‹ Lettres, 1841-1866, portrait en héliogravureChapitre 50 sur 80 · A UN DIRECTEUR DU MONT-DE-PIETE · texte numérisé non relu

A UN DIRECTEUR DU MONT-DE-PIETE

Bruxelles, i^"^ Janvier i865.

Monsieur,

J'ai transmis, le 29 Décembre dernier, à un de mes amis de Paris la reconnaissance d'une montre engagée chez vous, avec commission de payer l'intérêt et de renouveler l'engagement dans votre bureau. La lettre n'étant pas arrivée à l'adresse indiquée, je peux supposer que la reconnaissance (une grande reconnaissance) est non seulement égarée, mais volée.

Voici tous les renseignements que je puis vous donner :

SgÔ CHARLES BAUDELAIRE

Une montre en or, à répétition. Prêt : 4o fr. Date : 26 Décembre iS63. Grande reconnaissance; papier jaune. Au nom de M. Ch. Baudelaire, demeurant alors, 22, rue d'Amsterdam, à Paris.

La personne qui vous remettra cette lettre est la même que j'avais charg-ée de faire chez vous le renouvellement.

Veuillez, Monsieur, prendre les mesures nécessaires pour que cet objet ne soit pas dég^agé par une autre personne que moi-même ou celle qui vous remettra cette lettre.

Ag-réez, d'avance, Monsieur, tous mes remerciements.

A MONSIEUR ANCELLE

Lundi, 2 Janvier i865.

Merci. Mais il paraît, mon cher ami, qu'il y a un singulier retard dans tous les courriers, car l'avis de la poste ne m'est arrivé qu'hier soir, à 8 h., et je n'ai eu la lettre que ce matin. Ainsi, ma chère mère n'aura ma lettre que ce soir, ou demain.

Vous n'avez pas bien compris la raison de mon relard. Pas d'autre raison que ma lâcheté et ma terreur. Je ne veux rentrer en France que glorieu" sèment, et certains devoirs accompUs. Cela dépend de mon activité, et de l'activité d'une personne que j'ai chargée de mes affaires à Paris.

Non, Montég-ut, Dieu merci, ne s'est pas pendu. C'était une fausse nouvelle envoyée par un ami de

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Paris. Il vient de publier dans la Revue des Deux Mondes un article sur La Recherche du bonheur. La vérité est qu'il a disparu pendant un assez long temps, sans dire à personne où il allait. Et, comme il a déjà montré quelques bizarreries, on acru qu'il

s'était tué.

Je suis bien aise que le fils de Dumas se marie. J'espère que les douleurs du mariage le puniront de sa détestable littérature.

Tout à vous.

Je vous recommande bien mes trois petites commissions. En avez-vous compris l'importance? Les objets laissés en dépôt, c'est toujours inquiétant.

A MADAME PAUL MEURÎCE

Mardi, 3 Janvier i865.

Chère Madame,

II me serait très désagréable, il m'est même défendu de laisser une nouvelle année commencer, sans vous la souhaiter bonne et heureuse. Nous avons tous besoin de ce souhait, et, pour mon compte, j'éprouve une espèce d'affection pour les o-ens qui me présentent leurs compliments de nouvelle année d'une manière agréable.

Dois-je vous dire combien je vous aime?

Dois-je vous dire combien je souhaite pour vous le repos, la prospérité, et ces plaisirs calmes qui sont nécessaires, même aux âmes les plus viriles?

^QS chaules RAUDCr.AIRE

Faut-il vous dire aussi combien de fois j'ai pensé à vous (chaque fois que je contraignais un Belge à exécuter un morceau de Wagner, chaque fois que j'avais à disputer sur la littérature française, chaque fois que se présentait de nouveau un exemple prouvant cette bêtise belge dont vous m'aviez tant parlé) ?

J'ai passé ici pour agent de police (c'est bien fait!), (grâce à ce bel article que j'ai écrit sur le banquet shakespearien); pour pédéraste (c'est moi-même qui ai répandu ce bruit, et on m'a cru!); ensuite, j'ai passé pour un correcteur d'épreuves, convoyé de Paris pour corriger des épreuves d'ouvrages infâmes. Exaspéré d'être toujours cru, j'ai répandu le bruit que j'avais tué mon père, et que je l'avais mangé; que d'ailleurs, si on m'avait permis de me sauver de France, c'était à cause des services que je rendais à la police française, et ON m'a CRu!.../e nage dans le déshonneur, comme un poisson dans l'eau.

Chère Madame, ne me répondez pas; vous seriez embarrassée, malgré tout votre esprit, pour répondre à une pareille lettre. Pardonnez à un esprit qui cherche quelquefois des confidents, et qui n'a jamais cessé de penser à votre grâce et à votre bonté.

Je fais des prières pour que vous soyez heureuse (car je prie pour tous ceux que j'aime), et je vous supplie de ne pas m'oublier dans les vôtres, quand vous aurez autant d' humilité que vous avez d'esprit.

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Présentez à votre mari mes souhaits de bonne année.

A MADAME AUPÎCK

3 Janvier.

Ma chère mère,

Je n'ai pas besoin de la solennité de ce jour, si triste entre tous les jours de l'année, pour penser à toi, et pour penser à mes devoirs et à toutes les responsabilités que j'ai accumulées sur moi depuis tant d'années. Mon principal devoir, mon unique même, serait de te rendre heureuse. J'y pense sans cesse. Cela me sera-t-il jamais permis? Je pense quelquefois, avec un frisson, que Dieu peut me retirer brusquement cette possibilité. Je te promets d'abord que cette année... Je rougis quand je pense à toutes les privations que j'ai dû t'imposer. Je te promets aussi qu'aucune journée de l'année ne s'écoulera sans travail. Infailliblement, la récomcompense doit être au bout. J'ai l'esprit rempli d'idées funèbres. Comme il est difficile de faire son devoir tous les jours, sans interruption aucune ! Comme il est difficile, non pas à^ penser un livre, mais de l'écrire sans lassitude; enfin, d'avoir du courage, tous les jours ! J'ai calculé que tout ce que j'ai depuis longtemps dans la tête ne m'aurait coûté que quinze mois de travail, si j'avais travaillé assidûment. Combien de fois me suis-je dit, malgré mes nerfs, malgré les mauvais temps, mal-

400 CHARLES nAUDELAmr:

gré les créanciers, ma%ré l'ennui de la solitude : Voyons, courage...! Le résultat fructueux viendra peut-être... Combien de fois Dieu m'a-t-il fait déjà crédit de quinze mois I et pourtant j'ai interrompu souvent, trop souvent, jusqu'à présent l'exécution de tous mes projets. Aurai-je le temps (en supposant que j'aie le courag^e) de réparer tout ce que j'ai à réparer! Si j'étais sûr au moins d'avoir cinq à six ans devant moil Mais qui peut être sûr de cela? C'est là pour moi, maintenant, une idée fixe, l'idée de la mort, non pas accompagnée de terreurs niaises, — j'ai tant souffert déjà etj'aiétési puni que je crois que beaucoup de choses peuvent m'étre pardonnées, — mais cependant haïssable, parce qu'elle mettrait tous mes projets à néant, et parce que je n'ai pas exécuté encore le tiers de ce que j'ai à faire en ce monde. Tu as deviné sans doute ma terreur de traverser Paris sans argent, de rester à Paris, mon enfer, six ou sept jours seulement, sans offrir des garanties certaines à quelques créanciers. Mon exil m'a appris à me passer de toutes les distractions possibles. Il me manque l'énergie nécessaire pour le travail noninterrompu.Ouandje l'aurai, je serai fier et plus tranquille. J'ai bon espoir. Tu sais tout ce que j'ai à publier. Hélas! que de choses en retard!...

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A MONSIEUR ANCELLE

Vendredi, 27 Janvier i865.

Mon cher ami,

Je suis bien étonné de n'avoir aucunes nouvelles de vous. Le Mont-de-Piété? Et le sieur Jacquinet? Et Madame Desoye? Qu'est-ce que je leur dois ? Y aura-t-il quelque objet perdu? Avez-vous remis ma note à Jacquinet?

Soyez assez obligeant pour me dire, dans la même réponse, où j'en suis avec vous, relativement à l'argent. Avez-vous fait notre compte annuel?

Je sais que, quand j'ai quitté Paris (fin Avril), j'étais fortement en avance. La dette doit être cependant un peu diminuée, puisque, dans l'espace de neuf mois, je ne vous ai pris que 600 fr. Ne voyez pas dans ce que je vous écris une intention quelconque de renoncer à mes projets d'économie.

Je vous assure que les commissions que je vous ai mises sur les bras étaient fort importantes pour moi.

Tout à vous. Mes respects à Madame Anceile.

A MONSIEUR ANCELLE

Samedi, 4 Février i865.

Mon cher Ancellc,

J'attends toujours votre réponse, depuis le commencement de Janvier.

Peut-être n'avez-vous pas bien compris les commissions que j'ai pris la liberté de vous jeter sur les bras. Peut-être les avez-vous considérées comme des niaiseries, parce que vous n'avez pas le même amour que moi pour le papier, l'or, la gravure, etc.. Et puis, quand vous aurez voulu faire les commissions, il était trop tard, et vous n'osez pas me dire que tout est perdu. C'est cela, n'est-ce

pas?

Le Mont-de-Piété? Jacquinet? Desoye?Tout estil sauf, et qu'est-ce que je leur dois?

J'ai supposé que la lettre de Proudhon vous intéresserait; vous y avez vu l'idée fixe de la banqueroute comme salut, et de l'abolition de la rente.

Et nos comptes? Etes-vous malade? Etes-vous

absent?

Bien à vous ; mais, pour l'amour de Dieu, répondez-moi.

Mercredi, 8 Février i865.

Mon cher Ancelle,

Je vous écris dans le répit que me laisse une de mes crises qui sont si violentes quelquefois que ce matin il m'a fallu plus d'une heure pour déchiffrer votre lettre.

C'est plus que bien, c'est très bien, et je vous remercie. Et puis c'est moins cher que je ne m'y attendais.

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Seulement, àpropos du pupitre (qui doitêtre mal arrangé, c'est trop bon marché), Madame Desoye vous a-t-elle rendu la clef, et la serrure est-elle arrangée, ou bien en a-t-on mis une neuve?

Relativement à Jacquinet, je vous affirme, de la manière la plus positive, que je vous ai envoyé cette note, dans ma première lettre. Vous l'aurez laissé tomber, en ouvrant la lettre. La voici, de nouveau, recopiée.

Ainsi, quand je retournerai à Honfleur (si jamais je revois Honfleur !), c'est chez vous que je ferai faire mes emballages, pourvu qu'il y ait des emballeurs à Neuilly.

Je connaissais l'affaire R . Un des amis de

R , complètement inconnu de moi, excepté par

ses œuvres, a jugé à propos de copier pour moi un des tableaux de Goya au palais de l'ancienne duchesse d'Albe. Natarellement,j'ai écrit à Madrid pour le remercier. Je reçois quelquefois, de fort loin, et de gens que je ne connais pas, des témoignages de sympathie qui me touchent beaucoup, mais qui ne me consolent pas de ma détestable misère, de mon humiliante situation, ni surtout de mes vices.

La lettre de Proudhon ne vous a pas assez frappé, et vous le traitez de fou, beaucoup trop légèrement. Je vous ai envoyé celte lettre, pour vous prouver que Proudhon, quoi qu'on ait dit, n'cwait jamais varié : à la fin de sa vie, comme à ses débuts, les questions de production et de finance étaient celles qui l'obsédaient particulièrement.

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S'il était question d'art, oui, vous auriez raison de dire de Proudbon : // est fou: mais, en matière d'économie, il me paraît singulièrement respectable. Je ne vois qu'une seulemanièrede mettre à néant les utopies, les idées, les paradoxes et les prophéties de Proudhon sur la rente et sur la propriété, c'est de prouver péremptoirement (l'a-t-on fait? je ne suis pas érudit en ces choses) que les peuples s'enrichissent en s' endettant. Y ous êtes plus financier que moi ; vous devez savoir si cette thèse a été soutenue.

Vous me félicitez sur ma santé. Depuis huit jours, je souffre en diable. J'ai eu, alternativement, les deux yeux bouchés par le rhume, la névralgie ou le rhumatisme. J'avais débuté, comme vous savez, par quatre mois de dérangements d'estomac et d'intestins. En Août et en Septembre, il y a eu ici un petit peu de lumière et de chaleur; alors, je me suis bienporté. Mais, depuis deux mois,jesuispris, généralement à minuit, par la fièvre. Les longues heures s'écoulent dans un tressaillement et un froid continus ; enfin, le matin, je m'endors de fatigue, n'ayant pas pu profiter de mon insomnie pour travailler, et je me réveille tard, dans une affreuse transpiration, très fatigué d'avoir dormi. Depuis huit jours surtout, il y a eu surcroît de douleur. Et vous savez qu'il n'y a pas de bravoure possible, si ce n'est la passive, dans la douleur. C'est une parfaite abdication de la volonté.

Dans ces conditions, je vous prie de me permettre de renoncer à mon projet d'économie, du

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moins pour deux mois; je repreûdrai l'exécution de ce projet à Honfleur. Supposons que mon séjour ici se prolonge jusqu'à la fin de Mars, c'est beaucoup. Depuis le milieu de Novembre, je n'ai rien reçu de personne, et je n'ai rien donné ici. Ma noie était complètement payée jusqu'au !'■■ Octobre. En hiver, on dépense ici beaucoup plus qu'en été. En été, c'était 200 ou 220 fr. par mois; trois mois d'hiver, cela doit faire 900 fr. Je dis : cela doit faire, car je ne peux pas obtenir ma note.

On me fait la mine, je le vois bien. Et enfin il y a une foule de petites dépenses, en dehors de l'Hôtel, auxquelles je ne peux pas satisfaire depuis deux mois sans des ruses ridicules : tabac, papier, timbres-poste, raccommodag-es,etc...Par exemple, le rêve de posséder du vin de quinquina est devenu dans mon cerveau aussi obsédant que l'idée d'une baig-noire pleine d'eau dans l'imag-ination d'un galeux. Et puis je voudrais des purgations violentes. Je ne puis rien me procurer de tout cela.

(Entre parenthèses, je vous prie de ne rien dire de tout cela à ma mère. Vous connaissez sa terrible imagination. Ainsi, pas un mot. Je suis convaincu que toutes ces infirmités disparaîtront avec le succès et le déplacement.)

Je vous parlais del'humiliation des petits besoins. Pardonnez-moi de vous faire observer en passant que vos lettres, excepté celles chargées, sont toutes insuffisamment affranchies. Que j'aie fait attention à cela, c'est bien un signe de misère. Quand la concierge me dit : Monsieur, c'est encore 4o cen-

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tinies à payer, — je suis tout malheureux. Vous affranchissez comme si vous envoyiez votre lettre dans un département français. C'est un timbre rouge qu'il faut mettre, ou deux timbres bleus. Pardon !

Je suis positivement poursuivi par un guignon. Depuis le i*''' du mois, j'attendais 3oo fr.de la Revue de Paris, et l^oo du Figaro. Lsl Revue de Paris va horriblement mal; elle ne peut pas me payer même le peu qui est échu. Xe Figaro trouve ce que j'ai envoyé beaucoup trop sérieux, et au-dessus de la portée de ses lecteurs; c'est poli, c'est pour ne pas dire: ennuyeux. Et comme ce sont des fragments du dernier livre fait pour Michel Lévy. et que le livre va paraître, cela fait 700 fr. de perdus.

Quant à la grosse affaire, la vente des Paradis, de Mrs Contemporains et de Pauvre Belgique! j'attends. Je ne peux pas supposer que mon nom soit tellement peu de chose, et que mes amis m'aient tellement oublié, qu'on ne puisse pas tirer au moins 600 fr. du premier tirage de chaque volume, ce qui ferait 2.400. Mais mes souffrances ont interrompu mon travail, déjà si intermittent. Il manque quatre chapitres à la Belgique, et trois aux Contemporains.

Mon cher, j'ai la tête si fatiguée que je ne vais pas plus loin.

Donnez-moi mes mois complets de Janvier, Février et Mars. Aujourd'hui, Janvier et Février seulement. Est-ce i5o ou 180, je n'en sais rien. A tout hasard, je suppose 3oo, et j'en défalque 100 que

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j'ai reçus le 2 Janvier. Votre reçu est au second feuillet de la feuille Jacquinet. Je tirerai le diable par la queue, et je ferai patienter les gens jusqu'à la conclusion de mes affaires en France.

Vous n'avez pas compris la lettre où je m'excusais de n'avoir pas profité des 4oo et des 600 fr. pour m'en aller.

Je souffre et je m'ennuie. Et cependant j'aurais beaucoup d'argent que je ne partirais pas. Je suis en pénitence et j'y restera/, jusqu'à ce que les causes de la pénitence disparaissent. Il s'agit non seulement d'argent, mais de livres à finir, et de livres à vendre, qui m'assurent en France une tranquillité de quelques mois.

Ma mère m'a écrit une lettre charmante et pleine de sagesse. Quelle patience! Et quelle confiance en moi! Saviez-vous qu'elle a été très malade et subitement restaurée? Par bonheur pour moi, j'ai su les deux nouvelles, la mauvaise et la bonne, à la fois!

Pas de retard, je vous en prie, non seulement parce que j'ai besoin d'argent, mais parce que vos lettres sont une distraction pour moi. Je ne bouge pas de ma chambre. D'ailleurs, où irais-je? si je pouvais sortir.

Tout à vous.

A MONSIEUR ANCELLE

Dimanche, 12 Février i8G5.

Mon cher ami.

Je vous remercie. Je me souviendrai que j'ai déjà

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reçu 3oo fr. sur le compte de cette année, et 5oo sur les huit derniers mois de la dernière. Quant aux sommes reçues dans les quatre premiers mois, je n'en ai pas tenu note. Ecrivez-moi le plus tôt que vous pourrez, non pas seulement parce que j'ai hâte de savoir que tous mes petits bibelots sont en sûreté chez vous, mais aussi parce que je m'ennuie mortellement. Il n'y a ici qu'une seule personne que je puisse voir avec plaisir, et elle demeure au diable, à l'extrémité d'un faubourg.

Je crois qu'il sera prudent, quand vous reverrez Jacquinet, de faire avec lui le compte des objets, la note en main. Il y a, dans cette note, de petites indications ajoutées, auxquelles il faut faire attention, par exemple : dessin à fixer (s'il n'est pas fixé), c'est à dire qu'il faut lui faire subir une préparation qui le rende ineffaçable ; — dessin mal monté, à remonter; — etc.. Ce Jacquinet n'est habile que dans les nettoyages, et d'ailleurs c'est un homme de désordre.

Je vous demande mille pardons de tout le tintouin que je vous cause.

Je n'ai jamais tant ragé que dans ces dix derniers jours, attendant des nouvelles, n'en recevant que de mauvaises, et complètement impuissant pour agir. Il y a dix jours que j'aspire à recevoir des nouvelles importantes, relatives à mes tripotages littéraires, et rien, rien, rien !

Ce matin, pour la première fois depuis longtemps, j'ai mangé solidement, avec la gourmandise

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d'un enfant. C'était trop tôt. Je sens la migraine qui me reprend.

J'ai passé en revue, il y a peu de jours, un paquet de lettres de Proudhon fort curieuses, adressées à des amis de Belgique. Théophile Thoré (vous vous souvenez de lui, celui qui signe, depuis quelques années, William Bûrger) est venu me voir, il y a quelque temps. Nous ne nous étions pas vus depuis vingt ans, ou peu s'en faut. J'ai éprouvé, à le revoir, un immense plaisir. Du reste, je suis en humeur de trouver du génie à tous les Français. Thoré, quoique républicain, a toujours eu des mœurs élégantes. Il me racontait qu'il avait fait une fois un voyage avec Proudhon, mais qu'il avait été obligé d'abandonner celui-ci, à cause dudégoûtque lui inspirait à lui, Thoré, l'affectation rustique de Proudhon, affectation de grossièreté en toutes choses, impertinence de paysan. — Ainsi, on peut être à la fois un bel esprit et un rustre, — comme onpeuten même temps posséder un génie spécial et être un sot. Victor Hugo nous l'a bien prouvé. — A propos, ce dernier va venir habiter Bruxelles. H a acheté une maison, dans le quartier Léopold. Il paraît que lui et l'Océan se sont brouillés. Ou il n'a pas eu la force de supporter l'Océan, ou l'Océan lui-même s'est ennuyé de lui. — C'était bien la peine d'arranger soigneusement un palais sur un rocher! Quant à moi, seul, oublié de tout le monde, je ne vendrai la maisonnette de ma mère qu'à la dernière extrémité. — Mais j'ai encore plus d'orgueil que Victor Hugo, et je sens, je sais que je

ne serai jamais si bète que lai. — On est bien partout (pourvu qu'on se porte bien, et qu'on ait des livres et des gravures), même en face de l'Océan.

Proudhonn'avait jamais lu Victor Hugo; il aurait dû lire les poésies, mais on lui prêta Les Misérables (le déshonneur de Hugo) ; il annota les deux premiers volumes, ligne à ligne. Ce devait être une merveille de drôlerie : la logique corrigeant l'absence de logique ! — Or, le propriétaire belge de l'exemplaire (admirez le Belge !), trouvant son exemplaire souillé, a soigneusement effacé toutes les notes. Et voilà un monument perdu !

Oui donc a écrit au dos de l'enveloppe de votre lettre : Salut et Confraternité! ou Salut confraternel, ou Salutations confraternelles, — mots qui ont été salis par le timbre? — Ce langage n'est pas celui de vos amis. — Mais cela ma remis en mémoire les enthousiasmes et les drôleries de Février. Que c'est vieux déjà !

Savez-vous que les fils du roi Léopold reçoivent, avec l'assentiment de leur papa, une rente de l'Empereur Napoléon III, comme indemnité de leur part perdue dans l'héritage (saisi) de la maison des d'Orléans? — Ames ignobles ! Dynasties condamnées ! — Notre Empereur est peut-être un grand coquin, mais il aime mieux la gloire que l'argent; à cause de cela, il est intéressant. — Du reste, je vérifierai le fait avant de le publier. — Cela n'est pas facile.

Il me tarde devoir la Vie de César, et de savoir

LETTRI^S l865 4ll

si Napoléon-Louis est un vrai iiomme de lettres. Mes compliments à Madame Ancelie.

Bien à vous. Ne m'oubliez pas.

A MONSIEUR JULIEN LEMER

10 Février i865.

Mon cher Lemer,

Je reçois enfin des nouvelles de vous par mon ami Manet.

Mais quel sacré guignon, pour commencer par le commencement ! — J'ai écrit, le 4j au soir, à mon ami le commandant Lejosne (avenue Trudaine, 6, près des abattoirs) de vous apporter les épreuves du Mystère de Marie Roget, faisant pendant à L'Assassinat dans la rue Morgue, un chefd'œuvre, une merveille, — reçue, il y a un an, à L'Opinion nationale, sous la direction Paucliet, et repoussée maintenant par son successeur Malespine qui ne disait mot, — repoussée aussi par Villemessant qui trouve ça trop sérieux.

Il y a aussi trois fragments {Habitations imaginaires) qui sont chez Marcellin, et que je vous prie de fourrer où vous voudrez, où vous pourrez.

Suggestions: L'Univers illustré. Le Journal littéraire. La Presse. Le Pays. Le Constitutionnel.

Je dois depuis longtemps de l'argent au Pays et au Constitutionnel, 200 au premier, 5oo au second. Ce serait peut-être une raison pour leur donner ces

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morceaux, — pourvu i|ue cela paraisse tout de suite, variétés ou feuilletons , — pourvu que ce soit bien corrigé, — pourvu qu'on ne fasse qu'une retenue partielle pour amortir ma dette.

C'est Le Pays qui a publié, il y a de longues années, les Histoires extraordinaires.

Je suis au mieux avec Limayrac etGrandguillot. Mais, je le ré'çhie, faites ce que vous voudrez.

Marie Roget fait trois feuilles in-8°, feuilles de revue.

Habitations font deux feuilles et sont divisées en trois parties: Domaine d' Arnheini^ quinze pages. Cottage Landor, douze pages. Philosophie d'àmeuble nient, six pages.

On peut les répartir sur trois journaux.

Manet me dit quelques mots sur vos intentions. J'ai mille choses à vous dire, mais il est 5 h., et il est urgent que cette lettre parte.

D'ici à la fin du mois, vous recevrez un énorme paquet de poèmes en prose^ et les trois fragments complémentaires de l'ouvrage que j'appelle Quelques-uns de mes contemporains.

Avez-voas vu l'infâme feuilleton à'Eraste sur Henri Heine et la jeunesse des poètes ? Janin blague les mélancoliques. Je peux appeler ça un« pierre dans mon jardin. Je fais une réponse. Mais dans quels termes M. Le Figaro est-il avec J. J. ? Là est la question.

Tout à vous. Croyez que je vous saurai grandement gré de ce que vous ferez pour moi.

Michel avait dit qu'il m'accorderait un certain

temps pour le placement de tout ça; mais voilà déjà vingt jours perdus, plus peut-être, grâce à Malespine, à Villemessant, et à M. Lejosne. Quant à Marcellin, il veut toujours couper ou retoucher, c'est sa marotte. Retoucher ou couper, dans Poe! Lacroix et Verboeckhoven viennent de commander à W^ Judith la traduction d'un livre dont je leur avais suggéré l'idée. Oh! les Belges !

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