A MADAME PAUL MEURICE
Mercredi, 24 Mai i865.
Il faut, ma chère Madame, que vous soyez bien intimement coquette ou bien incrédule à l'amitié pour avoir béni la maladie, dans l'espérance qu'elle vous rendrait plus intéressante. Vous n'avez, je vous le jure, aucun besoin d'ornements de circonstance et j'ajoute qu'il faut aussi que vous soyez bien crédule pour vous figurer que la maladie attire l'amitié. Elle peut attirer l'amitié vraie (celle qui est inspirée par mon Dieu ; car, pour votre Dieu, je ne vois pas qui il est, à moins qu'il ne soit celui de MM. Rogeard, Michelet, Benjamin Gastineau, Mario Proth, Garibaldi, et de l'abbé Chatel). Mais elle n'attire jamais l'amitié banale et légère. Je me souviens qu'un jour, étant dans un cas fort grave, j'ai fait prier quatre fois un de mes amis de me venir voir. Enfin, son père m'a répondu, pour lui, qu'il me priait d'excuser son fils, mais que celuici, ayant une insurmontable horreur du sang, ne pouvait pas prendre sur lui de me venir voir. Je me suis guéri, j'ai retrouvé mon ami, et je ne l'ai jamais plaisanté sur sa couardise à l'endroit du sans:.
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Je suis bien aise que vous souffriez un peu de temps en temps. — Passez par la fournaise, cliacun y g-ag-ne; je ne pousserai pas la brutalité jusqu'à vous dire, comme ce butor de V , que, si vous souJ/re^,cest que vous avez péché /Je crois qu'il est bon que les innocents souffrent. Je suis bien peu galant, n'est-ce pas? et j'ose écrire à une femme, sans assaisonner ma lettre de galanteries et de fadaises. Combien de fois, vous trouvant si gentille, si gracieuse et si bonne, ai-je eu envie de vous sauter au cou et de vous embrasser? Mais cela n'eût pas été convenable ; wons connaissez mon respect pour le convenable; et puis, pour achever ma confession, je me suis dit : Elle est femme; donc, elle ne comprendra pas le sens de mon embrassade. Ouf! ceci étant dit, je n'en parlerai plus jamais.
Quand vous verrez Manet, dites-lui ce que je vous dis, que la petite ou la grande fournaise, que la raillerie, que l'insulte, que l'injustice sont des choses excellentes, et qu'il serait ingrat, s'il ne remerciait l'injustice. Je sais bien qu'il aura quelque peine à comprendre ma théorie ; les peintres veulent toujours des succès immédiats; mais, vraiment, Manet a des facultés si brillantes et si légères qu'il serait malheureux qu'il se décourageât. Jamais il ne comblera absolument les lacunes de son tempérament Mais il a un tempérament^ c'est l'important ; et il n'a pas l'air de se douter que, plus l'injustice augmente, plus la situation s'améliore,— à condition qu'il ne perde pas la tête; (vous
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saurez dire tout cela gaiement, et sans le blesser).
J'ai été contraint, ily a quelque temps, de dîner chez Madame Hugo; ses deux fils m'ont vigoureusement sermonné, mais j'ai fait le bon enfant, moi, républicain avant eux, et je pensais en moi-même à une méchante gravure représentant Henri IV à quatre pattes, portant ses enfants sur son dos. — Madame Hugo m'a développé un plan majestueux d'éducation internationale (je crois que c'est une nouvelle toquade de ce grand parti qui a accepté l'entreprise du bonheur du genre humain). Ne sachant pas parler facilement, à toute heure, surtout après dîner, surtout quand j'ai envie de rêver, j'ai eu toutes les peines du monde à lui expliquer qu'il y avait eu de grands hommes avant U éducation internationale; et que, les enfants n'ayant pas d'autre but que de manger des gâteaux, de boire des liqueurs en cachette, et d'aller voir les filles, il n'y aurait pas plus de grands hommes après. — Heureusement pour moi, je passe pour fou, et on me doit de l'indulgence.
Très sérieusement, très définitivement, j'irai vous serrer les mains entre le i^r et le 5 Juin. — Si, dans vos conversations avec votre mari, mon nom intervenait, présentez-lui m.es amitiés, et expliquezlui comment, — bien que je ne pense pas comme lui, — j'ai le droit de me considérer comme un •honnête homme.
Le célèbre m'a fait, lui aussi, un sermon de
deux heures (il croit que c'est là une conversation), à la fin duquel je lui ai simplement dit: Monsieur,
VOUS sentez-vous assez fort pour aimer un merdeux qui ne pense pas comme vous ? Le pauvre innocent en a été suffoqué!
Tout à vous, votre bien dévoué.