‹ Lettres, 1841-1866, portrait en héliogravureChapitre 51 sur 80 · A MONSIEUR MARCELLIN · texte numérisé non relu

A MONSIEUR MARCELLIN

i5 Février.

Cher Monsieur, Un extrême besoin d'argent me servira d'excuse auprès de vous, si je vous reprends les Habitations imaginaires, et si je vous prie de les remettre à Julien Lemer, qui en fera ce qu'il voudra. — En vérité, je n'ai pas de chance auprès de vous. J'espère que je me dédommagerai chez vous par un paquet de poèmes en prose. J'en ai bien une trentaine sur ma table, mais ce sont des horreurs et des monstruosités qui feraient avorter vos lectrices enceintes.

Tout à vous et pardonnez-moi.

Je vous réserverai ce qui sera fait pour vous plaire.

CHARLES DAUDELAIRE

A MONSIEUR JLfLIEiN LEMER

Vendredi, 23 Février i865.

Mon cher Lemer,

Il y a bien long-temps que j'ai envie de vous écrire, ainsi que je l'avais dit à Henry de la Madelène, et, si j'ai tant tardé, ce n'est pas seulement à cause de mon apathie ordinaire en ce qui concerne mes intérêts, mais aussi à cause d'une certaine timidité qui me fait renvoyer indéfiniment les affaires au lendemain, sans doute parce que je crois toujours que les choses désirées par moi ne doivent pas réussir.

Depuis plusieurs années , je rêve de trouver un homme (un ami, en même temps, ce qui serait parfait), qui voulût bien s'occuper de mes affaires littéraires. Quant à moi, il m'est prouvé par une longue expérience que je suis complètement inepte en ces matières. Pourquoi n'ai-je pas l'intelligence nécessaire pour cela, je n'en sais rien ; mais j'ai fait dans ce genre tant de sottises que j'ai décidé de ne plus m'en mêler.

Avant tout, consentez-vous à être celui que je cherche? J'aurais dû prendre ce parti, il y a bien des années ; mais enfin il n'est jamais trop tard. Ensuite, je suis obligé de vous demander quel prix vous désirez mettre à vos services, c'est à dire quel prélèvement vous ferez sur les marchés que vous conclurez pour moi. Je ne vous prendrai peut-être pas beaucoup de votre temps, mais enfin j'en

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prendrai bien un peu, et, quoique nous nous connaissions d'assez vieille date pour nous croire un peu liés, je suis obligé de vous faire cette bête de question. J'ai entendu dire qu'en affaires la pudeur était sotie. Je n'ai pas besoin d'ajouter, mon cher Lemer, que ce que vous déciderez sera bien. Seulement, j'espère trouver un ami zélé.

Je vais vous expliquer les affaires du présent. J'espère que, l'année prochaine, peut-être même dans quelques mois, si j'ai un peu de repos, j'en aurai d'autres à vous soumettre.

Je désire vendre quatre livres dont je vous envoie le sommaire:

Les Paradis artificiels (si mal édités il j a quelques années qu'on peut les considérer comme un livre inédit. Je trouve le livre bon comme il est, je n'y ajouterai rien, je n'en retrancherai rien).

Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains. Divisées en deux parties, ou deux volumes. Ceci n'est pas, comme vous pourriez le croire, un paquet d'articles de journaux. Bien que ces articles, inconnus pour la plupart, aient paru à de très longs intervalles, ils sont reliés entre eux par une pensée unique et systématique. J'ai une assez vive envie de montrer ce que j'ai su faire, en matière de critique.

Enfin, le quatrième. Pauvre Belgique! i vol. Celui-ci n'est pas terminé. J'ai su mettre à profit neuf mois de séjour, mais il faut ajouter deux ou trois chapitres sur les provinces, sur les vieilles

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villes, et le temps est trop abominable pour que je me remette à courir.

Maintenant, quelques petites réflexions que je vous soumets, simplement, car vous agirez à votre guise. J'aurais vivement désiré aliéner les quatre volumes, pour un temps déterminé, deux ans, trois ans, cinq ans, ou pour un nombre considérable d'exemplaires, ce qui en somme revient au même. Mais il me semble que cela sera difficile, parce qu'un éditeur préfère naturellement voir d'abord la fortune d'un livre, ne risquer que peu de déboursés à la fois, sauf à renouveler le traité, la première édition épuisée.

Autre question : ne vous semble-t-il pas qu'il y aurait avantage, sipossiblec'est,de vendre les quatre volumes au même libraire? En tout cas, je crois que je ne dois rien aliéner d'une manière définitive et absolue, parce que je dois me réserver la possibilité de rassembler un jour tous mes ouvrages chez le même éditeur.

Le manuscrit des Contemporains est chez moi, à Ronfleur. J'irai jle chercher, quand j'aurai complété mes notes sur la Belgique. Pauvre Belgique ! pourra être livrée en Mars. Quant aux Paradis, j'en ai un exemplaire.

Croyez-vous qu'il soit mauvais de communiquer tout ou partie du livre sur la Belgique à un journal quelconque ? Je sais que Villemessant serait fort satisfait de la proposition, mais j'ai voulu vous consulter auparavant.

J'arrive à la question des éditeurs eux-mêmes.

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Michel Lévy m'en veut d'avoir cé.àé.Les Fleurs du Mal et Le Spleen de Paris à Hetzel.

Hetzel est de mauvaise humeur contre moi (et il en a le droit), parce que je ne lui ai pas encore livré Les Fleurs du Mal et Le Spleen de Paris, qui cependant sont finis, mais que je triture encore.

Dentu et Charpentier ne me paraissent pas des éditeurs de nature à donner de la popularité âmes livres. Je me trompe peut-être, mais Dentu ne me paraît pas assez sérieux, et Charpentier est trop du règne de Louis-Philippe; vous me comprenez. Mais je n'attache pas une importance absolue à ce que je vous dis.

Restent Didier, Amyot et Hachette, qui sont d'excellentes librairies. Est-ce qu'il n'y a pas chez ce dernier passablement de pédanterie démocratique? Je vous préviens que Pauvre Belgique ! est un livre anti-libre-penseur, fortement tourné au bouffon.

Eparpillez les livres, si vous ne pouvez faire mieux.

Quel est le maximum que vous supposez pouvoir demander par in-8° et par in-i8 ?

Mais ce sont là des questions ultérieures. D'ailleurs, comme je vous l'ai dit, je vous abandonne le gouvernement de tout cela, et il va sans dire que je m'interdis, si vous acceptez, de faire une démarche directe quelconque auprès d'un éditeur quelconque.

Dans quelques jours, je vous enverrai deux ou trois articles de revue, et un paquet de poèmes en prose que vous partagerez entre deux ou trois recueils !

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Pourvu que ce soient les dernières fois que j'aie à demander l'hospitalité à un journal quelconque, j'ai horreur des rédacteurs en chef, même quand ils sont mes amis.

J'ai deux autres grands ouvrages commencés, mais je sens que je ne les ferai bien qu'à Honfleur. C'est une série de nouvelles, toutes apparentées entre elles, et un gros monstre, traitant de omni re, et intitulé : Mon cœur mis à nu.

Tout à vous, mon cher Lemer^ et ne m'oubliez pas.

Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains est bien long. On pourrait supprimer Réflexions sur. J'ai voulu, avant tout, éviter les mots artistique et littéraire, qui tuent le débit d'un livre.

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