A AUGUSTE VACQUERIE
Je serais un grand ingrat, si je ne vous remerciais pas. J'ai la détestable habitude de souffrir au spectacle et même de ne pas comprendre les pièces. Vous, vous m'avez tenu si attentif pendant sept actes que vous pouvez dire que vous avez fait un miracle.
Il y avait bien des années que je n'avais entendu un drame. Enfin, en voici un, et des plus beaux, et plein d'ordre, et plein de logique, et toujours grand.
Que vous êtes heureux de savoir ainsi extraire tout ce qui est contenu dans une idée! Sérieusement, sans mensonge et sans flatterie, vous m'avez causé une des plus vives jouissances que j'aie depuis longtemps reçues. En laissant de côté toute l'habileté dont vous avez fait preuve, je vous loue beaucoup d'avoir basé une action toujours vraie, passionnée, sur une pure abstraction, sur une idée aussi vague et impalpable que l'idée de l'honneur (ce n'est pas
LKTTHE3 I 86 1 Zl'J
moi qui parle ainsi). Je crois même que d'abord le public est un peu étourdi d'une pareille originalité. Il y a si longtemps qu'il n'a vu cela.
A THÉOPHILE GAUTIER
29 Avril 1861.
Mon cher Théophile,
Tu te souviens que je t'ai parlé d'un vieil ami, M. Rodolphe Bresdin, qui nous est revenu, après douze ans d'absence.
J'ignore si ses dessins sont reçus au Salon ; mais, en tout cas, il est bon que tu voies quelques morceaux de lui. Je te connais assez, pour deviner qu'il y a, là, des choses qui teplairont infiniment. Reçois donc Bresdin, comme une vieille connaissance ; il te fera peut-être cet effet, quand tu connaîtras ses œuvres.
Tout à toi.
A POULET-MALASSIS
Mon cher Malassis,
I. — Vous n'avez aucune certitude que la propriété des Fleurs et des Paradis vaille 5.ooo fr.
Elle ne vaut peut-être pas gela, actuellement ; et elle peut valoir, plus tard, beaucoup plus.
Il serait possible aussi que Les Fleurs suffisent,
3l8 CHARLES BAUDSLAinE
vendues en toute propriété, à payer ma dette vis à vis de vous.
2. — J'ai fait mes réflexions et je consentirai à cet arrang-ement, si nous agrandissons le système, ce qui me permettrait enfin de me mettre l'année prochaine à faire beaucoup de nouveau (n'existant encore qu'en ébauche), et peut-être même d'abandonner à tout jamais le système de fragmentation dans les journaux qui me fait tant souffrir. (Insister là-dessus.)
MATIÈRE VENDABLE (5 Vol.)
Réflexions sur mes contemporains. i vol.
Fleurs du Mal i vol.
Paradis artificiels (Opium et Haschisch) I vol.
Poèmes en prose i vol.
Ou vendre à chacun, le plus cher possible, pour une édition, ou pour un temps bref, un ou deux des volumes mentionnés, ou (système préférable) vendre à un seul éditeur la propriété de tout, pour toujours, ou pour un temps très long.
Dans ce cas-là, ma pensée se reporte vers Michel, malgré que, récemment, il m'ait refusé les Contemporains, blessé (en apparence peut-être, peut-être réellement) de ce que j'avais pensé à Hetzel.
Je crois que Michel ne connaît pas du tout la valeur de ces livres, particulièrement des Fleurs du Mal, des Contemporains, etc., des Paradis.
Peut être sa susceptibilité s'apaisera-t-elîe, et peut-être vaudrait-il mieux tout faire rentrer chez lui, d'autant plus qu'il sera chargé plus tard de manœuvrer pour moi l'affaire du Poe illustré avec Hachette, et qu'il fera pour moi ce que vous faites maintenant vous-même.
Vous pouvez même lui montrer cette note, si vous le jugez à propos. En dehors de cette combinaison, je ne vois que Hetzel, d'un côté, et, de l'autre, Didier, pour les Contemporains, — à qui j'avais pensé, après le rebuffade de Michel.
Dans ce dernier cas, traitez sur la base faite pour Babou : 800, par volume, — pour une édition.
A POULET-MALASSIS
Mon cher ami,
Si je n'avais pas été très sérieusement malade depuis trois jours, vous m'auriez vu.
Venez me voir dans un délai de trois jours ; je suis obligé, si mal que je sois, de poursuivre vivement une besogne arriérée; et je pourrai, en même temps, satisfaire, je le présume du moins, votre impatience à l'égard des 800 fr.
S a tout pris, en me disant : Puisque la
revue devait me remettre cet argent, vous prendrez,pour vous, l'argent de larevue.J'a.i reçu une somme de 200 et quelques fr., que j'ai dépensée dans ma terreur. Maintenant, l'argent de la revue (le i5 et le 22) vous appartient ; cela est clair. 11
n'y a aucune opposition. Il faut seulement que j'instruise D et L de ce revirement
des choses.
Enfin, et voilà pourquoi je vous disais de venir me voir dans trois jours, je raconte tout cela à ma mère^ par surcroît de précautions. Je recevrai une tempête de reproches, car je n'ai pas caché le motif de ma demande.
Le même cas existera encore, pendant plusieurs mois, chez L et chez G , à moins que
ma mère ne consente à me tirer complètement de ces ang-oisses, pour un an au moins.
C'est ce que je vous dirai dans trois jours.
L'affaire S a tourné horriblement mal.
Si je n'avais pas été malade, je serais allé invoquer votre témoig-nage contre ce misérable. Je crois que la Société des Gens de lettres fera un effort pour en avoir raison.
Vous devinez sans doute que ma lettre cache un état d'esprit assez alarmant.
A ARSÈNE HOUSSAYE
Mon cher Houssaye,
Vous qui, avec l'air inoccupé, savez si bien remplir une journée, trouvez quelques instants pour parcourir ce spécimen de poèmes en prose que je vous envoie. Je fais une longue tentative de cette espèce, et j'ai l'intention de vous la dédier. A la fin du mois, je vous remettrai tout ce qu'il y aura de fait (un titre comme : Le Promeneur solitaire, ou
Le Rôdeur parisienyaLiidrSiit mieux peut-être). Vous serez indulgent. Car vous avez fait aussi quelques tentatives de ce genre, et vous savez combien c'est difficile, particulièrement pour éviter d'avoir l'air de montrer le plan d'une chose à mettre en vers.
J'ai jugé à propos de commettre une lourde folie; je veux parler de ma candidature à l'Académie, Vous qui avez, m'a-t-on dit, passé par là, vous savez quelle odyssée horrible c'est, l'odyssée sans sirènes et sans lotus.
... Vous me seriez très agréable si vous pouviez annoncer celte candidature inouïe, dans votre courrier de L'Artiste, et dans votre Pierre de l'Estoile, Vous êtes peut-être candidat. Mais je vous jure que vous pouvez être pour moi généreux sans danger. D'ailleurs, vous le seriez avec danger. Vous me comprendrez facilement d'ailleurs, si je vous dis qu'étant, personnellement, sans espérances,y'ttt pris plaisir à me faire bouc pour tous les infortunés hommes de lettres.
Tout à vous.
A ARSÈNE HOUSSAYE
Mon ami.
Je vous porterai demain quelque chose, quelque chose à quoi j'attache peut-être une importance exagérée, en raison du mal que je me suis donné pour bien faire. Enfin! je me pique qu'il y a là quelque chose de nouveau, comme sensation ou comme expression.
322 CHARLES BAUDELAtRE
Je crois que j'ai trouvé le litre qui rend bien mon idée : La Lueur et la Fumée.
Les notes pour la candidature sont faites. (Le bruit m'est revenu que ma candidature étant un outrage à l'Académie, plusieurs de ces Messieurs ont décidé qu'ils ne seraient pas visibles pour moi. Mais c'est trop fantastique pour être possible.)
Tout à vous.
Il y a longtemps que j'ai reçu un paquet de japonneries. Je les ai partagées entre mes amis et amies, et je vous en ai réservé trois. Elles ne sont pas mauvaises (images d'Epinal, du Japon, 2 sols pièce à Yeddo). Je vous assure que sur du vélin et encadréde bambou ou de baguettes vermillon, c'est d'un grand effet.
A ALFRED DE VIGNY
Monsieur,
Pendant de bien nombreuses années, j'ai désiré vous être présenté, comme à un de nos plus chers maîtres. Ma candidature à l'Académie française me fournissait un prétexte pour me présenter moimême chez vous, dans ces derniers jours. Seulement, j'ai appris votre état de souffrance, et j'ai cru devoir m'abslenir, par discrétion. Hier, cependant, M. Patin m'a dit que vous éprouviez une amélioration sensible, et alors je me suis décidé à venir vous fatiguer quelques minutes de ma personne.
Je vous en prie vivement, congédiez-moi, tout de suite et sans cérémonie, si vous craignez qu'une
visite, si brève qu'elle soit, ne vous fatig'ue, fût-ce celle d'un de vos plus fervents et dévoués admirateurs.
A ALFRED DE VIGNY
Monsieur,
Je suis rentré chez moi, tout étourdi de votre bonté, et, comme je tiens vivement à être connu de vous, je vous envoie quelque chose de plus que ce que vous m'avez demandé.
Dans les deux brochures {Richard Wagner, Théophile (jaM/t'er), vous trouverez quelques pages qui vous plairont.
Voici Les Paradis y auxquels j'ai la faiblesse d'attribuer quelque importance. La première partie est entièrement de moi. La seconde est l'analyse du livre de Ouincey auquel j'ai ajouté, par ci, par là, quelques idées qui me sont personnelles, mais avec une grande modestie.
Voici Les Fleurs, le dernier exemplaire sur bon papier. La vérité est qu'il vous était destiné depuis très longtemps. Tousles anciens poèmes sont remaniés. Tous les nouveaux, je les marque au crayon à la table des matières. Le seul éloge que je sollicite pour ce livre est qu'on reconnaisse qu'il n'est pas un pur album et qu'il a un commencement et une fin. Tous les poèmes nouveaux ont été faits pour être adaptés à un cadre singulier que j'avais choisi.
J'ajoute un vieux numéro de revue, et où vous
trouverez un'commencement de tentative nouvelle, qui peut-être vous intéressera. Jules Janin et Sainte- Beuve y ont trouvé quelque ragoût. Quant aux articles sur les beaux-arts et la littérature, je n'en ai pas un seul sous la main.
Si je peux dénicher un exemplaire de la vieille édition des Fleurs, ie vous l'enverrai.
Enfin, voici les poésies de Poe. Je ne vous recommande rien, tout est également intéressant. Ne me rendez pas ce volume, je possède un second exemplaire.
Monsieur, je vous remercie de nouveau pour la manière charmante dont vous m'avez accueilli. Quelque grande que fût l'idée que je m'étais faite de vous, je ne m'y attendais pas.' Vous êtes une preuve nouvelle qu'un vaste talent implique toujours une grande bonté et une exquise indulgence.
A CHARLES ASSËLINEAU
Mon cher ami,
Tâchez de savoir, non pas si je peux mettre Emile Augierdemonbord (je crois cela impossible), mais si je puis me présenter chez lui avec sécurité, c'est à dire sans me manquer à moi-même.
Est-il lié avec Ponsard?
Croyez-vous que je pourrais, sans indiscrétion, et avec chances, prier Janin de dire quelques mots de mon affaire ?
Tout à vous.
Vous savez qu'il (Augier)a changé d'adresse.
A SAINTE-BEUVE
Encore un service que je vous dois ! Quand cela finira-t-il ? Et comment vous remercier ?
L'article m'avait échappé. Gela vous explique le retard que j'ai mis à vous écrire.
Quelques mots, mon cher ami, pour vous peindre le genre particulier de plaisir que vous m'avez procuré. — J'étais très blessé (mais je n'en disais rien) de m'entendre, depuis plusieurs années, traiter de loup-garou, d'homme impossible et rébarbatif. Une fois, dans un journal méchant, j'avais lu quelques lignes sur ma répulsive laideur,bien faite pour éloigner toute sympathie (c'était dur, pour un homme qui a tant aimé le parfum de la femme). Un jour, une femme me dit : C'est singulier, vous êtes fort convenable; je croyais que vous étiez toujours ivre et que vous sentiez mauvais. Elle parlait d'après la légende.
Enfin, mon cher ami, vous avez mis bon ordre à tout cela, et je vous en sais bien du gré, — moi
326 CHAULES BAUDELAIRE
qui ai toujours dit qu'il ne suffisait pas d'être savant, mais qu'il fallait surtout être aimable.
Quant à ce que vous appelez mon Kamtchatka, si je recevais souvent des encouragements aussi vigoureux que celui-ci, je crois que j'aurais la force d'en faire une immense Sibérie, mais une chaude et peuplée. Quand je vois votre activité, votre vitalité, je suis tout honteux ; heureusement, j'ai des soubresauts et des crises dans le caractère qui remplacent, quoique très insuffisamment, l'action d'une volonté continue.
Faut-il maintenant que moi, l'amoureux incorri-
. gible des Rayons jaunes et de Volupté, du Sainte-
j /- Beuve poète et romancier, je complimente le jour-
^ naliste? Comment faites- vous pour arriver à cette
certitude de plume qui vous permet de tout dire et
de vous faire un jeu de toute difficulté ? Cet article
n'est pas un pamphlet, puisque c'est une justice.
Une chose m'a frappé, c'est que j'ai retrouvé là toute
votre éloquence de conversation, avec son bon sens
et ses pétulances,
(Vraiment, j'aurais voulu y collaborer un peu, — pardonnez cet orgueil ; — j'aurais pu vous faire don de deux ou trois énormités que vous avez omises par ignorance. Dans une bonne causerie, je vous conterai cela.)
Ah ! et votre utopie ! le grand moyen de chasser àeséXccûons le vague, si cher aux grands seigneurs! Votre utopie m'a donné un nouvel orgueil. Moi aussi, je l'avais faite, l'utopie, la réforme ; — est-ce un vieux fond d'esprit révolutionnaire qui m'y poussait,
comme aussi, il y a longtemps, à faire des projets de constitution? Il y a cette grande différence que la vôtre est tout à fait viable, et que^ peut-être, le jour n'est pas loin où elle sera adoptée.
Poulet-Malassis brûle de faire une brochure avec votre admirable article, mais il n'ose pas aller vous voir ; il croit que vous lui en voulez.
Promettez-moi, je vous prie, de trouver quelques minutes pour répondre à ce qui suit :
Un grand chagrin, la nécessité de travailler, des douleurs physiques, dont une vieille blessure, ont interrompu mes opérations.
J'ai, enfin, quinze exemplaires de mes principaux bouquins. Ma liste de distribution, très restreinte, est faite.
Je crois de bonne politique d'opter pour le fauteuil Lacordaire. Là, il n'y a pas de littérateurs. C'était primitivement mon dessein, et, si je ne l'ai pas fait, c'éVnt pour ne pas vous désobéir, et pour ne pas paraître trop excentrique. Si vous croyez mon idée bonne, j'écrirai, avant mercredi prochain, une lettre à M. Villemain, où je dirai, brièvement, qu'il me semble que l'option d'un candidat ne doit pas être seulement dirigée par le désir du succès, mais aussi doit être un hommage sympathique à la mémoire du défunt. Aussi bien, Lacordaire est un prêtre romantique, et je l'aime. Peut-être glisserai-je, dans la lettre, le mot romantisme, mais non sans vous consulter.
Il faudra bien que ce terrible rhéteur, cet homme si grave et si peu aimable, lise ma lettre; cet homme
qui prêche eu causant, avec la physionomie et la solennité (mais non pas avec la bonne foi) de M'i® Lenormand. J'ai vu cette demoiselle, en robe de professeur, ramassée dans son fauteuil, comme lin Ouasimodo , et elle avait sur M. Villemain l'avantage d'une voix très sympathique.
Si, par hasard, M. Villemain vous est cher, je retire immédiatement tout ce que je viens de dire, et, pour l'amour de vous, je m'appliquerai à le trouver aimable.
Cependant, je ne puis pas m'empêcher de penser que, comme papiste, je vaux mieux que lui..., et cependant je suis un catholique bien suspect.
Je veux, malgré ma tonsure et mes cheveux blancs, vous parler en petit garçon. Ma mère, qui s'ennuie beaucoup, me demande sans cesse les nouveautés. Je lui ai envoyé votre article. Je sais quel plaisir maternel elle en tirera. Merci, pour elle et pour moi.
Votre bien dévoué.
A ALFRED DE VIGNY
Diniauche, 26 Jauvier 1^62.
Monsieur,
Je suis bien persuadé que vous ne m'avez pas cru capable d'oublier un instant votre admirable accueil, ni la permission que vous m'avez donnée de compter sur vos conseils. Dans la fin de Décembre,
LETTRES 1862 32g
et au conimeiicement de ce mois, j'ai fait quelques efforts inutiles pour trouver quelques-uns de ces Messieurs que je tenais vivement à voir, MM. Sandeau, de Sacy, Ponsard, Saint-Marc Girardin, Legouvé. — Puis, je me suis senti repris par mes névralgies périodiques {mes seuls titres auprès de M. Viennet); puis, par une grosse douleur morale, une de celles qui ne veulent pas être dites, comme disent les Anglais ; puis, par un accident physique ; puis, enfin, par l'impérieuse nécessité de travailler. En voilà plus qu'il n'en faut pour expliquer le découragement, dans une tentative aussi paradoxale que la mienne. Cependant, je vais m'y remettre activement. Je possède maintenant un nombre suffisant d'exemplaires de mon petit bagage littéraire pour en faire quelques hommages.
Je consacrerai tout le commencement de Février à mes visites.
Tout bien considéré, je ne suis pas fâché d'avoir tant lambiné; cela m'a permis de réfléchir sur une foule de choses que je ne connaissais guère.
Avant de prendre une décision définitive, j'ai voulu avoir votre avis. Selon votre réponse, j'écrirai, avant mercredi, une lettre à M. Villemain, destinée à être communiquée à MM. de l'Académie.
Cette lettre, d'une forme un peu abandonnée, comme peut l'être celle d'un novice, dira en substance que, à défaut d'une ressemblance complète entre les ouvrages du défunt et ceux du candidat, V enthousiasme du dernier me paraît une raison
CHARI.KS BAUDELAIRE
suffisante d'option^ dans le cas de deux fauteuils vacants :
Que, d'après cette théorie, le candidat le plus parfait qu'on puisse supposer devrait s'abstenir, s'il ne trouvait pas dans la vie et les ouvrages du défunt autre chose que des motifs d'admiration raisonnée, c'est à dire la sympathie et l'enthousiasme ;
Que, le père Lacordaire excitant en moi cette sympathie, non seulement par la valeur des choses qu'il a dites, mais aussi par la beauté dont il les a revêtues, et se présentant « l'imagination nonseulement avec le caractère chrétien, mais aussi avec la couleur romantique (j'arrangerai cela au- {Temeni),Je prie M. Villemain d'instruire ses collègues que fopte pour le fauteuil du père Lacordaire.
Par ce moyen, il me semble que je gagne quelques jours de plus, que je pourrai peut-être, me trouvant seul en face de M. de Broglie, puisque Philarète Chasies se retire, obtenir quelques voix d'hommes de lettres.
Et ennn le sentiment et l'instinct me persuadent qu'il faut toujours se conduire utopiquement, c'esl à dire comme si on était sûr d'être élu, quand même on est certain de ne pas Têtre.
La première fois que je parlai de mon projet à Sainte-Beuve, il me dit en riant : C'est fort bien, je reconnais votre caractère; votre tentative ne m'étonne pas: je parierais que, pour compléter votre audace, vous allez opter pour le fauteuil de
LETTRES 1862 33l
Lacordaire. En vérité, c'était mon intention; mais cette plaisanterie me déconcerta, et je craignis de paraître trop excentrique, surtout aux yeux des gens qui ne me connaissent pas du tout.
Si je voulais pousser ma démonstration de la nécessité de sympathie jusqu'à l'extrême rigueur, je composerais une étude critique et biographique sur le père Lacordaire, et je la ferais imprimer au moment de la réception du candidat; mais c'est là une gageure de prodigue, et il suffit qu'il y ait dans ce projet un peu d'impertinence pour que je le repousse.
Je ne prendrai pas de décision avant d'avoir reçu votre avis. Je dois vous dire que j'ai écrit une lettre à peu près analogue à mon excellent ami Sainte-Beuve,etquej'attends également une réponse de lui.
J'ai été sérieusement malade; mais, abstraction faite de la santé, de la paresse, du travail et de plusieurs autres considérations, j'éprouvais un certain embarras à me retrouver devant vous, après vous avoir envoyé mes livres.
Songez, Monsieur, à ce que peuvent être, pour nous autres littérateurs de quarante ans, ceux qui ont instruit, amusé, charmé notre jeunesse, nos maîtres enfin !
Vous n'avez peut-être pas deviné la raison pour laquelle je vous ai adressé unpctit journal contenant quelques vers de moi : c'était simplement à cause d'un sonnet sur un certain coucher de soleil, où j'avais essayé d'exprimer ma piété!
332 CHAKLES UAUDBLAIUE
Parlez-moi sans façon, je vous en prie, car, dans des matières dont j'ai si peu l'expérience, il n'y aurait pas de honte pour moi à mal raisonner.
Je vous prie d'agréer, Monsieur, une fois de plus, l'expression de ma gratitude et de ma sympathie toute dévouée.
A GUSTAVE FLAUBERT
Mon cher Flaubert,
J'ai fait un coup de tête, une folie, que je trans forme en acte de sag-esse par ma persistance. Si j'avais le temps suffisant (ce serait fort long), je vous divertirais beaucoup en vous racontant mes visites académiques.
On me dit que vous êtes fort lié avec Sandeau (qui disait, il y a quelque temps, à un de mes amis : M. Baudelaire écril donc en prose ? ).3evous serais infiniment obligé si vous lui écriviez ce que vous pensez de moi. J'irai le voir et je lui expliquerai le sens de cette candidature qui a tant surpris quelques-uns de ces Messieurs.
Il y a bien longtemps que je désire vous envoyer une brochure sur Wagner, et puis je ne sais plus quoi. Mais, ce qui est bien ridicule pour un candidat, je n'ai pas un livre de moi chez moi.
Sainte-Beuve a fait lundi dernier, dans Le Constilulionnel, à propos des candidats, un article chefd'œuvre, un pamphlet à mourir de rire.
Tout à vous. Votre bien dévoué.
A GUSTAVE FLAUBERT
3i Janvier iSOa.
Mon cher Flaubert,
Vous êtes un vrai guerrier. Vous méritez d'être du bataillon sacré. Vous avez la foi aveugle de l'amitié, qui implique la vraie politique.
Mais, parfait solitaire, vous n'avez donc pas lu le fameux article de Sainte-Beuve sur l'Académie et les candidatures. Ça a fait la conversation d'une semaine, et ça a dû retentir d'une façon violente dans l'Académie.
Maxime du Camp m'a dit que j'étais déshonoré ; mais je persiste à faire mes visites, bien que certains académiciens aient déclaré (mais est-ce bien vrai?) qu'ils ne me recevraient même pas chez eux. J'ai fait un coup de tête dont je ne me repens pas. Quand même je n'obtiendrais pas une seule voix, je ne m'en repentirai pas. Une élection a lieu le 6 Février, mais c'est à propos de la dernière (Lacordaire, le 20 Février) que je tâcherai d'arracher deux ou trois voix. Je me trouverai seul (à moins qu'il ne surgisse une candidature raisonnable) en face du ridicule petit prince de Broglie, fils du duc, académicien vivant. Ces gens-là finiront par faire l'élection de leurs concierges, si ces concierges sont orléanistes.
A bientôt, nous nous verrons sans doute. Je rêve toujours la solitude, et, si je parlais avant votre
retour, je vous ferais une visite de quelques heures là-bas.
Comment n'avez-vous pas deviné que Baudelaire, ça voulait dire : Auguste Barbier, Théophile Gautier, Banville, Flaubert, Leconle de Lisle, c'est à dire : littérature pure? C'a été bien compris tout de suite par quelques amis, et c'a m'a valu quelques sympathies.
Merci et Lout à vous.
Avez-vous observé qu'écrire avec une plume de fer, c'est comme si on marchait avec des sabots sur des pierres branlantes?
A ALFRED DE VIGNY
Monsieur,
Voici le terrible article de Sainte-Beuve, le manifeste.
Voici, en outre, deux sixains d'excellentes ballades de Théodore de Banville, qui certainement vous intéresseront.
Je puis bien, sans honte, mettre des sonnets dans Ln Boulevard^ puisqu'un poète tel que Banville veu bien m'y tenir compagnie.
Tous les effroyables compliments dont vous avez bien voulu accabler mes vers me donnent à craindre pour mes élucubrations en prose. Mais vous m'avez donné la soif de votre sympathie.
On s'oublie si bien à côté de vous. Monsieur, que j'ai négligé hier de vous parler de la bonne aie et
de la mauvaise aie. Puisque vous voulez essayer de ce régime, défiez-vous comme de la peste (ce n'est point exagérer,, j'en ai été malade) de toute bouteille portant l'étiquette Harris. C'est un affreux empoisonneur.
Bienqu'>4//50/)/) etBass soient de bons fabricants {Bass surtout), il faut bien se défier de même de leurs étiquettes, parce qu'il doit exister des contrefacteurs. Le plus raisonnable est de vous adresser à l'un des deux endroits honnêtes que je vais vous indiquer et de prendre leur aie, de confiance.
Rue de Rivoli, presque auprès de la place de la Concorde, un nommé Gough qui tient un bureau de locations d'appartements, et vend en même temps des vins espagnols et des bières, avec des liqueurs anglaises.
Puis, à deux pas de chez moi, sans doute au 26, rue (V Amsterdam, à la taverne S aint-Austin . Il ne faut pas la confondre avec une autre taverne qui la précède et qui est tenue par des Allemands; bière et porter y sont excellents et à bon marché.
Je crois que Gough vend aussi de très vieille aie, outre ses aies ordinaires, mais elle est d'une force extrême.
Vous ne trouverez pas mauvais, n'est-ce pas? que je m'ingère dans ces petits détails qui intéressent votre hygiène et que je vous fasse part de mon expérience parisienne.
Votre bien dévoué et bien reconnaissant.
Il m'est, pour le moment, impossible de retrou-
336 CHAHLES BAUDELAIRE
ver Lp Corbeau, avec La Méthode de composition qui lui sert de commentaire.
A GUSTAVE FLAUBERT
3 Février 1862.
Mon ch'îr ami,
M. Sandeau a été charmant, sa femme a été charmante, et je crois bien que j'ai été aussi charmant qu'eux, puisque nous avons fait à nous tous un concert d'éloges en votre honneur, si harmonieux que cela ressemblait à un véritable trio exécuté par des artistes consommés.
Pour mon affaire, Sandeau m'a reproché de le prendre à l'improviste. J'aurais dû le voir plus tôt. Cependant, il parlera pour moi à quelques-uns de ses amis de l'Académie: et peut-être, peut-être, ponrrai-je, dit-il, arracher quelques voix de protestants dans le vote pour le fauteuil Lacordaire . C'est tout ce que je désire.
Sérieusement, l'enthousiasme de Madame Sandeau pour vous est grand, et vous avez en elle un avocat, un panégyriste plus que zélé. Cela m'a mis en grande rage de rivalité, et je suis parvenu à trouver quelques motifs d'éloges qu'elle avait oubliés.
Voici la lettre de Sandeau. Voici un petit journal qui vous amusera peut-être.
Tout à vous. A bientôt.
A SAINÏE-BEUVE
Lundi soir, 3 Février 1862.
Mon cher ami,
Je m'applique bien à deviner les heures qui sont pour vous des heures de vacances, et je n'y puis réussir. Je n'ai pas écrit un mot, suivant votre conseil ; mais je continue patiemment mes visites, pour bien faire comprendre que je désire, à propos de l'élection en remplacement du Père Lacordaire, ramasser quelques voix d'hommes de lettres. Je crois que Jules Sandeau vous parlera de moi; il m'a dit fort gracieusement : Vous me surprenez trop tard, mais je vais m' informer s'il y a quelque chose à faire pour vous.
J'ai vu deux fois Alfred de Vigny, qui m'a g-ardé, chaque fois, trois heures. C'est un homme admirable et délicieux, mais peu propre à l'action, et dissuadant même de l'action. Cependant, il m'a témoigné la plus chaleureuse sympathie.
Vous ignorez que le mois de Janvier a été, pour moi, un mois de chagrins, de névralgies... Je dis cela pour expliquer l'interruption dans mes démarches.
J'ai vu Lamartine, Patin, Viennet, Legouvé, de Vigny, Villemain (horreur!), Sandeau. Ma foi, je ne me souviens plus des autres. Je n'ai pu trouver ni Ponsard, ni M. Saint-Marc Girardin, ni de Sacy.
J'ai, enfin, envoyé quelques exemplaires de quelques livres à dix de ceux dont je connais les
ouvrages. Cette semaine, je verrai quelques-uns de ces Messieurs.
J'ai fait, dans la Revue anecdotiqiie (sans signer, mais ma conduite est infâme, n'est-ce pas?), une analyse telle quelle de votre excellent article. Quant à l'article lui-même, je l'ai envoyé à M. de Vigny, qui ne le connaissait pas, et qui m'a témoigné l'envie de le lire.
Quant aux politiqueurs, chez qui je ne puis trouver aucune volupté, j'en ferai le tour en voiture. Ils n'auront que ma carte, et non pas mon visage.
J'ai lu ce soir votre Pontmartin. Pardonnez-moi de vous dire : Que de talent perdu! Il y a, dans votre prodigalité, quelque chose qui parfois me scandalise. Il me semble que moi, après avoir dit : Les plus nobles causes sont quelquefois soutenues par des Jocrisses, j'aurais considéré mon travail comme fini. Mais vous avez des talents particuliers pour suggérer et pour faire deviner. — Même envers les bêtes les plus coupables, vous êtes délicieusement poli. Ce monsieur Pontmartin est un grand haïsseur de littérature...
Je vous ai envoyé un petit paquet de sonnets. Je vous enverrai prochainement plusieurs paquets de rêvasseries en prose, sans compter un énorme travail sur les Peintres de mœurs (crayon, aquarelle, lithographie, gravure).
Je ne vous demande pas si vous vous portez bien. Cela se voit suffisamment.
Je vous embrasse et vous serre les mains. — Je sors de chez vous.
A ALFRED DE VIGNY
Monsieur,
Je vous ai vu souffrir, et j'y pense souvent.
Un de mes amis, dont r estomac est dans un état fort triste, m'a dit que Guerre, le pâtissier ang-lais dont la maison fait le coin de la rue Castiglione et de la rue de Rivoli, fait des gelées de viande combinées avec un vin très chaud, Madère ou Xérès sans doute, que les estomacs les plus désolés digèrent facilement et avec plaisir! C'est une espèce de confiture de viande au vin, plus substantielle et nourrissante qu'un repas composé.
J'ai présumé que ce document méritait de vous être transmis.
Votre bien dévoué.
A POULET-MALASSIS
... Quant à la dernière phrase de votre lettre, VOUS savez parfaitement que le travail fini et livré à L'Illustration a une valeur d'au moins 4oo fr. et finalement sera publié; et que, surl'arg-ent du Ministère d'Etat, je dois vous livrer 600 fr.; et que, si cette somme ne montait pas à ce chiffre, je me ferais un devoirde tout vous livrer. Donc, vos reproches relativement à mes illusions ne peuvent pas s'appliquer à ma façon de compter, mais au manque de concordance entre l'arrivée de l'argent et l'échéance. Que je sois désolé de ceci, vous n'en doutez pas.
34o CHAULES SAUDELAÏKE
Vous VOUS trompez encore dans les motifs supposés pour le refus; quand j'aurai le plaisir de vous voir, je pourrai mieux vous expliquer cela. Aussi bien, en deux mots, voici : i° un commis a affirmé que vous ne payiez pas vos effets, juste au jour convenu; 2° un autre commis (qui, évidemment, était allé à la Banque) a dit que la maison avait beaucoup plus de valeur du temps de de Broise, et que la retraite de de Broise expliquait la retraite d'une maison de banque d'Alençon. Vous comprenez bien que ce n'est pas moi qui invente cela.
Vous essayez, dans votre lettre, de me faire sentir le plus vivement possible votre mauvaise humeur, mauvaise humeur fort légitime d'ailleurs. C'était inutile. Je souffre suffisamment de ce qui est arrivé, et j'ai reçu de vous trop de services pour garder souvenir d'autre chose.
Tout à vous.
A THEOPHILE GAUTIER
... Cette année, Paris est rissolé, Phébus-Apollon verse tous les jours plusieurs casserolées de plomb fondu sur les malheureux qui se promènent le long- des boulevards. Si j'étais au ciel, j'appellerais ceux de l'endroit à faire des barricades contre ce Dieu sans gêne. Il a été déjà exilé une fois sur la terre, où Admète le forçait à garder des mouLons. Pour moi, je le forcerais, vu sa récidive, à garder des poètes modérés, à l'Académie Française...
LETTKKS 1SG2 34 1
A THÉOPHILE GAUTIER
4 Août 1862.
Mon cher Théophile,
Tu serais bien charmant, si tu disais quelques mots agréables de l'entreprise des Aquafortistes. C'est, à coup sûr, une très bonne idée, et il y aura dans la collection des œuvres qui le charmeront. Il faut évidemmentsoutenir celte réaction en faveur d'un g'enre qui a contre lui tous les nigauds.
A proposj'ai à te remerciGr,etde bien bon cœur, de ton article sur moi, dans la collection Crépet. C'est la première fois que je suis loué comme je désirais l'être.
Bien à toi.
A THÉOPHILE GAUTIER
Cher ami,
Je viendrai te dire quelques mots, avant que tu ne sortes. Peux-tu me dire à peu près à quelle heure, ou préfères-tu que je le voie à L'Artiste?
A ARSÈNE HOUSSAYE
8 Octobre 1862. 3 h.
Mon cher Houssaye,
J'ai vu, tout à l'heure, M. R qui m'a fait les
reproches quevousl'avez chargé de me transmettre,
342 CHAULES n.\UDKLAll\E
ainsi que la suppression totale de tons les poèmes en prose. Ce n'est pas là ce qui m'est le plus désagréable; comme vous le devinez, c'est le reproche que vous croyez, sans doute, pouvoir me faire.
Je considère la chose en soi comme légère, et je n'en ai deviné la gravité, que quand M. R me l'a présentée dans ses rapports avec le procès. Je ne me sentais pas coupable du tout, et je vous transmets littéralement ce que je lui ai répondu :
1. — La revue en question tirait à 5oo, et ne vendait que cent numéros. Publicité nulle.
2. — Plusieurs de ces morceaux (combien? je ne sais pas) ont été remaniés, et même transformés (dans quelle proportion, je ne puis pas vous le dire maintenant, puisque je n'ai, sous les yeux, ni mes feuilletons, ni la Revue fantaisiste). Mais vous pourrezjugerdetout cela, par vous-même, car je vais chercher le numéro de la revue; je vous le transmettrai immédiatement, et vous comparerez.
3. — Je voulais donner au lecteur une idée complète de l'ouvrage, dans son ampleur, ouvrage conçu depuis longtemps, et, avant d'entremêler quelques morceaux anciens, j'ai consulté deux ou trois de mes amis qui m'ont dit que mes scrupules seraient puérils, quand même je ne remanierais pas, surtout avec une aussi grande quantité de morceaux nouveaux, et les morceaux anciens, si rares, n'ayant reçu qu'une publicité aussi restreinte.
J'aurais dû vous consulter vous-même, e,i et n'est qu'à vous seul que je dois des excuses.
Il est évident que le coup part de quelque haine et de quelque méchanceté, dont je ne connais ni la raison, ni l'orig-ine.
Je crois que M.R a été un peu étonné de mon calme; et, je vous le répète, il a fallu des explications secondaires, pour que je comprisse la gravité de la chose.
J'étais allé dire à M. R que je comptais,
sous peu de jours, livrer la totalité du manuscrit, afin que tous les morceaux à supprimer, s'il y avait lieu, me fussent indiqués à l'avance, et que je ferais faire immédiatement, pour La Presse, une copie particulière.
J'irai vous voir, le 16^ pour vous montrer ce manuscrit. Quand même vous maintiendriez la suppression totale, je ne m'en considérerais pas moins comme votre obligé, au moins à cause de l'admirable intention que vous avez montrée.
Tout cela est d'autant plus désagréable que je rencontre une foule de gens qui prennent goût à la chose.
Selon votre décision finale, quand vous aurez tout, je vous laisserai l'ouvrage, ou je le porterai immédiatement au libraire.
Demain, après-demain au plus tard, je retrouverai le numéro de la revue, et je vous le transmettrai; mais il faudrait une épreuve, à la brosse, du feuilleton resté à l'imprimerie, pour que vous puissiez bien juger delà proportion entre le vieux, le neuf, et le rajeuni.
Tout à vous.
344 CHAULES BAUDELAIRE
A POULET-MALASSIS
Mardi, i8 Novembre 1862.
Mon cher,
Pardonnez-moi de n'être pas encore allé à la Préfecture de police, pour obtenir... Les journées sont si brèves, et, chaque jour, il y a des épreuves à corrig-er, des courses à faire, etc. ..
Dimanche dernier, au soir, j'ai rencontré Hetzel qui m'a dit, comme en grande confidence : Malassis est à Clichy. Je me suis mis à rire, et, quand il m'a demandé qui avait fait cela, et que je lui ai appris, il m'a dit : Vous me recommandez donc les ennemis de vos amis. C'est à cause de vous, et pour vous être agréable, que J'ai commandé trois livres à cet animal-là. Ensuite, il m'a très longuement, et très minutieusement parlé de votre position, et m'a affirmé que la prison (même celle pour dettes) était un symptôme grave. Je vous transmets nettement la chose, et je dois ajouter qu'il a montré pour vous la plus vive sympathie.
Mais il vient de m'arriver, tout à l'heure, quelque chose d'assez extraordinaire. Un de nos amis, que Poupart-DavyljVeut faire mettre à Clichy, m'a prié d'intervenir, en me chargeant de propositions fort acceptables. Poupart-Davyl m'a nettement refusé ; mais il était fort calme, quand, tout d'un coup, la créature est entrée, et, aussitôt qu'elle m'a vu, elle a été prise d'une fureur inexprimable. Poupart-
Davyl, un peu honteux, a essayé de lui expliquer qu'il était question d'autre chose. Rien n'y a fait; elle n'a cessé de me provoquer par toutes sortes d'insolences. Quand sont venus les gros mots, relativement à vous, je lui ai expliqué, froidement, que les gens bien élevés, quand ils avaient du mal à dire de quelqu'un, évitaient de le dire devant les amis de celui-là; que, d'ailleurs, j'étais venu pour autre chose, et caetera.
Mais enfin, il est en prison, lui, et deux de ses complices. J'ai répondu : Je le sais (sauf la question des fameux complices). Mais ce qu'il y a de fort singulier, c'est que, pendant que je comprenais Clichy, elle voulait dire Mas as. Je ne peux pas vous donner une idée de cette scène; il faudrait la mimer. Je me sentais froid, de haine mais l'amour de ma dignité l'a emporté. Mais ne voilà-t-il pas, tout à coup, que Poupart-Davyl, calme et même embarrassé jusqu'alors, enivré sans doute parles effroyables cris decettevieille s'est mis aussi à crier, sans savoir pourquoi. Car je n'étais pas venu pour parler devons, et je n'avais rien dit de vous. Alors, je me suis levé, j'ai salué Poupart-Davyl, et il m'a accompagné. Et puis la porte s'est fermée violemment, avec de vagues imprécations, relatives à moi. C'était encore la demoiselle, furieuse probablement de ce que j'avais évité de la saluer.
J'espère que Poupart-Davyl aura l'esprit de m'écrire une lettre d'excuses. S'il ne le fait pas, je trouverai, peut-être, le temps de lui donner une
346 CHAULES BAUDELAIRE
leçon. En sortant de là, mon cher, j'avais froid et chaud. J'ai été obligé d'entrer dans un café. Quel repaire de fous, ou de coquins !
Voyez si vous pouvez comprendre, expliquer tant de folie; et, surtout, si vous avez à dire quelque chose contre eux, ne faites plus le généreux : c'est trop absurde.
Jamais de ma vie, personne n'a osé me parler en face, comme cette vieille stryge. C'est inouï.
Tout à vous. Un mot de réponse.
A POULET-MALASSIS
i3 Décembre 1862.
En effet, mon cher ami, celui qui vous a fait enfermer m'a joué un cruel tour, car je comptais bien sur vous pour diriger mes affaires. Je suis si maladroit!
Hetzel m*a fait une fort belle proposition pour deux ouvrages se faisant pendant réciproquement. Il voulait les lancer avec soin, mais c'était pour une édition seulement, mais cela ne remplissait pas mon but.
Et Michel me tient toujours le bec dans l'eau. Je recule, suivant la tradition des rêveurs, comme devant toute réalité.
Pourquoi diable m'ofîrez-vous quelqu'un pour me diriger? Il faut que j'apprenne à faire une aifaire tout seul.
Mais que vous êtes injuste envers moi! Que faire
lettp.es — î862 347
pour vous êtes agréable? Vous me demandiez un journal littéraire. Gomme tous les prisonniers, vous croyez qu'il se passe quelque chose dehors. Il n'y a pas de nouvelles, à moins que vous ne fassiez allusion au Fils de Giboyer. Mais vous savez bien que je ne m'occupe pas de ces turpitudes-là.
Quant à Salammbô, grand, grand succès. Une édition de 2.000, enlevée en deux jours. Positif. Beau livre, plein de défauts, et qui met en fureur tous les taquins, particulièrement Babou. Il y en a qui reprochent à Flaubert les imitations des auteurs anciens. Ce que Flaubert a fait, lui seul pouvait le faire. Beaucoup trop de bric-à-brac, mais beaucoup de grandeurs, épiques, historiques, politiques, animales même. Quelque chose d'étonnant dans la gesticulation de tous les êtres. Quant aux So.ooo fr,, blague, blague! Pourquoi Flaubert a-t-il permis cela? So.ooo fr., soit! mais la Bovary, dont le traité allait expirer, est cédé de nouveau: donc, 1 5.000 fr., puis, défalcation de l'intérêt de So.ooo fr., pendant dix ans. — Je crois que Flaubert a reçu 12 ou iS.ooo fr. (pour les deux), mais comptant.
Champfleury et La Fizelière m'ont dit qu'on ne pouvait pas encore vous voir. Alors, mes remords n'avaient pas de raison d'être, car j'avais positivement des remords de n'avoir pas encore couru làbas pour vous voir.
Mais quand cela finira-t-il ? Et quand pourra-t-on vous rendre visite? J'ai hâte de le savoir. Donnezmoi des nouvelles de votre mère. J'aurai peut-être
348 CHARI ES BAUDELAIRE
à lui écrire avant un mois ou avant quinze jours. Pour moi, je me porte fort mal, et toutes mes infirmités physiques et morales augmentent d'une manière alarmante.
J'aurais besoin d'un médecin comme Mesmer, Cagliostro ou le tombeau de Paris. Je ne plaisante pas.
Tout à vous.
J'oubliais quelque chose d'important, et que je pourrais vous donner à deviner fort inutilement. J'ai vu Madame Paul Meurice, à propos de Legros qui a fait un beau portrait de Hugo. Elle m'a demandé de vos nouvelles, m'a accablé de questions avec une émotion surprenante (comme je questionne aussi tout le monde, à propos de vous), et puis j'ai vu ses yeux se gonfler, ainsi que son cou, et je crois vraiment qu'elle aurait pleuré, si on n'avait pas annoncé une visite.
Vraiment je serais bien fier d'exciter tant d'intérêt même à une femme à cheveux blancs. — Quant à son mari, invisible. Il est plongé dans quelque grosse machine nouvelle.
A GIIAMPFLEURY
G Mars i863.
Mon cher ami,
Le sphinx et l'hommehizarre, c'est toujours vous, et vous êtes bizarre bien naturellement, car l'art ne trouverait pas cela. Comment! vous m'écrivez une lettre que vous tâchez de rendre désagréable, parce que je vous dis que je n'aime pas la mauvaise société! Mon ami, j'en ai toujours eu horreur : la crapule, et la sottise, et le crime ont un ragoût qui peut plaire quelques minutes, mais la mauvaise société, mais ces espèces de remous d'écume qui se font sur les bords de la société! impossible. Vous dites que ma lettre a un sens caché; je vais vous expliquer ce sens qui, selon moi, devait vous sauter aux yeux :
Champfleury a un caractère joyeux et mystificateur, duquel je participe un peu. Champfleury a découvert un monde comique, plein de femmes sans maris et de jeunes filles à marier, non mariables, avec des pédantes qui font semblant d'aimer
laphilosophie.Champfleury sait, commemoi, qu'une femme est incapable de comprendre même deux lignes du catéchisme. Mais il veut que je partage sa joie, et il veut aussi s'amuser de mon choc avec cette sotte. (Et alors je vous ai répondu que j'étais prêt à tout pour vous plaire, mais que cela m'ennuyait.)
Voilà le sens caché. Quant à votre petit prêche de vertu, de la fin de votre lettre, où vous enfermez un si magnifique éloge de vous-même, je n'ai rien à dire, si ce n'est que quand on pense tant de bien de soi-même, il n'est pas généreux d'en accabler les autres. Il est évident que vous êtes un homme heureux, heureux par vous-même, et moi je ne le suispas, car je suis toujours mécontent de moi.
Je veuxquevous me permettiez de vous dire qu'il y a aussi dans votre lettre un ton de taquinerie et de rancune qui, de vous à moi, à notre âge, n'est pas de raison. Quoi! le mot dignité vous excite à ce point, vis à vis d'un vieil ami?
Venez, je vous en supplie, me voir dimanche à midi, sinon je croirais que vous m'en voulez.
Tout à vous.
Vous aimez le comique. Lisez le dernier entretien de Lamartine (à propos des Misérables). C'est une lecture amusante que je vous suggère. Comme vous êtes trop porté à la finesse, je vous prie de ne voir aucun rapport entre ceci et ma lettre. Répondez-moi tout de suite. Je vous transmets la fausse déclaration que vous me demandez.
LETTRES l863 35 1
A AUGUSTE DE GHATILLON
i4 Mars i863.
Mon cher Ghatillon,
Je vous remercie de tout mon cœur.
Venez donc déjeuner, demain matin, dimanche, à l'Hôtel. J'attends Manet, vous ferez sa connaissance.
A II h. Soyez exact, et dites en bas que je vous attends pour déjeuner.
Je voudrais savoir ce que je vous redois. Mais il faut que vous confesse, à ma honte, que je vais traverser un Saharah de débine de quinze jours.
Bien à vous.
A POULET-MALASSIS
Vendredi, 8 Août i863.
Mon cher ami,
Ce que vous me demandez est impossible. Je n'ai plus qu'un Jour, pour mes préparatifs de départ, courses, visites, emballages, etc..
Pourquoi, vous qui savez si bien être persuasif, et sans aucune peine, n'allez-vous pas directement demander la voix de L et de ï ?
Vous comprenez bien que je suis désolé de vous refuser.
Je vous écrirai, dans quelques jours, de Bruxelles. Je logerai, sans doute, à V Hôtel du Grand-Miroir .
J'ai un remords, je relis votre lettre pour la troisième fois, désirant sincèrement trouver le moyen d'exécuter ce que vous me demandez, mais votre lettre est inintelligible pour moi : quels pouvoirs T et L ont-ils à nie transmettre ?
A THÉOPHILE GAUTIER
21 Août i863.
Oui, certes, assurément.
J'ajouterai même que ce ^Monsieur Rodolfo me tourmente, et que je ne suis pas exempt de jalousie à son égard. Il me semble que, dans une circonstance aussi solennelle, tu aurais pu penser à utiliser les talents de ton dévoué
BALDÉLARIO.
[a taine.]
6 Octobre i863.
Cher Monsieur,
Je vous serais très reconnaissant, si vous pensiez à moi.
J'ai une grosse affaire à conclure avec Michel, et il ne veut pas conclure, avant d'avoir la préface d'Eurêka, d'un côté, et, de l'autre, quelques pages de moi qui lui manquent pour son cinquième volume.
Je suis affreusement affairé. Croyez que sans cela j'irais vous voir fréquemment.
LETTRÉS — l863 353
Pourriez-vous m'écrire un petit mot pour m'exprimerce que vous pensez de l'ouvrag'e, — si vous ferez la préface, — quelle étendue elle aurait, — et quel prix vous en demanderez.
Croyez, Monsieur, que j'apprécie toute la valeur du service que je vous demande, et que j'en garderai toujours le souvenir.