donnerai tout ce que vous voudrez.
Avez-vous été gratifié d'une diminution d'amende? Rapetti ne s'est-il pas occupé de cela?
LETTRES — i858 iSy
Tout à vous, mes respects, je vous prie, à votre mère. Bonjour à de Bioise.
U Arthur Gordon Pym est au brochage, si toutefois vous vous intéressez encore aux livres qui ne sont pas à vous.
J'ai eu, hier, à V Intérieur une conversation relative aux deux cent soixante-dix exemplaires. Ça se présente mal. Je vous raconterai cela.
A MADAT.IK SADATIER
Dimanche, 2 Mai i858.
Voilà, ma chère amie, le petit livre dont je vous avais parlé et qui vous amusera, j'en suis sûr.
Que vous avez été méchante de ne pas même me laisser le temps de vous remercier de toute la joie que j'ai trouvée dimanche et hier auprès de
vous
Votre extraordinaire Madame Nieri a commis en me quittant un enfantillage digne d'une étrangère. Avant que j'eusse eu le temps de donner mon adresse au cocher, elle s'était avisée de le payer, et, comme je me fâchais, elle a dit : // est trop tardy c'est fait! — et puis, avec une vitesse aussi extraordinaire qu'elle, elle s'est élancée, elle et ses jupes, dans le grand escalier de l'hôtel.
Tout à vous. — Je vous embrasse comme un très ancien camarade que j'aimerai toujours. (Le mot camarade est un mensonge; il est trop vulg-aire, et il n'est pas assez tendre.)
l58 CHARLES BAUDKLAIRE
A POULET-MALASSIS
Vendredi, i4 Mai i858.
L'affaire de L'Opium traîne et traînera encore un peu ; vous savez mon observation relativement au Moniteur et l'indécision du Moniteur, relativement à L'Opium.
J'attendais avec impatience Mérimée qui m'est indispensable pour cette affaire. Enfin, il est revenu hier. Si, malgré toutes mes ruses, Le Moniteur persiste dans sa timidité, il me restera la Revue française, où malheureusement je ne trouverai que 600 fr. au plus, au lieu de i.ooo.
Donc, pas de délég-ation, et c'est moi qui vous prie de vouloir bien appuyer ma signature do la vôtre.
A l'époque où ce billet écherra, je serai chez ma mère, car j'y serai dès le 10 Juin. Vous comprenez que jamais je ne permettrai qu'il arrive là le scandale d'un protêt. Soyez donc bien tranquille.
Honjlcur est une adresse suffisante. La maisoji n'est pas dans une rue, elle est dans une situation isolée. Ajoutez cependant, si vous voulez : chez Madame Aupick, au-dessous de la dernière ligne; mais est-ce nécessaire?
Je sais que ces demandes de services vous répugnent; nous en avons causé. Mais j'ai adopté cette
LETTRES — i858 i5g
méthode, d'abord sous la pression d'âne nécessité très urgente, et ensuite parce que, sur un billet de vous, M. T m'aurait rogné loo ou 200 fr. pour payer les sottises de M. M
Ainsi, mon cher ami, je vous avouerai sans phrases que j'ai compté sur votre amitié.
J'ai d'ailleurs peu de choses à vous dire, si ce n'estque je suis, depuis longtemps, presque malade ; je suis dans une crise de froid, de tristesse et de coliques.
Je n'ai pas encore eu le courage de classer mes paperasses en désordre depuis deux ans, et de chercher vos autographes. Seulement, je sais à peu près ce que je pourrai vous offrir : du Delacroix, du Sainte-Beuve, du Custine (Fleurs du Mal), et un George Sand, cruellement annoté par moi. Mais encore faut-il les chercher.
Je vous ai adressé V Arthur Gordon Pym, mais ce n'est pas moi qui l'ai mis à la poste. L'avez-vous reçu?
Daignez donc m'informer de ce que vous faites, et de ce que le parquet fait relativement aux deux cent soixante-dix exemplaires.
La journée de demain vous suffit, n'est-ce pas, pour escompter et pour m'écrire? D'ailleurs, le dérangement n'est pas grand, et pensez à mon extrême besoin.
La Madelène me charge de vous rappeler que vous lui avez offert Les Païens.
Tout à vous.
lOo CM ARLES BAUDELAIRE
A SAINTE-BEUVE
Mardi, 18 Mai i858.
Je crois que je tombe aussi mal que possible, n'est-ce pas? Vous avez aujourd'hui des fonctions ; — mais, en venant vous voir après 4 h., je pourrai peut-être vous trouver. En tout cas, que je me trompe ou que je ne me trompe pas, si vous êtes occupé ce soir de vos affaires, mettez-moi à la porte comme un vrai ami.
Mercredi, 19 Mai i858.
Mon cher ami.
Je vous remercie de votre promesse et fen profiterai.
Dans peu de jours, vous aurez la délégation. J'étais obligé de lâcher pour quelquesjoursL'O/jmm Dour Le Haschisch qui sera livré le 22, et voilà pourquoi, vous ne pouvant pas escompter un billet à Alençon, je vous en demandais un de vous, escomptable par moi à Paris. Je n'ai donc rien à objecter contre votre prudence. Une seule observation : vous me parlez de chat échaudé. Je sais à quoi vous faites allusion, mais cela ne me regarde
LETTRES l858 l6l
pas. Je n'ai pas à porter la responsabilité des sottises des autres.
J'étais autrefois très lié avccun doreur qui, qiiand je lui reprochais son sans-gène et son sans-façon avec moi, me réiyonchil: Pourquoi me ffenerais-Jc, puisque vous êtes mon ami? Il me semblait, à moi, que c'était justement parce que j'étais son amj qu'il me devait plus d'honneurs et plus d'ég-ards qu'aux pratiques vulgaires. Je ne vous compare certainement pas à un doreur, mais quelquefois votre amitié pour moi vous pousse à me traiter un peu mal, comme dans le cas présent, où je subis un paquet de reproches qui ne me concernent pas.
Veuillez me renvoyer le billet de 600 fr., payable à Honjleur. Om, Les Curiosités seront finies le i5 Juin, et un incident est récemment arrivé, qui me permet de croire qu'elles se vendront très bien.
Encore une fois, que vous a-t-on dit au parquet, et que résolvez-vous, les feuilles à imprimer, chez vous, ou d Paris ? A qui diable voulez-vous que Je m'adresse pour savoir cela, si ce n'est à vous?
L'Opium sera fini à la fin du mois, et Les Curiosités, le i5.
Tout à vous, mes respects à votre mère.
A MONSIEUR
II Jiiiu iS58.
Certes, Monsieur, votre reproche est fort dur, OU du moins j'y suis fort sensible. Ne pouviez-
l62 CHARLES BAUDELAIRE
VOUS pas tout supposer, excepté l'étourderie? Que par exemple la matière moussait, que les observations abondaient, ou, ce qui est la vérité, que j'avais été malade?
Devais-je vous écrire une nouvelle lettre d'excuses, pendant votre absence, ou écrire à M. Hervé, dont j'ai oublié l'adresse sur votre table?
J'espérais aussi que M. Babou, qui désirait vous voir, vous dirait qu'il m'avait vu sérieusement
malade.
Je me console, en pensant que vous serez assez content de votre nouveau collaborateur, pour oublier son inexactitude. Car votre article a marché.
Tout à vous.
i4 Juin i858.
Cher ami.
Je viens de lire votre travail sur Fanny. Ai-je besoin devons dire combien c'est charmant, et comme il est étonnant de voir un esprit, à la fois si plein de santé, d'une santé herculéenne, et en même temps le plus fin, le plus subtil, le plus femmelin? A propos du/mmr///i, j"ai voulu vous obéir et lire l'œuvre du stoïcien. Malgré le respect que je dois avoir pour votre autorité, je ne veux pas décidément qu'on supprime la galanterie, la chevalerie, la mysticité, l'héroïsme, en somme le trop-plein et l'excès (qui sont ce qu'il y a de plus charmant, même dans l'honnêlelé).
LETTRES — i858 i63
Avec vous, il faut être cynique, car vous êtes trop fin pour que la ruse ne soit pas dangereuse. Eh bien ! cet article m'a inspiré une épouvantable jalousie. — On a tant parlé de Loève-Veimars et du service qu'il avait rendu à la littérature françaisel Ne trouverai-je donc pas un brave qui eu dira autant de moi?
Par quelles câlineries, ami si puissant, obtiendraije cela de vous ? Cependant, ce que je vous demande n'est pas une injustice. Ne me Tavez-vous pas un peu offert, au commencement? Les Aventures de Pym ne sont-elles pas un excellent prétexte pour un aperçu général? Vous qui aimez à vous jouer dans toutes les profondeurs, ne ferez-vous pas une excursion dans les profondeurs d'Edg-ar Poe ? Vous devinez que la demande de ce service est liée^ dans mon esprit, à la visite que je devais faire à M. Pelletier. Quand on a un peu d'argent et qu'on va dîner avec une vieille maîtresse, on oublie tout ; mais il y a des jours où les injures de tous les sots vous montent au cerveau, et alors on implore son vieil ami Sainte-Beuve.
Or, justement, ces jours derniers, j'ai été littéralement traîné dans la boue, et (plaignez-moi, c'est la première fois que je manque de dignité) j'ai eu la faiblesse de répondre.
Je sais combien vous êtes occupé et plein d'application pour vos leçons, pour toutes vos fonctions et pour tous vos devoirs, etc., etc.. Mais, si on ne mettait pas parfois un peu d'excès dans la bienveillance,dans la bonté, où serait le héros de la bien-
iQ^ CHARLES BAUDELAIRE
veillance? Et, si on ne disait pas trop de bien des bravesgenSjCommentles consolerait-on des injures de ceux qui ne veulent dire d'eux que trop de mal?
Enfin, je vous dirai, comme d'habitude, que tout ce qui sera votre volonté sera bien.
Tout à vous. Je vous aime plus encore que je n'aime vos livres.
A SAINTE-BEUVE
i4 Août i858.
Est-il permis de venir se réchauffer et se fortifier un peu à votre contact? Vous savez ce que je pense des hommes atonifiants et des hommes toniques. Si donc je vous dérange, il faut vous en prendre à votre qualité, encore plus qu'à mon infirmité. J'ai besoin de vous comme d'une douche.
A POULET-MALASSIS
3 Novembre i85S.
Mon cher ami, J'ai vu l'oncle Beuve, hier soir. Il a en vain cherché le traité Charpentier pour se bien rendre compte de l'étendue de son droit. Vous aurez doucà causer avec lui, à votre prochain voyage. Quand je vous verrai, je vous rendrai compte de cette tort longue conversation. Trois choses seulement : il a été très frappé de votre idée de portraits —Gomme
LETTRES — i858 i65
Charpentier a nég-ligé sa vente, et comme il gardera le droit de continuer son édition dans son format, Sainte-Beuve veut contrebalancer votre infériorité (concurrence à prix élevé), en faisant pour ainsi dire une tout à fait nouvelle édition : il remaniera beaucoup, et il ajoutera des types nouveaux, ainsi Louise Labé. Enfin, il m'a demandé si dans votre imprimerie on pouvait travailler soigneusement, et largement, ses épreuves. Vous voyez que je ne suis pas le seul fou qui ait cette marotte.
Mon cher, l'ouverture est donc sérieusement faite. Maintenant, comme je suis votre ami autant que l'ami de Sainte-Beuve, je vous dirai que j'ai un peu peur pour vous. Avez-vous pensé qu'en supposant votre livre rajeuni par l'écrivain et parfaitement fabriqué vous seriez oblig^é de vendre trois fois plus cher que Charpentier, et que l'écoulement ne pouvait avoir lieu que chez les personnes qui n'avaient pas encore ce livre dans leur bibliothèque ? Quand je dis : trois fois plus cher, y exagère peut-être, mais pius cher est inévitable.
Je vous croyais fâché parce que j'avais glissé, parmi les autographes, deux lettres de vous où vous me menaciez de me poursuivre. Le fait est que j'ai trouvé plaisant de vous les faire lire. Mais, après que le paquet fut porté à la poste, je réfléchis que vous alliez peut-être prendre pour vous ce que je vous disais de certaines lettres. Enfin, pour réparer cette impertinence involontaire, je vous envoie un Gérard de Nerval ; il n'est pas beau, mais ils sont rares...
iCG CHARLES nAUDELAIRK
C'est une mauvaise action que de donner des lettres. J'espère bien que vous ne me compromettrez pas, et que vous n'irez pas dire aux gens : M, Baudelaire m'a donné une lettre ridicule que vous lui aviez écrite dans telle circonstance.
Ne perdez pas le projet du dessin. Nous ne sommes pas pressés du tout. Car vous savez qu'il y aura une troisième préface, et elle n'est pas faite...
Parmi les noms que vous m'avez cités, celui qui me va le mieux, c'est M. Penguilly. J'avais pensé à Nanteuil.
J'oubliaisquelque chose. J'ai dit à Sainte-Beuve : Mais, quand Charpentier verra votre ouvrage s'améliorer pour Malassis, il vous sommera de l^ faire profiter aussi, lui, de ces améliorations ? — Il m'a répondu que Charpentier, comme marchand, n'avait pas le droit de demander plus que ce qu'il a, et qu'il répondrait, lui, Sainte-Beuve : La question de goût s'est déplacée. Pour moi, elle se traite maintenant chez un autre libraire. En effet, c'est fort net.
Je prépare toujours ma double installation nouvelle, car alors je réparerai seize ans de fainéantise. La rue Beautreillis, et Honfleur. Je suis allé voir le local. Il est perché au-dessus de la mer, et le jardin lui-même est un petit décor. Tout cela est fait pour l'étonncment des yeux. C'est ce qu'il me faut. En attendant, pendant huit jours encore, quai Voltaire.
Tout à vous.
LETTRES l858 167
A POULET-MALASSrS
Jeudi, 1 1 Novembre i858.
J'ai reçu vos remerciements, et, ils m'ont étonné. Je voulais absolument vous être agréable en vous envoyant un morceau inédit que je pouvais ajouter simplement aux piè<ces que j'accumule pour un journal quelconque, et je ne croyais pas que ce misérable sonnet pût ajouter quelque chose à toutes les humiliations que Les Fleurs du Mal vous ont fait subir. Je voulais vous être agréable, rien de plus, et je ne peux pas comprendre en quoi j'ai mérité tant d'injures, à ce point que vous me compariez au Déranger secret, comme a fait Veuillot...
En somme, tout cela est bien léger. La seule chose grave qui y est contenue est cette faculté mystérieuse qui vous pousse à injurier vos amis, avec d'autant plus d'audace qu'ils sont plus intimes et plus anciens. Aussi, quand je vous vois faire une connaissance nouvelle, je suppute en moi-même dans combien d'années elle sera digne d'être insultée par vous. a aussi une propension singulière de ce genre, mais au moins a-t-il le mérite d'être bête. H y a encore de Broise disant à Banville : f^e préfet d'Alençon nous a demandé pourquoi nous publiions des bêtises comme les Odes.
Un autre que vous, un esprit raisonnable, aurait écrit : Je vous sais gré de votre cadeau^ mais votre
l68 CHAULKS BAUDELAIHE
talent est compromettant pour un journal de province. Seulement, si vous aviez écrit cela, vous n'auriez pas suffisamment brillé à vos propres yeux. Il fallait assaisonner votre lettre d'une masse d'impertinences pour un de vos vieux amis qui ne peut pas avoir de querelles avec vous.
Croyez que, si je me moque un peu de vous, c'est pour votre bien. Un de ces jours, il vous arrivera un malheur, pas par moi, bien entendu. Je vous assure que j'ai bien souffert souvent de cette tournure maladive de votre esprit, et je connais bien d'autres individus qui, ne sachant pas ce qu'il y a de Icuahle en vous, vous ont pris simplement pour ce que vous n'êtes pas, pour un homme mal élevé. Maintenant, cherchez-moi querelle, si vous voulez.
Ouf ! j'ai fini, et j'ai accompli mon devoir.
Tout à vous...
A POULKT-MALASSIS
Samedi, i3 Novembre iS58.
Je vous remercie de tout mon cœur, même de cette protestation d'am.itié dont je n'avais aucun besoin, puisque je n'ai jamais douté d'elle.
Mais le reviens à mes moutons : Qu'est-ce donc que l'esprit qui dit le contraire de ce qu'il veut dire?
Tout à vous.
LETTRES l858 169
Si VOUS n'avez jamais lu V Ensorcelée^ profitez de la réimpression Bourdilliat(L£6r««/'«e nouvelle). Je viens de relire ce livre qui m'a paru encore plus chef-d'œuvre que la première fois.
A POULKT-MALASSIS
7 Décembre 1808, 9 h. du soir.
Mon cher ami,
Vous m'avez rendu 6f>« /ieiireux,ei maintenant VOUS me rendez très ma/henreux. Toiil ce que contient votre lettre est très juste et vraiment irréfutable, sauf la fin {l'expédient) qui est absurde.
Cependant, je réponds à votre lettre, parce qu'elle n'est en somme que la répétition d'objections que vous et moi nous avions également prévues et que j'espérais pouvoir lever ou vous faire trouver légères.
Avant tout, deux choses : d'abord, si j'avais accompli toute la besogne qui représente toute la somm.e désirée, je n'aurais pas besoin d'implorer votre aide. Ensuite, remarquez que je ne m'étais pas dissimulé que c'était là un service exceptionnel; mais, enmôme tetiips, vous aviez compris que c'était pour moi une question de sécurité, de Jouissance immédiate, et conséquemment de travail plus actif. Ceci n'avait-il pas une valeur, une valeur morale au moins? Quand vous me demanderez quelque chose de difficile à accomplir, ou qui im-
plique même un risque, je ferai mes efforts pour le faire.
Maintenant, votre lettre. Je vous ai dit, pour résumer brièvement : J'ai un traité à accomplir; il me donne an délai de six mois : je vous délègue le revenu impliqué dans le traité^ et, pour répondre au cas de paresse ou de mort, je vous laisse un reçu de vos billets, avec la possibilité d'être remboursé sur un revenu d'une autre nature.
Dans aucun des deux cas, je l'avoue, la concordance entre vos échéances et les miennes n'est absolument gâTâniie. (Il n'est question, dans votre lettre, que de cette terrible concordance.) Quand, dans notre conversation, vous avez soulevé cette objection, assez grave en effet pour vous, je vous ai répondu que je ne pouvais la résoudre que par le zèle et par la promesse que m'a faite de Galonné d'imprimer toujours et au fur et à mesure que je lui enverrais de la matière.
Encore quelques mots : rien de ce que je vous ai dit n'est absurde; vous ne doutez de rien de ce que que je vous ai dit. Tachez donc de trouver dans votre cœur un nouveau moyen pour me donner le repos que je cherche si ardemment.
Par exemple : billets de moi, payables chez ma mère (petite garantie ajoutée, c'est à dire l'horreur d'un protêt chez ma mère), et, comme après tout Malassis resterait responsable comme endosseur, je lui ferais également les deux délégations en question, quelque absurde que cela puisse paraître.
Ai-je besoin de vous dire que vous pouvez tirer
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sur moi, comme vous en aviez l'intention (je viens de penser à cette niaiserie), et que je vous prie simplement d'être exact ?
Gomme vous avez l'esprit bizarre, il faut que je vous supplie de ne voir ici ni une épigramme, ni une câlinerie.
Vous avez eu tort de couronner l'explication de vos craintes par des récriminations contre les indiscrets. Pourquoi voulez-vous que je porte des fautes qui ne sont pas les miennes ?
Tout à vous. Répondez-moi, 2 2 ,riie Beaiitreillis, et tout de suite. Vous devinez sans doute dans quel état je suis.
Bonjour à de Broise, j'espère bien que vous ne lui racontez pas tout cela.
Si vous ne me répondiez pas, 22, rue Beautreillis, la lettre ne m'arriverait que ybr^ tard.
A POULET-MALASSIS g Décembre 1808, 6 h. 1/2 du soir.
Mon cher ami,
J'attendais un mot de vous, ce malin, — et puis, ce soir. — Or, pour mes affaires littéraires, je suis obligé de voir Galonné, demain. — Que vaisje lui dire, sans réponse de vous ? La teneur de votre réponse devait évidemment diriger une conversation avec lui. Ecrivez-moi donc un magnifique non, non, pas de billets de moi, pas de billets de vous, pas de billets Galonné; alors, je serai con-
tent. — Positivement, je n'irai pas demain chez lui, si je n'ai pas reçu une lettre de vous. Tout à vous.