RÉFLEXIONS SUR OUELOUES-UNS DE MES CONTEMPORAINS
Deux parties. 2 vol.
I. — Beaux-Arts. — David au Bazar Bonne- Nouvelle. — Salou de 1846. La critique, le dessin, la couleur, le chic, le doute. Comment l'emporter sur Piaphaël, etc.. — Delacroix à l'Exposition universelle. — Ingres à l'Exposition universelle.— Méthode de critique. — Salon de 1809. L'artiste moderne et la photographie. La critique, la reine des facultés. Le public moderne, etc..
— De Tessence du rire. — Caricaturistes français.
— Morale du joujou. — Peintures murales d'Eugène Delacroix. — L'œuvre, la vie et les mœurs d'Eugène Delacroix. — La peinture didactique (Chenavard, Kaulbach, Jannot, Piéthel). — Le peintre de la Modernité (Gonstantia Guys de Sainte-Hélène) .
IL — Littérature. — Edgard Poe, sa vie et ses œuvres. — Notes nouvelles sur Edgard Poe. — Victor Hugo. — Desbordes-Valmore. — Pétrus Borel. — Hégésippe Moreau. — G. Le Vavasseur. — Théodore de Banville. — Lecoute de Lisle. — Pierre Dupont. — Théophile Gautier.
— Philibert Piouvière. — Etre comédien ou pape!
— Richard Wagner à Paris. — Les dandies de la littérature depuis Chateaubriand. — Histoire des Fleurs du Mal.
A MONSIEUR ANGELLE
25 Février i865.
Mon cher ami.
Je vais donner encore à l'Hôtel les i5o fr. dont le reçu est joint à cette lettre. La note montait encore un peu plus haut que je ne croyais. Je ferai ainsi patienter les gens, jusqu'à ce que mes affaires de librairie soient conclues. — Il paraît (me diton) que deux libraires s'offrent, mais les traités ne se feront que quand mes quatre volumes seront complètement finis. Je travaille lentement, et avec maussaderie.
Si vous n'avez pas encore fait notre compte de 1864, que cela^ je vous en prie, ne retarde pas l'envoi des i5o fr.
Les objets qui étaient chez Desoye et Jacquinet, sont-ils enfin réunis chez vous? Avez-vous tout retrouvé sans exception chez Jacquinet? Le pupitre vous a-t-il paru passablement réparé? Et la serrure?
Cette lettre va vous arriver demain matin, dimanche. Je suppose que vous ne m'envoyiez votre réponse que lundi {avant 5 h.), je l'aurai mardi matin, dernier jour du mois. C'est ce qu'il faut.
Sur la suscription, ne mettez pas : Hôtel du Grand- Miroir, mettez : Rue de la Montagne, 28. — Le résultat sera qu'on m'apportera ma lettre et que je ne serai pas obligé de l'aller chercher à la poste.
La Correspondance par W^j'^e/nan, signée A.Z.,
LETTRES l865 421
est de Louis Blanc. Je parle de L'Etoile Belge. L'avez-vous reçue ?
Quand les Histoires grotesques et sérieuses seront en vente, je vous en verraiun bon pour un exemplaire.
Mes respects à Madame Ancelle.
Bien à vous.
A la fin de Mars, je vous prendrai encore i5o fr., et puis je crois sérieusement qu'alors je reviendrai. — D'ailleurs, une grande partie des manuscrits est à Honfleur. Il faudra que j'aille les chercher.
i5 Mars i865.
Cher ami,
Je profite des Histoires grotesques et sérieuses pour me rappeler à votre souvenir. — Quelquefois, le matin, je cause de vous avec M. Muller, de Lièg^e, à côté de qui je déjeune, — et, le soir, après le dîner, je relis Joseph Delorme, avec Malassis. Décidément, vous aviez raison : Joseph Delorme, c'estLes Fleurs du Mal de la veille. La comparaison est glorieuse poijr moi. Vous aurez la bonté de ne pas la trouver offensante pour vous.
Et la préface de la Vie de César ? Est-ce assez prédestinatien?
Tout à vous.
422 CHARLES DAUDELAIRF,
A MONSIEUR ANCELLE
22 Mars i865.
Mon cher Ancelle,
Mon dernier volume (traduction de Poe) a paru, le i6. Je n'ai pas encore pu arracher un exemplaire à . Madame Aupick n'a pas reçu le sien, non
plus que moi. m'avait demandé des lettres
pour les journalistes de Paris; je les lui ai envoyées. Mais rien ne me prouve qu'il les ait distribuées avec les exemplaires. Car, dans ces lettres, il était question d'autre chose que de Poe, et je ne reçois aucune réponse. Impatienté, j'ai supposé que son ig-noble avarice l'empêchait de dépenser quelques sols pour l'envoi de quatre exem pîaires ne se rapportant pas directement à la vente. Ayez l'oblig-eance de prendre ces exemplaires, et de vous charger de l'affranchissem.ent. J'ai oublié la loi postale. Je ne sais pas si cela se mesure au poids, ou si c'est 5 centimes par feuille. En tout cas, c'est fort peu de chose.
Tâchez, en même temps, de savoir ce qui est advenu des vingt lettres qui devaient accompagner les exemplaires adressés à ceux de mes amis qui écrivent dans les journaux. — Et s'il vous répugne, ce que je trouverais très naturel, de parler à des gens comme ou , adres-
sez-vous à mon ami , qui est chez eux,
et qui est un homme bien élevé.
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Voici une lettre pour M. Miquel Rouget, où je le prie d'allonger un peu sa complaisance, à cause de mes besoins actuels, jusqu'à mon retour en France.
Je vais donner 200 fr, à l'Hôtel. — Ne pas grossir ma dette (résultat des mois de Novembre, Décembre et Janvier) est tout ce que je peux faire, tant que ma grosse affaire ne sera pas conclue. Elle va l'être, je le sais, et je sais aussi les raisons de ce long retard. Ce serait trop long à vous expliquer. — Je garderai simplement 5o fr., pour le cas où cette même affaire m'attirerait brusquement à Paris, m'entraînerait peut-être jusqu'à Honfleur, pour y prendre le commencement du manuscrit que ma mère ne saurait pas trouver. Ainsi, il serait fort possible que je vous visse, dans une quinzaine de jours.
Vous comprenez, mon cher ami, que si je me permets d'avancer de huit jours notre échéance ordinaire, c'est qu'il y a urgence. D'ailleurs, je manque de tout, même de plus que tout.
Faites taire votre défiance, bien légitimée d'ailleurs par les irrégularités des années précédentes. Cette année présente sera celle de la réforme.
Quant au chiffre qui vous étonne peut-être, en voici l'explication. D'après votre dernière lettre, je ne dois compter que sur 160 fr. par mois (ce qui, multiplié par 12, donne 1.920). Janvier, Février, Mars et Avril font donc quatre fois 160, c'est à dire : 64o fr. auxquels il faut ajouter un reliquat de 64- Total : 704. — Or, depuis le i^' Janvier, je
ne vous ai pris que 100, 200, et i5o fr., c'est à dire : 45o fr. — Différence : 254 fr.
Il paraît que la vente de César ne va plus.
J'ajouterai aux choses que je dois vous rapporter Les Propos de Labiénus, qui viennent de paraître ici. Il y a de l'esprit, mais c'est loin d'être excellent. J'avais bien envïe d'écrire une réfutation de la fameuse préface, et puis je me suis dit, comme je me le dis si souvent à propos d'une foule de choses : A quoi bon ? et que ni' importe ?
Tout à vous, mon cher ami.
Mes compliments à Madame Ancelle.
L'argent d'abord^ je vous prie. J'attends votre lettre le i!\, au matin, ou à 3 h., au plus tard.
Quant aux exemplaires, le plus tôt possible. Si, par extraordinaire, le s'était exécuté, rela-
tivement à ma mère et à moi, n'exig-ez que votre exemplaire.
Cherchez donc, dans votre paquet d'autographes, une lettre de M. de Custine (peut-être deux) à propos delà condid.mndX\onàes Fleurs du Mal, et faitesles copier pour moi. Je vous dirai plus tard pourquoi.
Si, ayant lu la lettre pour , vous la trou-
vez trop malhonnête, demandez verbalement des explications, et transmettez -les-moi.
Ci-joints, La Petite Revue, deuxième article sur Proiidhon; — une lettre pour ; —
un bon pour cinq exemplaires de mon livre ; — un reçu de 260 fr. ; — une lettre pour Miquel Rou-
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get. Ayez l' obligeance de cacheter la lettre pour ainsi que celle pour Miquel Rouget; — n'oubliez pas de mettre, sur votre lettre chargée : 28, rue de la Montagne; «m lieu de : Hôtel du Grand- Miroir.
A MONSIEUR E. R
Mon cher ami,
Je viens délire vos curieuses notes surProudhon, et je trouve à la page 11 du soixante-huitième numéro de La Petite Revue une anecdote que je vous ai contée, il y a long-temps, et qui s'est transformée dans votre mémoire.
... Un citoyen le contemplait dans les bureaux du Peuple, précipitant les morceaux de son déjeuner énorme et frugal : Vous vous étonnez de me voir tant manger, citoyen, lui dit-il joyeusement, mon appétit est en raison des grandes choses que j'ai à faire...
Ce citoyen, mon ami, c'était moi. J'étais allé, un soir, chercher le citoyen Jules Viard dans les bureaux du Représentant du Peuple.
Proudhon y était, entouré de ses collaborateurs, et leur distribuait des instructions et des conseils pour le numéro du lendemain.
Peu à peu, chacun le quitta, et je restai seul avec lui; il me ditque Viard était parti depuis longtemps, et nous nous mîmes à causer. Gomme je lui appris, dans la conversation, que nous avions quelques amis communs, entre autres Ricourt, il me dit :
Citoyen, voilà l'heure du dîner ; voulez-vous que nous dînions ensemble?
Nous allâmes chez un petit traiteur récemment installé rue Neuve-Vivienne; Proudhon jasa beaucoup, violemment, amplement, m'initiant, moi, inconnu pour lui, à ses plans et à sers projets, et lâchant, involontairement, pour ainsi dire, une foule de bons mots.
J'observai que ce polémiste mangeait énormément, et qu'il ne buvait presque pas, tandis que ma sobriété et ma soif contrastaient avec son appétit.
Pour an homme de lettres, lui dis-je, vous mangez étonnamment. — C'est que j'ai de grandes choses à faire, me répondit-il, avec une telle simplicité que je ne pus deviner s'il parlait sérieusement ou s'il voulait boufPonner.
Je dois ajouter, — puisque vous attachez aux plus petits détails une importance souvent légitime, — que, le repas fini, quand je sonnai le garçon pour payer notre dépense commune, Proudhon s'opposa si vivement à mon intention que je le laissai tirer sa bourse, mais qu'il m'étonna un peu en ne payant que strictement son dîner. — Peut-être en inférerez-vous un goût décidé de l'égalité et un amour exagéré du droit?
Tout à vous.
A SAINTE-BEUVE
Jeudi. 3o Mars i865.
Mon cher ami, Je vous remercie de votre excellente lettre ; pou-
LETTRES l865 427
vez-vousen écrire d'autres qued'excellentes? Quand vous m'appelez : Mon cher enfant, vous m'attendrissez, et vous me faites rire en même temps. Malgré mes grands cheveux blancs qui me donnent l'air d'un académicien (à l'étranger), j'ai grand besoin de quelqu'un qui m'aime assez pour m'appeler son enfant; mais je ne puis m'empêcher de penser à ce burgrave de cent-vingt ans qui, parlant à un burgrave de quatre-vingts, lui dit : Jeune homme, taisez-vous ! (Entre parenthèses, et ceci soit dit entre nous, si j'écrivais une tragédie, je craindrais de lâcher des traits de cette force, et de toucher un autre but que ce/wi auquel j'aurais visé.)
Seulement j'observe que, dans votre lettre, il n'y a aucune allusion à l'exemplaire d'Histoires grotesques et sérieuses que j'ai prié Michel Lévy devons transmettre... Je vous jure d'ailleurs que je n'ai nullement l'intention de vous soutirer la moindre réclame pour ce livre. Mon seul but était, sachant comme vous savez bien distribuer votre temps, de vous fournir l'occasion de jouir, encore une fois, d'une étonnante subtilité de logique et de sentiments. Il y a des gens qui trouveront que le cinquième volume est inférieur aux précédents, mais cela m'est bien indifférent.
Nous ne broyons pas tant d'ennui que vous croyez. Malassis et moi. Nous avons appris à nous passer de tout, dans un pays où. il n'y a rien, et nous avons compris que certains plaisirs (ceux de la conversation, par exemple) augmentent, à mesure que certains besoins diminuent.
CHARLES BArOELAIRE
A propos de Malassis, je vous dirai que je suis émerveillé de son courag-e, de son activité et de son incorrig-ible gaieté. Il est arrivé à une érudition fort étonnante, en fait de livres et de gravures. Tout l'amuse, et tout l'instruit. — Un de nos grands amusements, c'est quand il s'applique à faire l'athée, et quand je m'ingénie à faire le jésuite. Vous savez que je peux devenir dévot par contradiction (surtout ici), de même que, pour me rendre impie, il sufflrait de me mettre en contact avec un curé souillon (souillon de corps et d'âme). — Quant à la publication de quelques livres badins qu'il s'est amusé à corriger avec la même religion qu'il aurait mise au service de Bossuet ou de Loyola, j'en ai même tiré un petit, petit,bénéfice inattendu, c'est une intelligence plus nette de la Révolution française. Quand les gens s'amusent de certaine façon, c'est un bon diagnostic de révolution.
Alexandre Dumas vient de nous quitter. Ce brave homme est venu s'exhiber, avec sa candeur ordinaire. Tout en faisant la queue autour de lui, pour attraper une poignée de main, les Belges se sont moqués de lui. Cela est ignoble. Un homme peut être respectable pour sa vitalité. Vitalité de nègre, c'est vrai. Mais je crois que bien d'autres que moi, amoureux du sérieux, ont été entraînés par La Dame de Montsoreau et par Balsamo.
Comme je suis fort impatient de revenir en France, j'ai écrit à Julien Lemer pour le charger de mes petites affaires. Je voudrais rassembler, en trois ou quatre volumes, les meilleurs de mes articles sur les
LETTRES l8G5 /(2g
Excitants^ sur les Peintres et sur les Poètes, en y ajoutant une série de Considérations sur la Belgique. Si, dans une de vos rares flâneries, vous passez sur le boulevard de Gand, fouettez un peu sa bonne volonté, et exagérez ce que vous pensez de moi.
Je dois avouer qu'il manque trois fragments importants, un sur la Peinture didactique (Cornélius, Kaulbach, Ghenavard, Alfred Réthel), un autre. Biographie des Fleurs duMal,ei enfin un dernier : Chateaubriand et sa famille . Vous savez que ma passion pour ce vieux dandy est incorrigible. En somme, peu de travail : dix jours peut-être. Je suis riche de notes.
Pardonnez-moi si je me mêle d'une question délicate, mon excuse est dans mon désir de vous voir content (en supposant que certaines choses vous contenteraient), et de voir tout le monde vous rendre justice. J'entends beaucoup de gens qui disent : Tiens, Sainte-Beuve n'est pas encore sénateur! Il y a bien des années, je disais à E, Delacroix avec qui j'avais tout mon franc-parler que beaucoup de jeunes gens préféreraient le voir restant à l'état de paria et de révolté. (Je faisais allusion à son obstination à se présenter à l'Institut.) Il me répondit : Mon cher 31onsieur, si mon bras droit était frappé de paralysie, ma qualité de membre de l'Institut me donnerait droit à l'enseignement, et, en supposant que je me porte toujours bien, V Institut peut servir à payer mon café et mes cigares. En deux mots, je crois qu'il se forme, relativement à vous, dans bien d'autres esprits que
43o CHARLES BAUDELAIRE
le mien, une certaine accusation d'ingratitude contre le gouvernement de Napoléon. Vous me pardonnez, n'est-ce pas? de violer les limites de la discrétion; vous savez combien je vous aime, et puis je bavarde comme quelqu'un qui a rarement l'occasion de causer.
Je viens de lire le long- discours d'Emile Ollivier. C'est bien singulier. Il parle, ce semble, avec l'autorité d'un homme qui a un gros secret dans sa poche.
Avez-vous lu l'abominable feuilleton de Janin contre les poètes mélancoliques et railleurs (à propros de Henri Heine)? Et Viennet, cité parmi les grands poètes de la France! Et quinze jours après, feuilleton en faveur de Cicéron! Est-ce qu'il prend Gicéron pour un orléaniste ou pour un académicien ? M. de Sacy dit : Cicéron,cesé notre César, à nous! Oh! non, n'est-ce pas?
Votre bien affectionné.
Sans aucune transition, je vous dirai que je viens de trouver une admirable ode mélancolique de Sliclley, composée au bord du golfe de Naples, et qui se termine par ces mots :
Je sais que je suis de ceux que les hommes n aiment pas, mais Je suis de ceux dont ils se souviennent l
A la bonne heure ! voilà de la poésie.
LETTRES — l865 43 1
A MONSIEUR ANCELLE
Mardi, 18 Avril i865.
Mon cher Ancelle,
Il fautque j'aille dimanche àNamur; ensuite, que je repasse par Bruxelles, pour aller à Paris, où je porte un paquet de manuscrits ; de là, à Ronfleur, d'où je rapporterai à Paris un autre paquet de manuscrits; et enfin que de Paris je retourne à Bruxelles, où j'espère bien que je ne ferai, cette dernière fois, qu'un séjour d'une dizaine de jours.
Ayez donc l'obligeance de m'envoyer les i5o fr, de Mai. Je n'ai aucune passe g^ratuite pour les chemin de fer, et je crois que je n'aurai pas le temps de m'en procurer, à mon passage à Paris.
Il faut de plus que je me procure un peu de linge, avant de partir, et que je fasse faire une espèce de portefeuille, propre à emporter des papiers et des dessins, sans les abîmer.
Vous voyez qu'en supposant que j'aie votre réponse après-demain, jeudi 20 (et j'y compte), j'ai très peu de temps devant moi, et surtout très peu d'argent, car les cinq voyages, en première classe, font presque les i5o fr.
Je n'apporterai pas les volumes que je vous ai promis. Ce serait imprudent. Je trouverai un moyen de vous les faire parvenir, en Mai.
Je n'ai pas besoin de vous dire que je vous ferai une visite, à mon passage à Paris.
Tout à vous.
4^2 CHARLES liAUDELAIRE
Eh bien! votre petit Paradol vous a rempli de joie, n'est-ce pas ?
Paris me fait une peur de chien, mais il faut que j'y aille, et puis j'ai vraiment trop d'envie de revoir ma mère. Je lui écrirai avant de me mettre en route.
A MONSIEUR ANGELLE
2 Mai, 6 h. 1/2.
Mon cher Ancelle,
Avez-vous reçu ma lettre, celle datée du 3o? et où je vous demandais les i5o fr. de Juin, en vous annonçant définitivement mon voyage.
Voilà déjà six courriers passés qui ne m'ont apporté aucune réponse. Peut-être ma lettre estelle égarée. Elle contenait le reçu.
Ne mettez pas sur l'enveloppe : Hôtel du Grand- Miroir, mais : 28, rue de la Montagne.
A SAINTE-BEUVE
Jeudi, 4 Mai i865.
Mon cher Sainte-Beuve,
Comme je prenais la plume pour vous écrire quelques mots de félicitation au sujet de votre nomination, je retrouve une lettre que je vous écrivais le 3o Mars et qui n'est pas partie, probable-
LETTI\ES l865 433
ment par une étourderie de ma part ou de la part des gens de l'Hôtel.
Je la relis; je la trouve gamine, enfantine. Mais je vous l'envoie tout de même. Si elle vous fait rire, je ne dirai pas : tant pis, mais : tant mieux. Je ne crains pas du tout, connaissant votre indulgence, de me montrer nu devant vous.
Au passage qui a trait à Julien Lemer, j'ajouterai que j'ai fini les fragments en question (excepté le livre sur la Belgique que je n'ai pas le courage de finir ici), et que, obligé d'aller à Honfleurpour chercher tous les autres morceaux composant les livres annoncés à Lemer, je passerai sans doute à Paris, le i5, pour le tourmenter un peu. Si, par hasard, vous le voyez, vous pouvez le lui annoncer.
Quant à Malassis, sa terrible affaire arrive le 12. Il se croit sûr d'être condamné à cinq ans. Ce qu'il y a de grave, c'est que ça lui ferme la France pour cinq ans. Que ça lui coupe momentanément les vivres, je n'y vois pas un si grand mal. Il sera contraint de faire autre chose. C'est trop compter sur l'esprit universel que de braver la pudeur publique obligatoire. Pour moi qui ne suis pas une bégueule, je n'ai jamais possédé un de ces livres imbéciles, même imprimé en beaux caractères et avec de belles gravures.
Hélas ! les poèmes en prose auxquels vous avez encore décoché un encouragement récent sont bien attardés. Je me mets toujours sur les bras des besognes difficiles. Faire cent bagatelles laborieuses qui exigent une bonne humeur constante (bonne
humeur nécessaire, même pour traiter des sujets tristes), une excitation bizarre qui a besoin de spectacles, de foules, de musiques, de réverbères même, voilà ce que j'ai voulu faire ! Je n'en suis quà soixante, et je ne peux plus aller. J'ai besoin de ce fameux bain de multitude dont l'incorrection vous avait justement choqué.
Monselet est venu ici. J'ai lu votre article. J'ai admiré votre souplesse et votre aptitude à entrer dans l'âme de tous les talents. Mais, à ce talent-là, il manque quelque chose que je ne saurais définir. Monselet est allé à Anvers, où il y a des choses magnifiques, surtout des échantillons de ce monstrueux style jésuitique qui me plaît si fort, et que je ne connaissais guère que par la chapelle du collège de Lyon, qui est faite avec des marbres de diverses couleurs. Anvers a un musée d'une nature très spéciale, plein de choses inattendues, même pour ceux qui savent remettre l'école flamande à sa vraie place. Enfin, cette ville a un grand air solennel de vieille capilale, augmenté par un grand fleuve. Je crois que ce brave garçon n'a rien vu de tout cela. Il n'a vu qu'une grosse friture qu'il est allé manger de l'autre côté de l'Escaut. C'est d'ailleurs un homme charmant.
Décidément, je vous félicite de tout mon cœur. Vous voilà maintenant l'égal (officiellement) de beaucoup de gens médiocres. Peu m'importe. Vous en aviez envie, n'est-ce pas ? besoin peut-être ? Vous êtes content, donc je suis heureux.
LETTUSS l865 435
A EDOUARD MAJN'ET
Jeudi, II Mai i865.
Mon cher ami,
Je vous remercie delà bonne lettre que M. Chorner m'a apportée ce matin, ainsi que du morceau de musique.
J'ai, depuis quelque temps, l'intention de traverser Paris deux fois, une fois pour aller à Honfleur, une fois en revenant; je n'avais confié cela qu'à ce fou de Rops, en lui recommandant le secret, car j'aurai à peine le temps de serrer lamain à deux ou trois amis; mais, d'après ce que me dit M. Chômer, Rops a dit la chose à plusieurs personnes, d'où il suit naturellement que beaucoup de personnes me croient à Paris et me traitent d'ingrat et d'oublieux.
Si vous voyez Rops, n'attachez pas trop d'importance à de certains airs violemment provinciaux. Rops vous aime, Rops a compris ce que vaut votre intelligence, et m'a même confié certaines observations faites par lui sur les gens qui vous haïssent (car il paraît que vous avez l'honneur d'inspirer de la haine). Rops est le seul véritable artiste (dans le sens où j'entends, moi, et moi tout seul peut-être, le mot artiste) que j'aie trouvé en Belgique.
Il faut donc que je vous parle encore de vous. Il faut que je m'applique à vous démontrer ce que
CHAULES BVUDELAIKë
VOUS valez. C'est vraiment bêtece quevous exigez. On se moque de vous; les plaisanteries vous agacent; on ne sait pas vous rendre justice, etc., efc... Croyez-vous que vous soyez le^premier homme placé dans ce cas? Avez-vous plus de génie que Chateaubriand etque Wagner? Ons'estbien moqué d'eux cependant. Ils n'en sont pas morts. Et, pour ne pas vous inspirer trop d'orgueil, je vous dirai que ces hommes sont des modèles, chacun dans son genre, et dans un monde très riche ; et que vous, vous îi'êles que le premier, dans la décrépitude de votre ar^. J'espère que vous ne m'en voudrez pas du sans-façon avec lequel je vous traite. Vous connaissez mon amitié pour vous.
J'ai voulu avoir l'impression personnelle de ce M. Chômer, autant du moins qu'un Belge puisse être considéré comme une personne. Je dois dire qu'il a été gentil, et ce qu'il m'a dit s'accorde avec ce que je sais de vous, et ce que quelques gens d'esprit disent de vous : Il y a des défauts, des défaillances, un manque d'aplomb, mais il y a un charme irrésistible. Je sais tout cela; je suis un des premiers qui l'ont compris. Il a ajouté que le tableau représentant la femme nue, avec la négresse et le chat (est-ce un chat, décidément?), était très supérieur au tableau religieux.
Rien de nouveau, quant à Lemer. — Je crois que j'irai moi-même secouer Lemer. Quant à jQnir ici Pauvre Belgique, j'en suis incapable; je suis affaibli, je suis mort. J'ai une masse ùq poèmes en prose à répandre dans deux ou trois revues. Mais
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je ne peux plus aller. Je souffre d'an mal que je n'ai pas, comme quand j'étais gamin, et que je vivais au bout du monde. Et cependant je ne suis pas patriote.