‹ Lettres, 1841-1866, portrait en héliogravureChapitre 34 sur 80 · Faites bien votre compte pour la justification · texte numérisé non relu

Faites bien votre compte pour la justification

10. — Les chiffres romains, qui servent de division, seront accompagnés de sous-titres, dans Le Haschisch, comme dans L'Opium.

Naturellement, cela fera une table des matières.

Il me semble que le titre le plus vrai, c'est : Le Paradis artificiel.

A POULET-MALASSIS

Dimanche soir, 8 Janvier 1860.

Ce que je vous écris ce soir vaut la peine d'être écrit :

M. Méryon m'a envoyé sa carte, et nous nous sommes vus. Il m'a dit : Vous habitez un Hôtel dont le nom a dû vous attirer ^à cause du rapport qu'il a, je présume, avec vos goûts. — Alors, j'ai regardé l'enveloppe de sa lettre. Il y avait : Hôtel de Thèbes, et cependant sa lettre m'était arrivée.

Dans une de ses grandes planches, il a substitué à un petit ballon une nuée d'oiseaux de proie, et, comme je lui faisais remarquer qu'il était invraisemblable de mettre tant d'aigles dans un ciel parisien, il m'a répondu que cela n'était pas dénué de fondement, puisque ces gens-là (le gouvernement de l'Empereur) avaient souvent lâché des aigles pour étudier les présages, suivant le rite, —

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et que cela avail été imprimé dans les journaux, même dans Le Moniteur.

Je dois dire qu'il ne se cache en aucune façon de son respect pour toutes les superstitions, mais il les explique mal, et il voit de la cabale partout.

Il m'a fait remarquer, dans une autre de ses planches, que l'ombre portée par une des maçonneries du Pont-Neaf sur la muraille latérale du quai représentait exactement le profil d'un sphinx; — que cela avait été, de sa part, tout à fait involontaire, et qu'il n'avait remarqué cette singularité que plus tard, en se rappelant que ce dessin avait été fait peu de temps avant le Coup d'Etat. Or, le Prince est l'être actuel qui, par ses actes et son visage, ressemble le plus à un sphinx.

Il m'a demandé si j'avais lu les nouvelles d'un certain Edgar Poe. Je lui ai répondu que je les connaissais mieux que personne, et pour cause. Il m'a demandé alors, d'un ton très accentué, si je croyais à la réalité de cet Edgar Poe. Moi, je lui ai demandé naturellement à qui il attribuait toutes ses nouvelles. Il m'a répondu : A une Société de littéraleurs très habiles, très puissants, et au courant de tout. Et voici une de ses raisons : La Rue Morgue. J'ai fait un dessin de la Morgue. — Un Orang-outang. On m'a souvent comparé « un singe. — Ce singe assassine deux femmes, la mère et sa fille. Et moi aussi f ai assassiné moralement deux femmes, la mère et sa fille. — J'ai toujours pris le roman pour une allusion à mes malheurs. Vous me feriez bien plaisir si uous pouviez me retrou-

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uer la date où Edgar Poe, en supposant qiiil nait été aidé par personne, a composé ce conte, pour voir si cette date coïncide avec mes aventures.

Il m'a parlé, avec admiration, du livre de Michelet sur Jeanne d'Arc, mais il est convaincu que ce livre n'est pas de Michelet.

Une de ses grandes préoccupations, c'est la science cabalistique, mais il l'interprète d'une façon étrano-e, à faire rire un cabaliste.

Ne riez pas de tout ceci avec de méchants bougres. Pour rien au monde, je ne voudrais nuire à un homme de talent...

Après qu'il m'a quitté, je me suis demandé comment il se faisait que moi, qui ai toujours eu, dans l'esprit et dans les nerfs, tout ce qu'il fallait pour devenir fou, je ne le fusse pas devenu. Sérieusement, j'ai adressé au ciel les remerciements du pharisien.

Guys et moi, nous sommes pleinement réconciliés. C'est un homme charmant, plein d'esprit, et il n'est pas ignorant, comme tous les littérateurs.

Voilà une lettre navrante. La Revue internationale elle-même m'a moins humilié par ses sottises que vous par les miennes. Je reprends votre lettre article par article.

I. — Du monde féminin, mundi muUebri. — Gomment osez-vous m'attribuer ce bizarre génitif? Souvenez-vous du sultan, servant à exprimer l'ad-

aSo CHARLES IJAUDELAIRE

miration pour une femme adorablement mince et d'un genre de beauté florentine. — Gomment n'avez-vouspas deviné que Galonné, qui est un pédant, a dû se dire (après le bon à tirer) : Faut-il que ce Baudelaire soit ignorant! il prend la terminaison de V ablatif pluriel (bonis) pour celle du génitif singulier, qui est toujours un i. — Quant au reste de votre critique,] e réponds par le travail d'imagination que j'ai fait, et que le lecteur intelligent doit faire : qu'est-ce que l'enfant aime si passionnément dans sa mère, dans sa bonne, dans sa sœur aimée ? Est-ce simplement l'être qui le nourrit, le peigne, le lave et le berce? C'est aussi la caresse et la volupté sensuelle. Pour l'enfant, cette caresse s'exprime à l'insu de Iafemme,par toutes les grâces de la femme. Il aime donc sa mère, sa sœur, sa nourrice, pour le chatouillement agréable du satin et de la fourrure, pour le parfum de la gorge et des cheveux, pour le cliquetis des bijoux, pour le jeu des rubans, etc., pour tout ce mundus muliebris, commençant à la chemise et s'exprimant même par le mobilier, où la femme met l'empreinte de son sexe. Donc, j'ai raison; donc, je n'ai pas fait une faute de latin. Mais, dites-vous, vous faites une faute de français avec votre monde féminin. C'est vrai, et pour montrer que je le fais consciencieusement et sciemment, je souligne le monde. Gomme en réalité il y a quelque chose de juste dans votre critique, j'essaie de vous contenter par un remaniement, et je vous prie de me dire si vous en êtes content.

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(Je demande une seconde épreuve, pour me donner le temps de vérifier, avec vSasonoff, Fow^ler, ou tout autre, la vérité de ma note nécrologique sur de Ouincey. Demain, je ferai la note pharmaceutique, et je pourrai vous dire comment s'est résolue la question des exemplaires à prendre.)

Pour en revenir à cette prétendue faute, elle ne porte pas sur miindi^ très bien traduit, dans les lignes précédentes, par : atmosphère, odeur, sein, genoux, chevelure, vêtements, balneum onguentatum ; elle porte, dis-je, non pas sur mundus traduisant monde, mais sur monde interprétant mundus.

2. — Quant au reste, c'est vraimentgrave.il m'est bien dur d'avoir dit qu'une/)d^«re pouvait éteindre une soif, et que je suis un Dieu qui a. Il me semble que tout le monde verra ça, que Le Figaro en fera sa /)a^Mre, et que je ne pourrai jamais ouvrir le livre sans tomber juste sur ces deux énormités. M'aime2-vous assez pour faire deux cartons? et, si vous y consentez, ayez bien soin que de nouvelles fautes ne se glissent pas dans les quatre pages composant les cartons.

Voici la couverture.

J'écris à Guys pour lui demander la noie des journaux anglais qui parlent de la librairie française.

Un mot de réponse.

Bien à vous.

Donc : Dieu qui ai, et implacable appétit, si cela s'adapte au reste de la phrase.

CHARLES liAIJUELAinii,

Au dos de la couverture : Charles, ou au moins Ch.

Vous comprenez bien que ces deux cartons^ si vous y consenlez,el cette seconde épreuve ne retardent pas notre apparition.

C'est teinture, et non pas teinte.

Bien à vous.

A POULET-MALASSIS

4 Février 1860.

Comment! mon cher, Les Paradis artificiels ne sont pas en main ! Et vous avez la prétention d'avoir fini Les Fleurs pour une exposition provinciale, en Mai ! Remarquez bien que, pour finir trois morceaux commencés des Fleurs, pour finir la préface, et enfin pour remanier les Salons de i8^5 et de i846,\\ faut que j'aille passer un mois àKonfleur où sont tous mes papiers.

J'écris, tout de suite, au sieur Bichet, administrateur de la. Revue. l\ fallait réclamer vous-même.

De Broise ne veut pas sortir du traité, mais il l'exécutera.

Paradis artif ciels (fini) : 3oo fr. Morceaux de criti(/ue littéraire (fini); je vais vous envoyer le manuscrit, avec la note des morceaux déjà imprimés : 3oo fr. Donc, 600 fr.,pîus 3o fr. que je n'aurais pas osé demander, mais j'accepte : 63o. Je dois 25o fr. Donc, de Broise doit venir à notre secours pour 38o fr.

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