JUSTIFICATION DU TIRAGE
Ce volume a été tiré à 633 exemplaires, tous numérotés, dont un sur parchemin, trois sur vieux Japon à la forme, six sur Chine, vingt-trois sur Japon Impérial, trois cents sur papier de luxe {dont cent hors commerce) et trois cents sur papier ordinaire.
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Félix qui potuit rerum cognoscere causas,
Atque met us omnes et inexorabile fatum
Subjecit pedibus, strepitumque Acherontis avari !
Fortunatus et ille deos qui novit agrestes,
Panaque, Sylvanumque senem, Nymphasque sorores!
Virgile, Géorgiques, liv. II, v. 490.
Mon opinion est qu'il se fault presler à autruy, et ne se donner qu'à soy même.
Montaigne, Essais.
DE LA SAGESSE
DE LA SAGESSE
Cher ami,
Te rappelles-tu nos soirées d'hiver, ces samedis de la rue Rollin, de l'Académie Rollin, comme tu disais en riant? Là, parmi des rires et des plaisanteries, dans l'intimité, quelques idées sont écloses. Nous parlions de choses simples, et souvent, cependant, nous avons gravi très haut le mont spirituel, très haut, jusqu'au vertige.
Parmi ceux qui sont venus et que nous avons bien choisis, tu apparaissais rarement. La pensée, sous cette forme, te fatiguait. La sagesse avait été souvent ingrate pour toi, te rappelles-tu?
Or, tu as senti sincèrement beaucoup de vérités et
tuas voulu comprendre. La sagesse t'a interdit pourtant de l'aborder ! Pourquoi?
Je crois, ami, que deux choses empêchent d'aimer l'esprit : la sensualité déplacée et la vanité d'être suffisant dans la petite vie.
Sublimes sont les hommes, les amants admirables qui continuent et procréent la race. Leur front, que la pensée illumine rarement, a l'éclat immortel de la matière. Leur regard caresse la chair. Leurs gestes ont la ligne sacrée de la fécondité matérielle. Petit, certes, est l'homme qui mène une existence égoïste et sans éclat.
Il existe de ces hommes qui vivent pour faire le nombre; pour donner par leur seule présence plus d'expression aux formes. Ainsi, dans un parti politique, qui n'a pas rencontré des hommes médiocres et si braves ! Ils vivent dans la coulisse, loin des passions ; ils admettent les données acquises. Tout en créant leur propre vie, ils se chargent de ces aimables et si difficiles besognes dont les semeurs d'énergie ne peuvent prendre la responsabilité. Que d'humbles professeurs, érudits chercheurs, des Bergeret sans philosophie cultivent les lettres, en grattant sur le papier des idées peu folles, bien banales et bien équilibrées î Partout où s'exerce
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l'activité humaine, on trouve de ces êtres bonasses, qui comme des ombres continuent la forme et permettent aux timides de s'approcher d'elle.
Mais à côté de ces admirables médiocres, de ces dieux de la simplicité, il existe des êtres grimaçants et insuffisants, de ces amants qui ont dépensé et la beauté et la chair, de ces hommes, sans souffle créateur, qui pour donner de l'éclat à leur âme grise font naître des confusions et répandent des erreurs. Ceuxlà ne sont jamais à leur place. Ils deviennent des amants meurtriers ; ils tuent leurs enfants ; ils déforment les flancs des mères.
Incapables de subir la précision rigoureuse que réclament les vérités acquises, ils déforment leur médiocrité divine en la parant d'efforts stériles et sous prétexte de l'esprit. Leur vanité les approche des héros, et ils défigurent ce qui devrait être sacré dans l'humanité. Cependant, il est sublime d'être soi-même !
Les hommes purs sont toujours amis ! Un amant au front bas, un penseur banal et un solitaire de l'esprit ne se maudiront jamais l'un l'autre. Seuls des bâtards des formes immortelles de l'humanité, des amants insuffisants, des impuissants voulant créer, des médiocres désirant inventer, brisent et souillent les expressions pures.
Ami, la pureté est l'unique vertu de l'homme! Savoir vivre, savoir mourir, savoir ne pas commettre le mensonge intime envers soi-même est la plus belle des vertus. Si, au contraire, on confond les formes, même avec les meilleures intentions, on diminue ce qu'on croit aimer. Ainsi, dans la vie de l'esprit, et c'est elle qui m'intéresse en ce moment, il y a des côtés sombres. Platon autrefois a chanté la sagesse. Son Banquet est une admirable harmonie spirituell où toutes les beautés sont amicales. Mais notre sagesse a déjà un caractère plus grave. Elle n'est pas née près de la mer d'émeraude. Le soleil qui 1 a fécondée a plus de dureté. Elle est faite aussi de plus de vie et de plus de mort. La nôtre, cher ami, a vu s'écrouler Athéné et se dessécher le jardin des Oliviers. Les foules qui ont apporté leur sang sont aussi plus variées. Nous avons dans nos regards le feu de nombreuses races et des pays les plus divers. Notre tâche aussi est plus dure ! L'homme est devenu si complexe. Le langage même dont il use prête aux confusions, et souvent la forme et ce qu'elle contient n'ont rien de commun. Aussi notre sagesse a plus de gravité et plus de mélancolie. Oui ! nous comprenons la Parque, nous comprenons le pardon ! mais tout en admettant ces fatalités, nous savons que la
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fécondité spirituelle vient de la pureté et que. pour l'acquérir, il faut beaucoup de solitude, beaucoup de flétrissures ! Platon a pu sourire sans tristesse ! Mais nous sommes obligés de lutter contre nousmêmes et contre les imprécisions plus que lui. Notre vie est plus solitaire et plus courte. Elle est souvent tragique.
« O sublime penseur d'Athènes, regarde! Ent'ado- « rant et quoique la lumière nous illumine, nous « sommes obligés de chanter l'élégie. De notre mé- « lancolie vient notre sagesse. Ne ris pas de nous, tu <( ignores tout ce que nous avons vu! La sagesse « tragique, la sagesse bienveillante et mélancolique, « voici notre existence ! Vous aimiez hommes et « femmes. Vous saviez n'amoindrir aucune de vos « forces. Nous comprenons toutes les formes, mais « nous sommes obligés, pour atteindre les cimes. « de jeter beaucoup de lest, car ces cimes sont plus « hautes. Aujourd'hui l'esprit est sorti de la vie. Et o il y rentrera à condition que nous puissions ne vivre « qu'en lui. Oui voudrait continuer l'immortelle « œuvre, doit la connaître et marcher droit, en arra- « chant de son cœur ce qui est contre cet intime rap- « prochement. Et ceci est bien digne d'une larme ! »
Ami, que de fois s'approche-t-on vers les choses de
l'esprit par ennui, par vanité. Celui-ci veut faire une doctrine, un autre a le désir de se publier, un troisième de s'amuser quelques heures en cérébrant pour avoir le vertige.
Pauvres gens! Certes, en s'introduisant parmi ceux qui pensent, ils stérilisent beaucoup d'efforts et tuent de précieuses énergies. Mais eux-mêmes aussi, en jetant leurs regards curieux dans la fournaise de l'âme, brûlent leurs propres yeux.
Or, il est si facile d'être grand ! Il suffit de comprendre le peu de vie qu'on a et de la bien distribuer. Pourquoi ces troubles cruels, ces cuisantes souffrances, ces effrois malsains? Il suffit, ami, de prendre son parti et de vivre dignement. Agir toujours le mieux pour ne rien regretter. Ne pas créer mal si on peut bien écouter. Ne pas venir chez les simples d'esprit, en leur apportant les passions de ceux qui croient autrement.
La vie est ouverte! Les portes sont grandes. On peut passer sans se heurter à rien si Ton vit sincèrement. Mais les passions, déplacées et déformées, des vanités, de maladives amitiés, de faux enthousiasmes tuent les hommes. Il faut les éviter. Venir troubler la paix de la pensée, aller jeter la vérité sage parmi les folles fêtes, obliger la raison de men-
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tir, est-ce là la destinée de l'homme ? Ne vaut-il pas mieux disparaître ou bien se restreindre à une vie moins spirituelle, mais plus juste? La pensée n'est pas plus vertueuse qu'autre chose, car au-dessus de la pensée il y a l'Esprit ! Et sa loi est que tout soit conforme à sa propre vérité. Les moines de l'esprit, les manieurs de foules, les créateurs d'hommes, de passions, de biens, même les médiocres, même les saint Jean si doux et qui aiment, sans comprendre, tout cela vaut mieux que la désolante imprécision. L'égalité domine le monde! Et la seule injustice est la confusion. Toute la volonté, toutes les souffrances, l'énergie même de l'homme doivent tendre à saisir la forme pure à laquelle il se destine. Flibustier, financier, écrivain, charpentier, mâle, sportsman ou penseur valent autant, si leur énergie est pure ! Mais l'amant qui philosophe, le philosophe dont 1 ame est faussée, le sportsman par dépit, le financier par orgueil, le charpentier par hasard portent ombrage et à eux et à la vie. Voici, ami, quelques vérités que j'ai voulu te dire aujourd'hui. La vie grande est simple ! Ses souffrances et ses joies sont naturelles et ne diminuent pas. Elle est sereine parce qu'elle est de substance immortelle. Elle doit être mélancolique parce qu'elle vient de l'homme et que l'homme périt.
Mais, pour y arriver, il faut veiller à deux grandes erreurs, à la sensualité déformée et à l'énergie dépravée qui devient vanité.
A toi, très amicalement.
Paris, 6 janvier 1902.
Ne crois pas, cher ami, que les inquiétudes spirituelles tiennent à une morale dogmatique, à un principe quasi religieux, à ce enfin que les philosophes appellent la recherche de la vérité.
Au moment où la personnalité humaine saisit réellement sa fonction bien exacte, il faut que des conclusions affluent, que des pressentiments s'enchevêtrent avec des idées claires, que le doute chevauche à côté de la certitude, que toute l'orgie cérébrale s'abatte sur l'homme.
Et alors, dans ce moment qui paraît lointain et silencieux, on s'abandonne à soi-même, dans un endroit bien solitaire, afin de pouvoir comprendre,
que dis-je! entrevoir quelques signes de l'âme, noyés dans des confusions sans nombre et dans d'immenses tristesses.
Il y a dans la vie pure de l'esprit des moments plus graves et plus terribles que ceux auxquels songent les moines égarés dans leurs cellules. Ceux-là peuvent encore compter sur une belle fiction, sur une réalité qui plane amicalement au-dessus des cœurs désolés et apporte dans les plis de son manteau d'azur la rédemption. Mais où trouver cette joie finale et l'arrêt nécessaire et une porte de pardon, lorsqu'on n'a devant soi qu'un peu de lumière et beaucoup de solitude ?
Crois-moi, que si les grands maîtres de l'esprit sont obligés, pour accomplir leur tâche, de renier toute grâce humaine, les hommes qui vivent dans la chimère de leur propre pureté ont la destinée plus cruelle.
Parfois égarés par leur rêve, ils succombent par la moindre faiblesse, entraînés par un plaisir momentané, par une flatterie, par une révolte.
D'autres fois, tel un Dante, un Villon, un Byron, un Bruno Bauer ou un Nietzsche, ils traînent leur malédiction à travers le monde et ils ricanent trop souvent.
Car l'esprit pur, celui qui ne compte que sur la vision juste de la vérité en ce qu'elle a de clairet d'obscur, ne peut s'égarer dans le mélodrame et racheter l'ennui fatal par quelque violence.
On sait qu'on ne peut rien renier : ni femme, ni homme, ni or, ni pauvreté ! Et cependant il faut avoir la certitude que tout cela est bien peu de chose!
Le malheur, la femme aimée, l'ami, la fortune et l'indigence sont de beaux sujets pour l'âme.
Il faut savoir aussi que l'esprit pur qui sait, c'est-àdire celui qui cherche toujours, doitdonner beaucoup ; mais que ni hommes ni femmes ne lui apporteront rien qui soit conforme à sa propre valeur — valeur entière et sans division. En effet, il n'est point pour eux la chair vivante, un être complet qu'on ne peut perfectionner, mais il est comme le temple qu'on évite souvent et où parfois on se repose.
Socrate, entouré de ses disciples, sentit sa pauvreté solitaire et, malgré la candeur de son âme, il fut obligé de forger un mensonge contre lui-même — le suicide ! Et il l'accomplit pour s'attacher quelques amitiés, car sans cela sa pensée était trop calme et les braves gens ne concevaient point sa portée, tout en se nourrissant d'elle.
Crois, ami, que le juste vieillard aurait fui pour devenir un exilé s'il n avait pas vu Phèdre, Platon, Alcibiade le bénir et l'aimer à cause du mélodrame de la mort qui leur a montré la grandeur et l'amour de la vie.
Ces cœurs simples ne se sont émus qu'à cause de la mort de Socrate — la mort qui ne fut que sa grosse caisse à lui pour s'attacher des hommes et des cœurs.
Ainsi la vie spirituelle devenue esprit pur, c"est-àdire une simple précision, veut l'homme tellement lointain que, si ce dernier ne crée point autour de lui une légende de martyr comme Socrate, une légende de richesse prodigue comme Vinci, ou une légende de terreur comme Michel- Ange, cette vie devient trop terne, trop solitaire et est vouée à l'oubli.
Mais que faire, ami, si à l'heure actuelle on se sent déjà incapable de ces doux mensonges ?
Crois-tu que l'homme pensif qui vivrait calme et qui expirerait un jour près d'une rivière vive ne trouverait point son Phèdre et son Platon ? Il le faut, te dis-je? Ou alors les moments de l'esprit deviendront si pénibles, l'âme livrée à sa propre grandeur se sentira tellement semblable aux sphères silencieuses qui roulent au-dessus de nous, qu'elle finira par se résorber elle-même et mourra enfermée, sans parole, sans
sourire, sans regard, comme le fakir touché par le Bienheureux.
Or, cela serait horrible et injuste. Il faut que l'esprit, dégagé même du mystère divin, devenu simple par sa hauteur tragique et si universelle, trouve des motifs d'action. Il faut que la grande joie spirituelle soit faite de l'ensemble d'actions justes et précises.
Et puisque aucun amour n'est possible au delà de la limite, il faut que le sourire de Manon et la grandeur de la Vénus de Milo et que toi, ô Alexis, pauvre sensuel, victime continuelle ou de ta vanité ou de ta défaillance, vous réapparaissiez comme immortels quand même — à cause de la vérité que je cueille en vous.
Quant aux larmes et aux faiblesses, il ne sied pas aux mortels de les sortir de l'ombre intime. Ainsi garde ta sagesse, si restreinte qu'elle soit. Je l'appellerai toujours amitié, puisque c'est à cause d'elle que parfois tu viens vers moi.
Hôpital de la Pillé, Paris, 16 février 1902.
On cherche souvent la solitude par inquiétude ; et ceux qui sont accoutumés au fracas ne sauraient s'accoutumer à la retraite.
Fénelon, Dialogues des Morts.
Cependant, cher Alexis, il y a d'âpres et farouches joies dans la solitude.
Mais, pour que l'heure silencieuse soit douce, il faut l'abandonner à elle-même.
La solitude ! Les uns la peuplent d'images de haine et de colère.
D'autres la parent d'arabesques de leurs pensées troublées ou de leurs appétits. La luxure,
l'ennui, la langueur, la souffrance, même la grande joie aiment le silence, qui réconforte les uns, permet aux autres de continuer l'existence, rend la jouissance plus égoïste et la douleur plus profonde.
La sensualité sous toutes ses formes trouve dans la solitude une amie merveilleuse.
Je crois aussi connaître ta solitude à toi, aimable ami.
Ton exquise sensibilité est facilement froissée par les choses et les foules. Tu les quittes pour demeurer un instant seul avec un rêve, un sanglot et un soupir.
Tu te nourris alors de toi-même. Ta propre substance t'alimente et te réconforte.
Parfois tu nous abandonnes, ami ingrat, pour t'affirmer mieux. Jaloux de toi-même, tu crains que nous ne nous emparions de quelque partie intime de toi ou bien que nous ne changions contre ton gré un peu de ton âme.
L'ombre alors se repose sur tes yeux... Tes regards s'attachent à l'infini. Tu nous échappes. Ton âme, que les combats charment, se glorifie et se particularise. Tu deviens plus sévère et plus fort. L'enclos que tu bâtis pour ton cœur te donne le geste plus hautain, et tu peux, grâce à lui, dire des mots qui nous dépassent et que tu comprends.
Cette attitude est celle des combattants, des mystiques et des héros.
Il existe pourtant une autre solitude, plus simple, la solitude sans sanglots, sans rides, une solitude enfin qui ne purifie rien et qui n'abandonne aucune chose.
C'est la solitude qui est propre à certaines pierres, aux dieux qui dominent les éléments, à la lumière et à la pensée.
Regarde la sobre Vénus de Milo et la Victoire de Samothrace.
Seule sur la poupe, la Victoire s'envole. Elle s'élève plus haut que les cimes ; elle part vers la béatitude...
Arrachée à la fatalité, elle s'en va solitaire, parce que sa route est longue et pénible.
Le sculpteur adore en elle l'esprit qui, devenu son unique maître, va agir et restera seul...
Contemple la Vénus ! Sans ailes, légèrement penchée, elle se détache de tout ce qui l'entoure. Elle ne fuit rien, elle ne va nulle part, elle n'a rien à délivrer, rien à conquérir, rien à comprendre.
La pensée — toute pensée viole. Vénus n'a pas de pensées. Aucune ombre ne l'éloigné de la foule. Son geste n'a rien de ce qui sépare des choses.
Et pourtant elle est seule, irrémédiablement, parce que la beauté qu'elle exprime a besoin d'elle-même. La solitude de Vénus s'appellera orgueil, insuffisance, froideur. Et pourtant elle ne sera que la solitude qui convient à la perfection, à ce qui est accompli, à l'admirable passivité.
La pensée, la lutte, la passion et la création ne peuvent habiter la chair merveilleuse.
L'intelligence est le corollaire de la douleur.
L'être accompli ignore ce qui devient, qui se ride et qui trouble...
... Et ce Sphinx qui contemple le désert?
Compare-le avec le Moïse de Michel-Ange.
Ne vois-tu pas chez le premier la solitude fatale, normale et sans tourments, la solitude qui convient au sourire de la bête de l'univers? Moïse, au contraire, songe, attend, prie et maudit. Il pense aux erreurs possibles, aux vérités à réaliser. Il a tant à accomplir. Il veut changer les destinées.
Regarde aussi l'extatique saint Jean qu'illumine une vision et la calme Joconde dont les yeux ne s'arrêteront plus sur rien. Pauvre saint Jean ! Il a traversé la nuit et il aperçoit la lumière.
Il a erré et il sait. Il espère et il bénit. Bienheureuse Joconde ! Elle a tout vu ; elle a tout
compris. Elle ne désire plus ni éviter le malheur, ni chercher le bonheur, car son âme a conquis la solitude.
Vous autres, énergies morales, âmes pleines de tempérament, barbares au cœur qui se réveille à peine, ou bien vestiges d'autrefois que le temps a lassés, vous ne saurez vivre en pure contemplation sansvouloir corriger ou bousculer Tordre des choses.
Vos heures silencieuses sont bavardes. La beauté que vous désirez a toujours des éclats, des ardeurs, des feux, des plis.
Mais l'heure silencieuse, Tunique et aussi longue que Téternité — l'heure qui enveloppe l'homme, qui l'isole sans violence — cette heure vous l'ignorez.
Cependant c'est l'heure nécessaire à la pensée qui déjà a conquis le sang et le rend fraternel à l'esprit.
Car alors on déploie beaucoup d'énergie, on vit dans les rires, dans les larmes, parmi toutes sortes d'agitations et on sent que tout cela est soumis à la loi et que ceux qui déchiffrent la première lettre de l'ordonnance de la vie ne seront pas troublés par ces agitations...
A ce moment, on aime sans passion, on pense sans penser, on agit sans agir. Et, quand la pensée
trahit, la passion brûle, Faction trompe, on sourit car on est si étranger à tout cela qu'on peut subir des mésaventures.
La sagesse — toute sagesse mène vers la cime où il n'y a rien sauf... les hauteurs.
L'homme d'état qui sait ne plus subir son tempérament, mais qui fait semblant de mener les événements en se soumettant à eux; l'amant qui ne refuse aucune amabilité à sa maîtresse, mais qui ne demande à la passion aucune récompense ; le penseur devenu l'humble artisan de l'esprit, tous ceux enfin qui sont déjà en harmonie avec la vie, acquièrent l'immense solitude qui ne leur pèse pas, mais qui revêt de mélancolie toute action.
Et voilà l'œuvre accomplie ! On ne veut plus discerner. On est prêt à mourir chaque jour, à revivre tout instant. On peut devenir, selon la loi des choses, ceci ou cela, ou rien, parce que tout portera la trace ineffable des choses accomplies. La loi qui ordonne se manifestera partout. L'homme ira sans crainte, n'importe où, n'importe comment, car il sait que le jour où tout sera dit, il disparaîtra d'une façon ou d'une autre.
C'est cette vie qui vous mène, vous autres, sans que vous le sachiez. Ce sont ces énergies finies, délermi-
n tes, froides parce qu'elles sont profondes que vous maudissez, vous, avec vos cœurs passionnés, vos cerveaux pleins d'invention et votre âme vouée au dédain. Et cependant vous les subissez toujours, parce que sans elles qui n'ont pas de but, vous seriez désorientés et livrés au hasard.
Crois-moi, Alexis, c'est la solitude stérile, l'immense et fatale solitude de l'accompli qui donne le mouvement et le sens à la vie. Autour d'elle, tout se coordonne et tout gravite.
Et cependant cette solitude n'est plus humaine. Mais pour avoir tout le silence nécessaire elle ajoute à son inutile contemplation ce que, vous, les actifs, voudriez avoir sans pouvoir l'atteindre : les responsabilités.
Grâce à elles, la solitude s'approfondit encore. L'action qu'on déploie atteint son apogée. Et le solitaire, selon le temps, s'enferme dans un couvent sous prétexte de se soumettre à Dieu, se jette parmi les foules sous prétexte de les mener, brasse l'or en criant à la puissance, disperse autour de lui la sympathie au nom des devoirs illusoires. Et tout cela pour rendre la solitude impénétrable et pour la parer contre les hasards et contre toutes les barbaries.
Voici, mon ami, la solitude à laquelle n'échappe
aucune sagesse et que toi, si actif, si bon et si généreux, tu subis, parce quelle te nourrit, quoique tu l'appelles égoïste et nuisible.
Pauvre Alexis !
Paris, 10 mars 1902.
Cher ami,
J'ouvre le Trésor des Humbles de Maeterlinck et je cueille dans son « Tragique quotidien » cette phrase, pleine de sagacité : « Il s'agirait plutôt de nous faire « suivre les pas hésitants et douloureux d'un être qui a s'approche ou s'éloigne de la vérité, de la beauté « ou de son Dieu. »
C'est l'unique tragédie réelle de l'âme. On se cherche, on hésite, on n'ose et on souffre. La créature humaine est devenue si complexe, qu'à l'heure actuelle toute sa vertu se résume dans la précision. Faute d'elle, on s'agite.
Crois-moi î même ces appels vers l'action qu'on
entend chaque jour, ne sont au fond que des cris de désespoir et d'angoisse.
Il y a d'horribles grimaces dans la solitude. Il y a de fatals mécomptes dans la vie. Tous les grands agitateurs cachent, au fond de leur conscience, un mausolée.
Ruskin, si actif toute sa vie, rêvant la beauté féconde, était un malheureux qu'on n'a jamais aimé. A soixante ans il dit : « Aucune femme ne m'a aimé. »
Je connais un meneur, fort célèbre et très cultivé , dont toute l'ardeur n'est que le correctif de sa naïveté, passionnée et timide.
Emile Henry était Cendrillon. Nietzsche, à l'automne sombre de sa vie, écrit : « On ne m'a jamais envoyé de fleurs. »
Dans ma carrière , j'ai rencontré des hommes bavant l'action et la haine. Ils voyaient rouge et voulaient détruire des mondes. Une enfant blonde passa et les caressa. Ils se retirèrent de la vie pour s'enfermer dans la plate joie familiale.
Oui ! l'action — ce qu'on appelle l'action est la faim passionnelle, l'insuffisance d'amour.
L'an i83o, le plus agité et le plus imprécis, est l'an de Manfred, de Don Juan, de Lara. J'ai rencontré, il y a plusieurs années, un adolescent aux yeux bleus,
timide et délicat. D'une vieille famille princière, officier d'avenir, il déserta son pays et vint battre misère à Paris. Ensuite, il s'engagea au Congo, tua des panthères, eut des blessures que lui firent les nègres du convoi, passa en Chine, alla au Transvaal.
Un jour, il fit connaissance dune fille insipide qui l'aima.
Aujourd'hui, il est commis d'un grand magasin de nouveautés et apporte son mois à la maison.
Dans la brousse africaine, dans les salons de B...t dans les embuscades des montagnes du Cap, il a cherché simplement un peu d'amour.
Il a eu de la chance. Il a trouvé par hasard ce qu'il désirait avec tant de courage.
... D'autres deviennent de grands moralistes, des savants intrépides, des réformateurs, des déclassés, des malfaiteurs à force de chercher la forme de leur passion : amour et amitié.
Il me serait facile d'égrener le chapelet des âmes meurtries que j'ai rencontrées dans mon existence.
Toutes, elles étaient merveilleuses, et toutes elles souffraient de ne pas avoir eu le courage de suivre proprement leur nature, ou plutôt la gamme des nuances dont se composait leur ardeur.
Dans la vie on rencontre ou la passion dévergondée
et disgracieuse, par conséquent fausse, ou bien la passion hypocrite.
La propreté de soi est rare. Il est plus facile d'exalter la révolte personnelle, de se meurtrir et de souffrir que de subir noblement la passion réelle et profonde.
... Qui tirera l'homme de chacun de nous?
Tu me parles de tes doutes et de tes tristesses. Certainement, les heures sombres sont fréquentes chez toi, ces heures que les gens qui aiment à fermer les yeux consacrent au bruit des ripailles, aux clameurs des révolutions, au jeu, à la boisson. Cependant [le côté formel de ton existence semble si juste et si bienheureux. On dirait que la destinée, la bonne Parque de la vie veille sur toi.
Tu as eu de petits succès. Dans ta vie d'étudiant, tu as trouvé des satisfactions à ta vanité. Tu n'as pas connu l'horreur de la misère, l'angoisse et la tragédie de la passion. Tu as fini tes études sans trop de peine. Ton avenir est assuré. Tu as un foyer aimable. Et pourtant, tu restes indécis devant la vie. Spirituel, tu ne fais pas d'esprit. Intelligent, tu n'oses penser. Éloquent, tu fuis la tribune. Perspicace, tu
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t'éloignes de la politique. Aimable, tu n'as pas su trouver des amis. Supérieur à beaucoup de gens, tu es resté sur place, pensif, très troublé, Raccrochant par ci et par là aux velléités que tu prends pour des résolutions, aux excitations que tu prends pour de l'énergie. Quand tu as déjà conscience de cet état, tu crois simplement aller à vau-l'eau, tandis qu'en réa» lité tu tâtonnes.
Permets-moi de te le dire : la destinée est douce pour toi. mais tu la rudoies et tu la froisses.
Un après-midi je vins chez toi. J'en sortis effaré. Ta demeure me parut si froide, qu'en la quittant je pensai à une pension anglaise des environs du Musée Britannique.
Brillant, causeur, intelligent, tu n'as jamais vécu profondément. Tu ignores la manie intime, la vie intérieure, brûlante. Regarde autour de toi ! Où sont les bibelots qui t'appartiendraient, qui représenteraient un caprice de ton moi ? Où est-elle sur les murs une gravure que tes yeux aimeraient ? Où traînet- il ce livre qu'on aime trouver ouvert toujours, qu'on ne commence jamais, qu'on n'achève jamais, mais qui berce la pensée et peuple la solitude ?
C'est le tapissier qui crée ton intérieur, c'est le tailleur qui prescrit tes goût*. Un jour ce sera le libraire
qui parera ton cerveau, en t'envoyant des nouveautés de son choix.
Dans aucun de tes actes, tu n'apportes ni le scepticisme pensif, ni le sourire.
Les fréquentations de surface, le cahot des connaissances de hasard t'ont donné une compréhension spéciale de ce monde et de toi-même. Tu n'oses pas vivre profondément. Tu n'oses rester un instant avec toi-même. Tu ne veux pas te voir, ami bienveillant ! Tu fuis la politique et tu en fais. Tu fuis un tel et il remplit ta vie. Ah ! si tu voulais te laisser aller à ton propre charme, sans ruser avec toi-même et avec les autres !
Ne crois-tu pas que ces snobs vivent mieux que toi et plus délicieusement? Tu n'oses ni donner ni prendre. Tu hésites et tu te caches.
Regarde tes relations avec moi ! Tu m'as dit avoir passé de bons moments avec moi. El pourtant je n'étais pour toi que l'illusion, que tu t'es créée, qu'avec moi tu parlais intimement et de choses graves. Au fond, cela valait tes emballements politiques, tes admirations littéraires... Cela ne rimait à rien et créait une douce apparence. Pour toi. j'étais ce que je suis pour beaucoup de gens : un mauvais sujet, intelligent. Tu t'es payé le luxe de l'intimité, comme tu l'es
payé le luxe d'un ameublement, vulgaire et cher. Je voyais bien le peu de consistance de ton amitié. Mais je laissais faire, sachant qu'un jour je te dirais toutes mes pensées là-dessus.
Malheureux ami ! Tu as peur d'être trompé par toi, d'être trompé par les autres. Tu voudrais être le plus malin et surtout tu rougirais d'être dupe. Or, seuls les riches peuvent perdre beaucoup ; seuls ceux qui ont quelque chose peuvent être dupés. Dans les grandes administrations on compte dans le bilan des dépenses les vols et les pertes possibles. Chacun doit faire la part au vol, à la mauvaise chance, à la mauvaise volonté. Mais tous ces accidents inévitables ne doivent empêcher ni l'action ni surtout la certitude.
Avec ta circonspection, tu n'as rien construit. Tout ce que tu as est le fait de la destinée que tu ignores, du hasard aveugle que tu n'as même pas cherché.
La bonne destinée ! Abandonne-lui donc ton être intérieur. Elle sera plus douce avec lui que toi qui le tourmentes sans but et sans bonté. Tu n'a pas donné à ton âme une émotion, un désir vivifiant. Tu es très solitaire ; tu t'ennuies ; tu as l'aspect d'un impuissant ou d'un imbécile. Et tu n'es ni l'un ni l'autre.
Que c'est triste !
Mais pourquoi aussi n'oses-tu vivre ? Les paysages,
la musique, les bibelots, l'amitié, l'amour, tout cela devrait être à toi. Cependant tu n'as rien, sauf l'ennui et l'incertitude.
Je te dirai même que tu pourrais être tant de choses: ami, collectionneur, amant, écrivain, tribun... Et tu n'es rien, pas même le dilettante curieux, l'aimable riche, le mondain bien élevé. Tu n'es rien. Sous prétexte de curiosité, tu lis comme les braves femmes, pour t'étourdir et pour échapper à toi-même. Que cela est injuste ! Des êtres si fins broyés, disparus, inutiles, tandis que des médiocres créent et — telle est la tragédie merveilleuse — créent bien et des choses utiles. Toi, tu tétais, un bavard parle. Toi, tu fuis, un imbécile risque et rit.
Et pourquoi ce drame sinon à cause de la ruse inutile et de l'absence de courage? Tâche donc de ne pas mentir, de trouver quelque chose qui te pénètre ; ne crains pas de subir le charme des choses et des hommes. C'est le meilleur moyen pour qu'ils subissent le tien. Ah ! tu es indécis de tout... voilà !
Toutes les insanités de la vie et tous ses faux malheurs viennent de cette indécision. Elle crée la morbidité.
Lis les journaux ! Par fatigue, on se calomnie, on invente des drames ; on se leurre par de fausses acti-
vités. Les uns sauvent l'ouvrier, les autres la nation, les troisièmes la science, la religion... Mais qui se sauvera soi-même ?
Le mensonge sentimental terrasse l'homme. Certes, il y a des activités fatales, inévitables. Il y a des énergies faites pour organiser les autres énergies. Il y a aussi de justes révoltes. Il y a des meneurs auxquels on ne peut rien reprocher, quels qu'ils soient. La vie est composée de toutes sortes de volontés.
Mais le malheur c'est l'activité déplacée, car celle-là ne correspond àriende vrai.Elleest vaine et maladive.
Un bon général connaît les lois du carnage. Mais le plus dangereux est le général miséricordieux, qui craint les batailles. Il tuera ses hommes, il commettra des cruautés inutiles, il exagérera sa force et ses remords. Dans la guerre, il cherchera des excitations qui n'ont rien à faire avec la guerre. Il fera de la psychologie ou de la morale.
Un philanthrope désabusé fera du mal. Son bien ne sera jamais un bien. Le penseur par désespoir ou par ennui fomentera des troubles. Il faut agir nettement et sans faux prétexte.
Aussi, te dis-je : ne crains pas ton âme. Laisse ta
prémisse se former ; précise tes appétits et n'évite pas les cataclysmes possibles, s'il le faut.
Le plus grand malheur, ce n'est ni la souffrance normale, ni la défaite normale, mais une action, sortie de l'ennui et de l'imprécision, une action grimaçante.
Cependant la douce médiocrité, la grande solitude, la passion qui précipite tout, la révolte qui brise, la sagesse qui coordonne, la dureté de cœur nécessaire ou la tendresse bien née sont justes si elles sont posées sur des vérités intimes.
Être vrai jusque dans la mort et dans la douleur, telle est l'unique vérité. Être vrai dans le crime ou dans la bonté, dans le rire ou dans le désespoir, voilà l'unique loi du bien, Cette loi, Platon l'a connue et l'a exprimée. Aime Platon, ami !
Meudon, 7 juin 1902.
Cher Alexis,
Il faudrait pourtant nous entendre sur le sens exact de l'orgueil!
Tu as tort de croire qu'il existe une diflérence profonde entre la fleur évangélique qu'on appelle l'humilité et la semence de Satan qu'on nomme l'orgueil.
Seule, la philosophie simpliste crée les unités contradictoires.
Les différences flattent les sensations et la paresse.
Elles agrémentent la vie. Elles donnent un sens sacré aux mots qui cachent des appétits peu avouables pour la sainteté ; elles permettent de peindre et de flatter la bête humaine, qui se croit multiple.
Quoi, en vérité, de plus hypocrite que la sentence d elphique : « Connais-toi toi-même ? »
Se connaître ! Et pourquoi faire ? Quel orgueil ! Quelle importance...
L'unité est en tout. L'identité est le principe de la création et de la vérité.
La pensée qui se possède — ce terme me semble trop gros — qui veut se posséder voit, dans l'inertie, la vertu.
Or, quoi de plus vertueux dans ce sens que l'identité que l'on n'atteint jamais, comme l'on n'atteint pas Dieu, mais qu'on cherche en établissant des analogies ?
La pensée qui veut se posséder, et ce désir vaut la possession, a ses caprices ; comme un cheval de race, elle aime les ruades. Elle se cabre, elle recule, elle va au trot. Elle crée des différences. Ces différences pourtant ne sont pas des êtres et des réalités, mais des analogies.
L'analogie — ce caprice suprême de la pensée dominée par la raison — est le principe des catégories, chères aux philosophes de l'École... Mais trêve
à tout cela !... Descendons dans l'aimable vie et cueillons quelques fleurs...
. .Hier, je suis allé sur la terrasse qui domine la vaste plaine de la Beauce.
Les champs jaunis par le soleil se déployaient immenses. Tout semblait fondre, devenir de l'espace... de l'espace pur, que les métaphysiciens appellent de l'étendue. Aucune ligne brusque ne venait interrompre l'ennuyeuse monotonie de l'infini.
L'infini ! Tu saisies tirades là-dessus, et je n'ai pas à te rééditer ce que tu connais mieux que moi. [Tu aimes tellement ces mots qui émeuvent sans rien préciser...
J'allais à mon tour être troublé selon le mode, lorsque j'ai eu l'imprudence de lever la tête... De l'étendue encore, mais de l'étendue ridiculement terminée par l'horizon.
Dans le lointain, cet infini de bleu et de jaune s'effondrait bêtement.
L'infini devenait insupportable, ridicule. C'était un cercle, béatement dessiné, plat et sans envergure. Peut-être le Créateur est-il un grand inventeur, mais, certes il n'est pas un grand artiste!
Je repris alors ma lecture, La Chartreuse de Parme. Je feuilletais l'histoire de Fabrice. Parfois la pensée frondeuse s'en allait à vau-l'eau. La Beauce se personnalisait. Que pouvais-je placer dans un cirque, sinon l'homme ?
J'entrevis alors Fabrice et le Beauceron, Fabrice, bouillant, militaire et amoureux, devenu prêtre, et le Beauceron, devenu homme de la terre, dur et infatigable. C'étaient deux orgueils : l'un brillant et qui aboutissait à l'humilité, l'autre terne, et qui se dressait comme un bloc de pierre, intraitable fit sans faiblesse.
Ces orgueils se valent ! Le laboureur n'avait, au début, qu'une idée, celle de se nourrir. Peu à peu, le labeur a envahi ses croyances, sa politique, ses passions. Le Beauceron est devenu l'homme de la terre, il se marie pour la terre, il fait l'amour pour la terre, il meurt pour la terre. Pour elle, il est fourbe et superbe, généreux et avare. Tout son orgueil est dans le renoncement de lui-même, c'est une immense humilité devant la terre... Et pourtant c'est un orgueil de Satan !
• Fabrice avait un autre orgueil, celui de ses besoins immédiats : de l'amour et du courage, cette splendide parure de l'amour. Pour faire l'amour, il a goûté
DE L ORGUEII 57
de la prison, est devenu prêtre et prêcheur. Ces orgueils se valent, te dis-je...
...Je pensais : pourquoi, comme l'un, ne puis-je devenir laboureur ou agioteur ? Pourquoi, comme l'autre, ne puis-je vivre en foi ?
Avoir de la fortune, avoir de la puissance, aimer la terre, l*or, la matière : Tous ces éléments du pouvoir sont limités et les besoins qu'ils satisfont sont restreints. Même leur présence déforme les besoins. Le luxe ou la passion qui coûtent gâtent ma joie, parce que le prix que je donne autrement qu'en ma propre monnaie me semble humiliant.
Je comprends en maniant l'or la beauté profonde de la courtisane qui reçoit sans donner. Oui ! je veux de la joie, par moi et pour moi...
Je n'aime pas être soumis et j'ai toujours un sourd ressentiment contre ceux qui m'aiment parce que je leur apprends ceci ou cela. Je voudrais être l'ami stérile, inutile, qui ne donne rien et qui pourtant apporte quelque chose d'humain, d'ordonnateur... un peu de mélancolie, de rêve, de désir.
... Dieu ! Vivre en Dieu ! Je ne puis me soumettre aux choses supérieures qui façonneraient mon énergie. Si je me sentais assez puissant pour créer un Dieu docile, je l'aimerais. Mais il y a tant d'annexés
dans la cité de Dieu que je ne saurais ajouter une chapelle à moi, sans qu'on ne l'arrange en vue de l'ensemble.
Or, j'aime la prodigalité, j'aime la stérilité et j'abhorre l'énergie appliquée en vue de l'ensemble.
Je voudrais encore être un conquérant, mais il me déplaît de pratiquer l'héroïsme moderne du jeu d'échecs. Ceci va là ! et pas autrement. Cela va ici ! il le faut. L'ensemble finit par donner la victoire sur ce maudit échiquier qui leurre le sentiment de la Victoire.
J'abhorre pourtant le nirvana. J'adore les pousses, toutes les pousses. Je n'aime ni le crépuscule ni la nuit. Mais l'étincelant midi me charme. Que de fois, d'égal à égal, ai-je lutté contre le soleil d'été.
J'ai peur aussi des pays de brume, des grandeurs grotesques, des petits paysages hérissés de mers menaçantes.
Mais la vague harmonieuse de la Grande Mer me paraît toujours amicale, même vêtue d'écume.
Et les héros de Shakespeare sont si bavards ! Ils manquent de pudeur. Ce sont des Cacus et point des Hercules issus de Jupiter. Le sang les emporte. Ils ont du tempérament, mais ils manquent d'art.
Il y a deux Orestes : l'un qui devient fou, c'est TO-
reste d'Eschyle. L'autre Oreste, malgré l'assassinat de sa mère, se repose sans regrets. C'est l'Oreste de Sophocle. Le premier est sans doute plus humain, mais l'autre est plus beau... Je préfère l'Oreste qui ignore le remords après avoir accompli les crimes ordonnés par Apollon.
Alexis ! cher Alexis ! il y a un fatal orgueil en moi.
Les uns ont de l'orgueil en vue de l'ensemble, les autres lui sacrifient l'ensemble pour satisfaire leurs besoins immédiats : passions, puissance... D'autres enfin ont l'orgueil d'eux-mêmes, l'orgueil du sang. Ce sont de grands amoureux qui au tout soumettent le tout. Ils n'aiment pas ceci ou cela, mais ils pénètrent profondément les âmes. Ils ne veulent rien changer, mais il leur suffit de mettre en valeur ce qui existe. Mettre en valeur n'est-ce pas éclairer?
Eux ! ce sont des orgueilleux au front blanc. Ce sont des orgueilleux de demain, sans passion et sans haine, mais avec des prunelles insondables et un sourire à peine visible.
Ils ne demandent rien. Ils veulent tout. Ils n'offrent rien. Ils se donnent entièrement. Comme l'abeille boit tout le suc de la fleur, ils boivent, chez eux et chez les autres, toute l'essence.
Ce sont des âmes construites, pleines de détails. Ce sont des bibelots, des œuvres d'art.
Les passions les consternent. Elles sont trop grossières. La sagesse dont on connaît l'énigme : vertu, dieu, patrie, humanité, satan, surhomme les vexe comme une inconvenance.
Leur existence tient dans cet axiome : « J'existe et « il faut que rien ne contredise la vérité que je suis : <( ni les vérités de la raison, ni celles de la passion, « ni le dogme, ni la foi, ni l'instinct. Il faut qu'à tout « instant se réalise la sagesse de l'abeille et qu'en « tout apparaisse la profonde et mélancolique justice « née de l'immense tragédie universelle et qu'on « appelle le sentiment de mesure, le tact... »
Ami, cet orgueil est terrible ! Si le roi Lear avait parcouru toute l'échelle des malédictions et des souffrances, il aurait su sourire ! Les Sibylles devaient savoir sourire, et elles avaient le sentiment de mesure...
Mais les Sibylles savaient tant de choses que les mortels ignorent !
Cet orgueil, ami, domine les visées, les passions et les désirs. Il est comme l'aigle solitaire, hissé sur la cime, devant l'horizon ridicule où d'autres se débattent superbement.
Or, l'aigle est le pilote dans les nues. Il permet aux autres de vivre en brodant.
Villa Mon Repos.
Ouarville, Août 1902.
Cher ami,
La bourrasque analytique s'est abattue sur toi et j'en subis les conséquences. Tu résumes Platon et tu le discutes point par point. Renan ne t'a pas échappé 1 Avec exactitude, tu as relevé toutes les contradictions de ses doctrines. Montaigne, non plus, n'arrête ta fureur philosophique. Heureusement, pour ce doux bavard, tu as trouvé un mot que tu crois suffisant pour l'expliquer : eudoniste !...
Brr !... Et les autres ? Qu'en ferons-nous ? Et moi, que vais-je te dire ? ô philosophant philosophe d'endoctrinantes doctrines ? — Crois-tu que le syllogisme bien construit, avec des prémisses approximativement justes, est essentiel pour la vérité ?
Pense, je t'en prie, à l'inébranlable théorie de Zenon, sur la flèche, sur Achille et sur la tortue.
Est-ce assez juste et est-ce suffisamment faux ?
Les grandes inventions viennent souvent de l'erreur. Wehler a fait la première synthèse chimique en cherchant à faire de l'or. Ébloui par l'alchimie, il a trouvé l'urée !
Les principes ont leur part de mystère : leur affinité, leur productivité, leur valeur active. Qu'importe une erreur si elle crée des vérités ! Qu'importe l'imprécision de Renan si elle apporte des précisions à Alexis ? Avant tout il s'agit de comprendre et non d'apprendre.
Les paroles et les idées ont une valeur au-dessus de leur sens formel. 11 y a des mots révélateurs, des termes essentiels qui, logiquement, n'expriment pas grand'chose.
Le Sésame ouvre-toi est d'un enseignement merveilleux. Il faut connaître la valeur exacte des termes et des mots. Quand on la connaît bien, on les anime d'un sens mystérieux. Ils deviennent vivants.
Dans la vie intime, les paroles ont toujours une signification propre, indépendante de leur sens vulgaire.
Parle à ta maîtresse. N'importe quel mot lui révélera ton amour ou ton infidélité.
Deux amis vécurent ensemble. Plus tard, des froissements les éloignèrent l'un de l'autre. Un jour ils se rencontrèrent et voulurent s'expliquer. J'assistai à la scène qui fut piteuse. On apporta des arguments. On discuta sans aucun résultat. L'abîme était creusé et ils n'arrivaient pas à le combler. Chaque mot avait son interprétation particulière. Chaque phrase était comprise d'une certaine façon. Les deux amis à travers les mots apercevaient des sentiments, des intentions... Malgré leur désir de renouer l'ancienne amitié, à chaque mot ils aggravaient l'inimitié qui (es séparait.
Des explications entre âmes ayant vécu intimement, creusent des abîmes. Un regard, un sourire, un geste valent mieux, et encore...
Au début, les paroles nous servent pour aborder des hommes, des femmes, des vérités. Le sens exact des mots permet aux relations de s'affermir.
Plus tard, les paroles changent de valeur. A côté de la philologie générale paraît la philologie intime.
Les termes se personnalisent. Ils acquièrent une âme. Il ne faut jamais s'expliquer entre intimes ! Des âmes réellement profondes ne peuvent plus
s'entendre, malgré toutes les explications, si elles sont froissées dans leur intimité. On dit souvent des choses indifférentes qui ont une portée immense.
Dans les profondeurs de notre vie, la phrase : « il fait chaud », ou une autre : « il pleut », peuvent avoir un sens tragique et des effets incalculables.
On ne fait pourtant que constater des choses vraies et indifférentes au point de vue sentimental. La valeur d'une conversation se mesure par le degré d'intimité entre les interlocuteurs.
Quand la raison fonctionne bien, quand on sait beaucoup de choses de la vie, Platon instruit et Renan aussi, malgré leurs contradictions et les prétendus non-sens. Ces êtres miraculeux vivent dans l'intimité de la pensée. En parlant dans les limites prescrites par les usages du langage, ils apportent un sentiment nouveau, qui vaut plus que des vérités doctrinaires.
La doctrine est un repos d'âme, une erreur volontaire qu'on crée pour ne pas trop s'égarer dans le dédale de la vie spirituelle. Toute œuvre vaut par son sens intime, ami. Tout acte vaut par ses richesses intimes, Alexis!
Les vérités formelles annoncées par Jésus étaient connues avant lui. Mais le Nazaréen apporta les tré-
sors intérieurs, qui groupèrent autour de lui de grandes énergies. Aimer n'est rien ! Souffrir est peu de chose ! Ce qui importe, c'est de saisir quelque mystère humain, de l'exprimer imparfaitement par la parole et avec le plus de vérité possible par l'ensemble de l'âme.
Ceux qui renseignent notre intelligence passent vite. Mais ceux qui apportent des moyens pour mieux entendre et pour mieux comprendre sont les véritables facteurs de l'Esprit immortel. Ils personnalisent les principes. Leur méthode, c'est leur sang. Leurs affirmations ne sont que des indices de leur passion. Leurs paroles ont une portée, au delà !
Grâce à la nouvelle personnalité qu'ils découvrent en eux par l'intermédiaire d'une doctrine vraie ou fausse, ils nous découvrent notre propre âme et font naître autour d'eux des émotions et des certitudes.
Ne te fâche pas contre ces bavards ! Ce sont de vrais artistes, qui conquièrent à l'Esprit l'inconnu. Mais aussi, crois-moi ! Explique peu à l'amie que tu aimes, à ceux enfin qui sont de ton intimité. Le silence intime a des beautés que les doctrinaires ignorent! Subis-le, car il explique mieux les valeurs de la vie que toutes les analyses philosophiques.
Tu sais le conflit inévitable qui, à certain moment, sépare la mère de ses enfants.
A l'âge de seize ans, quand j'étais un brave collégien rempli d'ambition et d'ardents désirs, ma mère me parla : « Pourquoi, fils, t'éloignes-tu de moi ? Je vaux tes amis. Je puis comprendre tes rêves, tes désirs, tes idées. Je t'aime plus qu'ils ne t'aiment. Faut-il donc que mon fils me fuie et me regarde comme une étrangère, au moment où l'intelligence et la maturité l'embellissent ? »
Alexis ! je souffris en écoutant ma mère. Je voulus m'expliquer. Je ne sus que dire. Pendant quelque temps je me confiai à elle. Je lui contai mille broutilles de ma vie. Cependant, dans ces confidences, nous restâmes étrangers l'un à l'autre. Malgré toute ma bonne volonté, l'abîme se creusa en apparence de plus en plus profond.
Notre intimité pourtant éclatait neuve et puissante chaque fois, quand je venais l'embrasser, lui apporter une fleur ou appuyer en silence ma tête contre sa poitrine. Dans ces moments de douceur et de tendresse, elle n'éprouvait plus le besoin de confidences philosophiques. Pendant ces heures silencieuses, nous vécûmes plus amicalement que durant les longs colloques que je consacrais aux choses peu intimes
pour créer l'intimité superficielle et toute d'apparat.
As-tu remarqué aussi qu'on aime, souvent, à entendre de naïves filles bavarder, conter leurs petites histoires, sans portée. On aperçoit, tout à coup, à travers ces frivolités, la vie très belle et très grave. On se sent profondément ému. On médite et on sourit.
Alexis, ne discute jamais avec les âmes qui déjà sont tiennes. Causez de n'importe quoi! L'âme intime donnera un sens particulier à toutes vos paroles. N'essaie non plus ni de te disculper, ni d'expliquer tes sentiments aux êtres qui te sont chers. Tu n'expliqueras rien et tu embrouilleras des idées simples et justes. N'analyse pas non plus, au point de vue formel, des pensées essentielles et des œuvres primordiales. Essaie, au contraire, de trouver leur vertu... domestique, leur sens intime, leur âme active. Tu comprendras alors un fait réel dans sa signification exacte et tu feras connaissance avec quelques grains de la vie spirituelle. De cette façon tu sauras garder un ami pour ces heures de silence où tu n'appartiens qu'à toi et à ta raison attentive.
Aime le silence intime, ami, et tu atténueras la fatale solitude autour de toi et en toi.
Paris, novembre 1902.
Nostre grand et glorieux chef-d'œuvre, c'est vivre à propos.
(Montaigne, Essais.)
Alité, endolori et macéré dans toutes sortes de drogues, j'ai reçu ta lettre me narrant l'angoisse que la mort t'inspire#
Ainsi, ce cher Alexis est troublé profondément. Il a entrevu l'abîme, il a failli mourir.
Bon et doux Alexis,
Je suis dans une situation suffisamment convenable pour l'entretenir de ce qui t'inquiète : de la mort.
Quand les maux nous accablent, on pense au départ. C'est normal et en bonne justice. Je fus pourtant frappé par ta lettre. Tu avais l'air de te complaire dans l'angoisse. Tu jouissais de ta terreur. Tu poussais de petits cris de femme énervée.
Je compris qu'au fond la mort ne t'avait pas effleuré.
Tu parles d'elle pour stimuler ton imagination et pour accroître l'intensité de la volupté prochaine en amour, en pensée, en action.
Ton angoisse devant le néant prochain n'est qu'un procédé de rhétorique d'un Alexis raffiné !
La mort, crois-moi, n'engage pas à la philosophie nuancée ceux qu'elle étreint. Elle paraît simple et inévitable, quelque force goulue qui peu à peu s'empare du sang, du souffle, des sens, des pensées et de l'énergie.
Elle ne se dresse jamais soudain. Elle est aimable. Par des procédés charmants elle apprivoise lentement.
Elle ne se révèle jamais par une vision inattendue ou par une terreur.
Artiste patiente, elle sculpte des souvenirs. On a des tombes à soigner, des anniversaires à fêter, des prières de mort à dire. Parfois on trouve dans des cartons du papier à lettres d'un deuil lointain, parmi
des chiffons un crêpe vieilli qu'on a enlevé depuis longtemps.
Sur le calendrier, on voit se multiplier, en face des dates, des croix rappelant des deuils.
11 arrive aussi qu'on ait assisté à la mort des siens, amis ou parents. On a vu des maux et des douleurs inévitables, le délire de l'agonie, le calme du dernier jour. On pense à cette aurore d'une journée d'été quand mourut maîtresse, mère ou amie. On se souvient d'un soir d'automne quand un être proche disparut. Parfois la mort amène dans les pays lointains. Un jour elle va dans les montagnes ou surprend au bord de la mer.
Elle s'établit dans la ville qu'on connaît, dans la chambre dont chaque objet est familier. Elle va aussi cueillir au loin quelqu'un de votre vie. Elle se présente alors anonyme, s'annonce comme un fait brutal ; on recevait des lettres — on ne les reçoit plus. Souvent elle vient sans ménagement, en quelques lignes d'avis d'un journal qui par hasard tombe entre les mains. On enregistre le fait et on ne sait même pas s'affliger, parce qu'on manque des éléments nécessaires à la tristesse.
Après tous ces événements égrenés le long des années, on s'aperçoit un soir qu'on a autant d'amis dans
la cité des morts que parmi les vivants. On commence ainsi à connaître la mort, qui fait déjà partie de votre vie. Elle est le souvenir et la tendresse fanée, l'oubli et le regret.
Un jour le mal vient — un mal quelconque. Ce ne sont pas des maladies graves qui présagent la tin. Pour un esprit perspicace, l'infime détail révèle le dénoûment.
La grave maladie, même foudroyante, est déjà le fruit d'une longue cohabitation de la vie et de la mort.
L'esprit habitué à regarder attentivement sait deviner l'imprévu en saisissant les bruits profonds, les ondes à peine perceptibles, les nuances presque invisibles.
Les indices de la mort sont innombrables, physiques, moraux, intellectuels.
On ressent des lassitudes sans cause, d'immenses lassitudes qui rendent plus aiguë la solitude que chacun porte en soi. L'œil devient plus noir. La prunelle se rétrécit. On médite avec une cadence lente sur ce qui passe. On voudrait plonger les regards très loin. On essaie d'envelopper les faits de la vie d'un tissu très fin de pensées subtiles. On croit même souvent ne plus penser, mais écouter quelque mélopée, récitée en sourdine.
D'autres fois, on se surprend à gémir comme un enfant, à murmurer un nom, cher et disparu, à rêver d'aimables scènes d'enfance.
Souvent aussi on désire voir des pays nouveaux, des pays de rêve, d'aménité et de mélancolie. On commence à adorer les fleurs, la rose sur le rosier, la violette dans la prairie, les lilas penchés sur leurs rameaux.
Même les sens s'affinent. On aime les parfums d'Orient, des couleurs chaudes et enveloppantes, des œuvres d'art nuancées.
On a l'air de songer déjà au devenir éternel, à la fatale disparition ; on cherche des lieux plus agréables... d'autres lieux.
Cependant on sait rarement que tout cela c'est des murmures de la douce et inévitable mort. On est persuadé que la mort est grimaçante. Tous ces charmes paraissent avoir d'autres sources. On est tellement habitué à voir dans l'agonie la douleur, la laideur et des terreurs, qu'on ne reconnaît pas dans ces rêves de cendres et de crépuscule la présence de la mort.
Les indices physiques à peine sensibles annoncent, à leur tour, des débilités'profondes. La peau s'affine. Les plis de la main [s'allongent et se compliquent.
Des rides paraissent et s'évanouissent comme des ombres. De petits maux sans portée naissent ; une tache de rougeur aussitôt disparue, un clou par ici, une égratignure sans cause par là. On ressent des fatigues douloureuses, promptement dissipées. Puis les cheveux perdent leur éclat et deviennent doux comme de la laine. La peau semble plus sèche; l'ongle a des lueurs étranges. Partout, sur les bras, sur la poitrine, sur le front se creusent des sillons aussitôt comblés.
Parfois, pendant le sommeil, vient un accès plus significatif : un cauchemar, une douleur d'entrailles, des indications du système nerveux sympathique qui dans les conditions normales est hors de la conscience.
Cependant l'homme habitué au mélodrame des derniers moments ne prête pas attention à ces signes. Seule quelque somnambule inspirée saurait les apercevoir.
Peu à peu tout seprécise, et on commence à souffrir d'une façon plus nette. Cest alors qu'en général on sail, tout en préférant le plus souvent ignorer.
Très peu de gens ignorent à un certain moment leur fin prochaine. Mais ils craignent de l'envisager. Ils s'excitent vers l'énergie.
Leur entourage — amis ou parents — n'aime pas non plus cette certitude. Comment en effet s'entretenir avec un moribond qui n'est pas encore couché sur son lit d'agonie? Que lui dire? Pourquoi enfin évoquer ces choses peu joyeuses? On raille, on tourne la conversation, on donne des conseils, on parle de vitalité. On se persuade que l'homme qui est déjà à demi dans la tombe, appartient à la vie.
A son tour, l'être atteint par le mal préfère se dissuader, devant les appels imprécis de la mort. Il se console et ne veut pas croire à la fatalité.
Bientôt, comme des rets, toutes sortes de maux l'enlacent. Il sent en lui un être hostile qui s'empare de sa force, qui l'envahit lentement et désorganise ses fonctions. Un soir, l'homme plus las, saisi par un mal plus précis, conçoit l'arrêt inévitable.
Il ne peut plus se duper. Il a senti la Grande Goulue. Elle l'a traîné, un moment, dans les profondeurs. Il a eu le vertige des abîmes.
Maintenant il sait qu'il est rivé à elle et qu'elle l'étreint doucement, lentement, comme une pieuvre. Il le
sait et souvent il la sent avec clarté, voluptueusement.
Mais il n'ose dire haut ce qu'il sait. Il se tait. Souvent, dès qu'il a conscience de sa fin, il songe atout ce qui est la vie : fêtes, mariage, naissance, toilette, rêves d'avenir, sports.
Il ne veut pas faire son testament, arranger ses affaires, organiser sa disparition. Il n'ose s'assurer sur la vie pour ne pas hâter le mal. Les enterrements qu'il rencontre lui semblent de mauvais augure. Le cadavre le fait frémir.
D'autres fois, quoiqu'il ait conscience que la fin n'est pas trop prochaine, il pense au départ. Il sait que la Mort chez lui a déjà vaincu la vie. Sans hâte il fait son testament, il arrange ses affaires, choisit l'emplacement de sa tombe, détruit les papiers inutiles. Entre temps, il n'abandonne rien de ce qui constitue la vie.
Il a la certitude que bientôt un mal quelconque — coup de froid, coup de sang ou autre chose — l'abattra. Cela arrivera au printemps, à l'automner dans trois mois ou dans dix mois. Mais cela arrivera parce que cela a déjà droit d'arriver, parce qu'enfin la mort a dompté chez lui la vie.
A travers des rêves, des rires et des réflexions tristes, il médite alors sur la destinée.
La conscience de la mort ne suppose pas fatalement le désir de la survie. On craint la disparition plutôt qu'on ne souhaite une nouvelle existence.
L'oubli est la grande préoccupation des mourants. On ne veut pas admettre que la mort fasse table rase. S'en aller en fumée peine l'âme humaine. On a vécu. On a dépensé de l'énergie qui a servi à organiser la famille, à constituer des biens matériels ou des biens spirituels. On sait que, malgré la mort, l'énergie dépensée continuera à agir. Aussi voudrait-on qu'elle portât un nom — le nom !
Des gens simples supplient leurs enfants d'orner la tombe et de dire la prière.
Des êtres qui se sacrifient pour des idées générales pensent à la gloire — au culte des immortels.
Cependant, c'est encore le désir du culte intime qui l'emporte, parce que ce dernier est plus près de chacun et qu'il diminue la solitude.
L'agonie creuse un abîme entre les mourants et les vivants. Celui qui sent sa fin proche connaît de silencieuses nuits de méditation. Entre deux douleurs il a souvent la volupté du repos et de l'inertie. Parfois, malgré l'angoisse et la mélancolie, il appelle la
mort comme une douce maîtresse qui voluptueusement étreint...
Il pense aussi au passé. Il voit avec précision des choses qu'il n'ose confier à personne. Toutes les nuances delà vie, la solitude inévitable, les vains sacrifices, les amitiés sans portée et surtout l'horrible gloutonnerie humaine — la gloutonnerie qui s'exerce sur le prochain, apparaissent sans ménagement. Cependant on ne parle pas de tout cela. A quoi bon ? On n'aime pas froisser ceux qu'on quittera. On voudrait être doux, se faire regretter, laisser un souvenir d'aménité et de bonté.
On soupire et on se tait. Ce sont de longs silences qui creusent l'abîme entre le mourant et la vie. Sa solitude s'aggrave. Il voit des saisons venir, des années se suivre, tandis que lui, jeté dans la fosse, aura disparu. Passera-t-on sur sa tombe ? Y mettra-t-on un bouquet de fleurs gaies ? Versera-t-on une larme de regret ? Le mourantressent de profondes angoisses. Avantl'heure, il est juge — juge de soi-même. Il regarde son passé, pèse ses actions ; il apprécie la vie intime qu'il a donnée aux autres. Malgré tout, il murmure: «Ah! ne m'oubliez pas tout de suite... avant cet hiver, avant le printemps ! » Ce désir est si fort que souvent désespéré il se demande : Et si la vie d'outre-tombe existait ?
Les âmes tourmentées, les êtres qui vivent dans les époques troublées, pleines d'incertitude et d'injustice, croient à la vie après la mort. Le peuple aime la survivance. Les nations aux abois se passionnent pour l'immortalité. La canaille, ramassis de déchus que la vie n'a pas ménagés, croit facilement à un monde où l'on continue à vivre, puisque l'énergie humaine n'a pas de place ici-bas, qu'elle est égarée et usée, sansjoie.
Les époques de graves injustices, les civilisations basées sur la peine et la souffrance croient à la survivance.
Qui en effet garantira aux hommes la continuité de leurs efforts?... Pendant leur vie, tout est déprécié. Après la mort, l'incertitude continue. Aussi veulentils ardemment la survie. Leurs familles, livrées à l'injustice, ne peuvent conserver leur souvenir. Leur nation peut disparaître. Un désastre — il y en a tant — peut engloutir leur cité.
Ils vont alors vers Dieu. A ses côtés, ils mènent l'existence plus juste et plus calme.
Les âmes plus douces qui ignorent les rudesses de la nature et qui n'ont à éprouver que la cruauté des
hommes, préfèrent à l'immortalité paradisiaque la métamorphose. La vie anonyme — le tout qui existe ne les rudoie pas. Seuls, les hommes les anéantissent. Ils croient disparaître parmi les hommes et revivre parmi les choses.
Qu'il est profond l'amour de l'énergie chez l'homme ! Qu'il est sacré le culte de la vie utile ! On sait qu'en bonne justice on a servi à créer l'existence. On ne peut concevoir, sous aucun prétexte, le néant, puisque l'énergie dépensée n'est pas perdue et survit à l'homme.
Quand les Juifs étaient un peuple de sacerdoce dévoué à Dieu, ils ne croyaient pas à l'immortalité. Mais, lorsque l'injustice est entrée dans leur vie, lorsque les abus ont rendu malheureux le peuple, ont déclassé les croyances et les énergies, les prophètes de la nation maltraitée par ses propres enfants ont commencé à entrevoir la survie.
Jésus, qui a groupé autour de lui les misérables que la nation dépravée avait rejetés, a donné des bases à la nouvelle croyance.
Plus tard, les malheurs de la Judée ont purifié le peuple. Enfermés dans les ghettos, traqués par les barbares d'Asie et d'Europe, au moment où les grandes civilisations ont sombré, les Juifs ont recon-
struit leur rôle de peuple de Dieu, ont abandonné l'idée de l'immortalité personnelle en la soumettant à celle de l'immortalité de la nation.
Et voici que ce peuple, qui ne croit pas à la survivance, demeure malgré tout.
L'idée de la survie augmente la force de résistance. Elle donne un peu de rêve et de foi aux faibles que l'injustice froisse. Cependant, malgré tout, chacun, au fond de lui-même, préfère une fleur sur la tombe à toutes les beautés du paradis. Méfiant, il n'ose la demander... La vie injuste égare trop les cœurs pour qu'on puisse compter sur ses proches. Par pis aller on frappe à la porte du paradis.
Autrement pense celui qui fait partie d'une nation qui, n'ayant ni feu ni lieu, demeure. Il sait qu'il ne dis*paraîtra pas. Sa tribu l'enterrera. On dira des prières. Il existera par la tribu, par les enfants, par la nation qui est à Dieu.
Il demandera des cimetières ornés de cyprès, de lauriers, d'amandiers. Il voudra de belles pierres tombales, avec des inscriptions profondément gravées, avec des signes mystérieux que seuls des êtres à lui comprendront.
J'ai vu dernièrement le monument mortuaire de Baudelaire. Quelle faute de goût et quel outrage à la mort!
Est-ce que l'homme qui repose sous la pierre tombale eût pensé, un seul instant, à se présenter aux générations futures comme un cadavre ?Ne voudrait-il pas plutôt qu'on le vît plein de jeunesse, qu'on le supposât, malgré l'évidence, alerte et vivant? Le mourant n'aime pas le cadavre. Il voudrait des philtres qui conserveraient ses formes, des jardins fleuris, des oiseaux et des enfants qui égaieraient sa tombe.
Combien de repos ressentirait le mourant, s'il se savait transformé en cendres et enfermé dans une belle urne que les roses vivantes décoreraient, ou bien enfoui sous des pelouses verdoyantes où la gaieté et là mélancolie se marient.
L'oubli effraie le mourant. La décomposition fatale l'attriste. Il voudrait qu'on priât parfois sur sa tombe, qu'on prononçât son nom.
Il aimerait aussi que ceux qui restent n'eussent pas de lui une vision d'horreur et d'effroi. La maladie crée des vides. Souvent, la pitié seule attache la créature au chevet de la douleur. L'homme atteint du mal connaît la juste valeur de la laideur et de la souf-
france. 11 sait qu'elles se confondent. Il voudrait la mort propre et rose.
Des jours passent. L'idée de la fin prochaine s'accentue de plus en plus. On a arrangé tout ce qu'il fallait arranger. On a réglé les détails de la fin. On a choisi sa place dans la cité tombale.
Cependant la vie continue. Le soleil se lève quand même. Il égaie. On a alors de folles espérances. On se leurre dans la journée. On gémit doucement, la nuit. On ne parle plus de la mort. On ne veut pas prononcer le mot, à haute voix. Puis, deux jours, trois jours avant l'agonie, la pensée s'exalte etl'imagination chevauche. On vit profondément et enfin, un soir ou un matin, on murmure : « La fin approche. » Après de grands cauchemars, après de brusques réveils vient la douce veillée, l'attente mêlée de larmes. On veut survivre et on sait qu'on va disparaître.
Dans ces moments, on aime voir, autour de soi, des êtres profondément chers : ami... un ami, des enfants et parmi eux celui qu'on chérit le plus, la maîtresse qui a beaucoup aimé, la femme avec laquelle on a vécu de longues années. Mais surtout, on voudrait voir, penchée sur le chevet, la mère qui seule
aime par les entrailles, profondément et sans répit. Or, ceci est rare ! L'agonie la plus fréquente est l'agonie solitaire.
On meurt sans rien dire, car on n'ose mendier aux étrangers ce qu'ils ne peuvent donner. On ferme les yeux et au moment où la garde-malade s'assoupit de fatigue et qu'il n'est personne pour recueillir le dernier regard, on se soulève, on pousse un hoquet et on meurt tristement.
La solitude a accompli son œuvre.
Voilà, cher Alexis, l'histoire de la mort, sans périphrases. J'avais l'intention de t'entretenir des choses de la mort, de la loi fatale qui souvent jette le désarroi dans la vie encore saine en apparence, de la mort qui sous des formes diverses frappe une famille, une race, un peuple, de ;la mort subite, de la mort insidieuse. Je voulais te parler aussi du mystère de la disparition de l'être .vivant, des doctrines de la vie matérielle et immortelle, de la légende de Phénix, de l'histoire de Faust.
Mais je remets tout cela à une autre fois pour ne pas fatiguer inutilement mon charmant ami.
Paris, 25 décembre 1902,
Cher Alexis,
Je reviens vers toi, pour reprendre nos entretiens.
Le froid et la brume assistèrent à ma dernière lettre.
Je te parlais de la mort. L'hiver invite à la méditation sur des sujets graves et lointains. On aime, dans les serres, la volupté de l'agonie ; près de la cheminée que la flambée égaie, paraît charmante une douce causerie sur le passé saupoudré de cendres ou sur l'avenir enveloppé de ténèbres. Imprudent, je te promis d'en reparler.
Or, le printemps est venu. Je vis parmi les amandiers en fleurs, les mimosas odorants, les roses
timides encore, les œillets indiscrets. Le parfum du renouveau agace et alanguit.
Avec délices, on aspire le poison de la primevère ; on voudrait s'abandonner à la glèbe, humide encore. Des rêves moins graves surgissent...
Que la mort fasse son œuvre ! Il le faut.
Mais, charmant Alexis, parlons aujourd'hui de l'amour, à la gloire de ce qui renaît.
Certes, banale est l'évocation de l'amour au printemps.
Les filles ont des airs provoquants. Le soleil anime leurs hanches qui frémissent. Les garçons dont le visage est à peine ombré de duvet deviennent plus entreprenants.
Sous la feuillée, encore pauvre, des couples roucoulent.
C'est banal ! Mais dans cette banalité même éclate la vertigineuse et irrésistible loi de l'amour.
Le printemps reste le printemps, si vulgaire que cela soit, ami exquis 1
Ne crois pas pourtant que je veuille t'inviter à quelques ébats champêtres avec des filles ou t'entraî-
ner à un départ pour Cythère. Que Dieu me garde de l'offrir la joie de mai parmi la multitude !
Parlons ! Brodons ce soir des arabesques sur la volupté d'aimer puisque la loi de la matière exige de nous à l'heure présente un sacrifice sur l'autel du printemps.
Que d'insanités n'a-t-on pas dites sur l'amour î
La raison humaine aime à salir les joyaux qui constituent le patrimoine du sang.
Les uns ont parlé de l'amour comme procréation ; d'autres ont étudié l'amour comme volupté ; d'autres encore ont cherché dans ce sentiment admirable la joie de penser, de tuer, de dominer.
Il y a eu des amants qui se sont voués à Alcibiade# Il y a eu des amantes qui ont adoré Astarté.
Quant à nous, nous abandonnerons ces desseins et ces notions. Nous allons chercher dans l'amour la vertu, c'est-à-dire la précision et la santé.
Des âmes simples disent que l'amour est la volupté en vue de la continuation de l'espèce.
Or, la maternité n'a pas besoin de volupté. La femme orientale ignore l'amour. Elle procrée. Sa fécondité in-
fatigable n'est pas stimulée par la passion et par les rêves.
La mère, par excellence, a les flancs lourds et silencieux comme une amphore. Son œil est peu expressif. Sa lèvre ne frémit pas, cependant que sa mamelle est pesante.
La volupté est un prétexte d'action pour le mâle ; elle n'est pas indispensable pour la femelle.
L'amour pourtant est destiné à la femme aussi bien qu'à l'homme. Chacun le subit ou peut le subir, comme Bilitis évoquée par Loùys, comme Anacréon, selon les règles de Bernardin de Saint-Pierre, de Paul Bourget ou de Georges Ohnet.
Tous les chemins mènent à l'amour et tous les prétextes lui sont bons : volupté, vice — pardonne ce mot, — maternité, paternité.
Cependant, l'amour n'est ni volupté, ni vice, ni procréation.
Il est...
Voici un petit être fragile et anémié, homme ou femme. Il a des yeux battus. Ses lèvres sont pâles ; souvent la tête lui pèse. La pensée continue le fatigue. La langueur le brûle lentement. Il dort mal, il mange mal, il pense mal. Il ne sait ni s'habiller ni choisir ses mets, ni bien rire, ni bien pleurer.
Un jour, tout est changé. La couleur revient aux joues. Le geste est vif ; l'appétit fait luire ses jeunes dents. L'œil est animé. Le petit être court, rit et cause. Il a besoin d'être bon et élégant. Il est curieux. Il veut savoir et pénétrer la vie. Un papillon l'égaie. Une fleur l'intéresse. Il n'évite plus la compagnie. Sa timidité et son angoisse se sont dissipées. Il vit enfin. C'est l'amour qui est l'artisan de ce retour à la vitalité.
La matière vivante a besoin de matière vivante.
La plasticité se réveille par une autre plasticité.
C'est grâce aux hommes et aux femmes que les femmes et les hommes prennent conscience d'euxmêmes.
L'amour, c'est le sentiment qu'une volonté étrangère nous donne de notre propre volonté.
Parfois cela vient entre les gens de sexes divers parfois entre les gens du même sexe. Cela au fond importe peu.
Dans la vie pourtant, le moindre effort est la loi la plus répandue. L'amour entre hommes et femmes est le plus facile. Il est pris dans un engrenage très complexe et rend la volonté plus fertile avec moins d'efforts.
Et pourquoi cela? Brodons, ami...
... Le mâle et la femelle, disent les biologistes, c'est le même être dédoublé. C'est possible !
Oui...
Mais je crois que mâle et mâle, femelle et femelle peuvent aussi former l'unité.
Il est ridicule de croire que toute division de la matière vivante établit des contradictions.
Dans le grand drame de la nature, parfois les identiques se séparent, parfois les contraires. Supposons ceci avant toute autre chose. Cela engage à peu et permet de comprendre. Or, comprendre est le fait essentiel quand on se met à penser.
Le sexe paraît tard dans l'embryon. Il est soumis à des causes si fuyantes qu'on peut les traiter d'accidentelles. Canaux de Wolff et canaux de Muller ! (Pardonne-moi cette érudition !) L'atrophie des uns ou des autres fait l'embryon mâle ou femelle. Il y a aussi des êtres qui se chargent à tour de rôle d'être mâle ou femelle. L'histoire amoureuse de l'escargot serait curieuse, s'il voulait nous la conter.
La fécondation toute mécanique au début, soumise simplement aux lois physico-chimiques, devient plus tard un acte de volonté. C'est alors qu'apparaît l'amour, sentiment très spécial et ayant pour base la volupté.
Cependant la volupté est peu de chose dans l'amour fécondateur.
Elle n'est qu'un moyen pour la volonté de s'exercer et de se continuer sous la forme matérielle Plus tard, de même que la fécondation devient un acte volontaire, la volupté à son tour cesse d'être soumise aux lois de l'espèce.
Des êtres, aimants et stériles, paraissent.
La maternité s'octroie dans la vie une place à part.
La volupté crée aussi un royaume.
Elles finissent même par se contredire.
L'école des mères a d'autres règles que l'école des amoureuses.
Je dirai même qu'à côté de la beauté procréatrice surgit une beauté nouvelle : la beauté voluptueuse, pleine de langueur et de morbidité, qui contredit la robuste santé de la beauté qui enfante. Le mâle et la femelle se cherchent non plus pour exercer leur volonté en continuant la matière, mais en l'affinant.
L'amour par la volupté permet à la personnalité, au moment de la grande joie, de conquérir la solitude si nécessaire pour la vie faite de nuances.
... Ces deux amants vont se sentir profondément joyeux quand la volupté leur enlèvera toute idée de Tamour.
Grâce à la passion stérile, ils exercent leur imagination. Leur âme alanguie s'affine. Souvent, ils croient sentir dans leur étreinte la présence du divin.
La volupté, détachée de la matière, donne à l'amour une forme plus variée. L'imagination qui guide la volupté l'éloigné de plus en plus de la loi procréatrice. On n'aime plus l'enlacement simple. Tout ce qui est spécifique effraie et répugne. Le corps tout entier se soumet à l'amour. Les amants créent une atmosphère plus fine pour leur volupté. Ils inventent, des caresses et des parfums. Leurs chairs sont macérées dans des vinaigres et des huiles afin que rien ne rappelle la matière.
L'imagination s'empare de la volupté ; sans elle toute jouissance est fade. La beauté devient alors purement suggestive. On invente des temples pour l'abriter, des divinités pour l'offrir. Paraissent Astarté la cruelle ou bien Apollon, dieu des amants.
Le sexe change de caractère. Sous prétexte d'immense communion avec quelque immortel, on aime à inventer des joies plus éloignées encore de la chair. Peu à peu la difformité naît. L'imagination ayant perdu tout frein arrive à tuer, à son tour, l'amour.
En effet, la volupté amoureuse, qui au début fixe la volonté et l'affine, finit par la neutraliser et l'anéan-
tir. On cherche alors dans l'identique la beauté nouvelle et on le déforme pour contenter l'imagination, lasse et stérile.
La volupté encore une fois vainc l'amour. Le moyen devient but. Ce qui devrait apporter la santé et la clarté crée la maladie et la confusion.
Après la procréation, la jouissance devient désordonnatrice.
Ainsi veut la loi qui en tout établit la mesure. Sans mesure, l'ortie envahit le champ et l'ivraie étouffe le blé. Il est plus facile aux sentiments subalternes de désorganiser l'harmonie qu'au sentiment primordial de veiller à l'ordonnance.
L'amour, ô Alexis, n'est que la recherche de l'ordonnance à travers les volontés. Mais quand l'esprit de mesure s'égare, la brutale nature sème le désordre ou bien l'insidieuse volupté souille les efforts.
La beauté, cher ami, est alentour, partout. Pour qu'elle devienne humaine, il faut que l'ordonnance dirige la volonté.
Qu'il est beau l'amour de deux êtres vaillants qui retrouvent le sentiment de leur vie en s'unissant pour créer un nouvel être. Qu'ils sont misérables, les amants à qui la matière refuse sa grâce et qui, par habitude vont chercher, dans la procréation leur
ordonnance. Leurs enfants sont débiles. Ils viennent au monde ridés. Ils continuent pendant leur vie l'erreur de ceux qui les ont créés sous prétexte d'amour, par la loi de l'habitude.
Ne doit-on pas couronner de fleurs deux amants, hommes ou femmes, qui savent réveiller la chair, l'ennoblir et la rendre humaine ? Leurs yeux, leur voix, leurs gestes portent des caresses. Leurs regards annoncent des volontés merveilleuses, pleines de mystère, de tendresse et de douceur. Ils s'aiment à cause de la volupté d'imaginer, qui est leur forme de vie. Ils rendent possible la divine joie. Ils enlèvent à l'existence la rudesse inutile. Ils érigent à la stérile jouissance un autel impérissable.
Voici d'autres, épuisés par la volupté, des amants qui ne peuvent plus s'étreindre sans menaces et sans colère. Leurs lèvres sont pâles. Leur chair est meurtrie. Leur regard est vide. L'imagination qui aurait dû les rendre harmonieux crée des laideurs. Ils subissent la volupté au détriment de leur volonté.
Oui, Alexis ! L'amour est fécondateur ! L'amour est voluptueux ! Cependant ni la volonté ni la procréation ne sont essentielles pour le réaliser.
L'amour, c'est le principe ordonnateur de la vie. Parfois l'ordre naît de la matière ; parfois les sens le
créent. Mais les âmes qui vivent profondément et qui cherchent la vertu savent qu'en dehors de ces deux formes, il y a l'amour souriant, qui trouve sa volupté dans le sentiment de l'harmonie et sa joie dans la précision.
Cet amour est le plus divin et le plus juste. Il est l'amitié, plus la grâce. Il naît près des cimes. Il permet de coordonner les forces et les êtres.
Dans la vie, il n'est ni un autel qui réclame des sacrifices, ni un temple où Ton prie. Il est comme le fronton du temple intime, le fronton décoré sobrement.
Grâce à lui, au lieu de la volupté immédiate née du contact ou de l'imagination, paraît la volupté plus profonde née de l'harmonie. Elle ignore le vice ; les hommes et les femmes deviennent de splendides fleurs pour sa guirlande immortelle. L'amoureux par harmonie cherche dans chacun sa vérité et apporte la joie conformément à sa volonté.' Il rend consciente la maternité ; il sait animer la volupté imaginative ; il unit dans la même étreinte toutes ces amours. Il deviendra même impersonnel. Étant le foyer de toute cette vie, il est solitaire sans exaspération. Peut-être, que sais-je ! cet amour est-il Tunique ornement de la grande solitude, de la profonde mélancolie. Peut-être,
que sais-je ! est-il le fronton du temple où il n'y a rien !
En tout cas, cet amour est l'adoration de toutes les énergies et il ne demande d'autre compensation que la précision de chacune d'elles.
De cette façon il est la vertu, c'est-à-dire la santé.
Tel est, cher Alexis, l'amour olympien.
Il n'empêche ni la volupté ni la fécondité. Mais il ne leur permet pas de dominer la volonté. Il les soumet à sa loi qui oblige de recueillir tous les soupirs et tous les désirs.
La beauté qu'il prie n'est plus ni brutale, ni suggestive. Elle est composée de lignes précises. Elle est solide et immobile. C'est la beauté de Vénus, de Démèter et de Coré ! C'est aussi celle d'Antigone, la beauté immuable soumise à la loi parce qu'elle exprime toutes les lois.
Alexis, excuse pourtant cette lettre. Je sais que ma solitude est grave, que de mon vivant et peut-être après ma mort des malentendus me sépareront de toi et de tes amis. Que sais-je ! L'oubli m'engloutira peut-être à cause de mon culte unique : celui de la Vénus céleste. Mais cet amour auquel je me soumets porte en lui-même la graine immortelle.
Avec ton concours ou sans lui, oublié ou non, couvert de lauriers, d'injures ou de haine, je sais que
ma déesse est juste parce que j'ignore l'envie et l'amertume. Aussi, si c'est possible, excuse ma lettre. Ton âme est troublée encore. Tu veux dominer Cynthie et être aimé par Corydon.
Exaspéré par l'amour charnel, tu t'enfuis dans un monde imaginaire. Tu te proclames plein de vices mystérieux et de sentiments surhumains, cependant que le regard de la première femelle venue te trouble. Parfois, froissé par la forme insuffisante de ces deux amours, tu vas cueillir la joie en exaspérant ton esprit dans le bruit des bouteilles, dans la ripaille, dans les éclats de rire qui sonnent fort et ne disent rien. Pauvre petite âme sensuelle que la raison inquiète sans la dominer! J'espère qu'un jour tu comprendras l'amour souriant.
Après avoir exercé ta volonté en créantla matière et en spiritualisant la chair, tu sauras te soumettre à la beauté amicale, couronnée deroses, de lierres etd'hyacinthes noires. C'est la beauté divine. Elle dispense la force à ceux qui continuent la matière, l'esprit à ceuxqui l'affinent et le sourire à ceux qui l'aiment ordonnée et silencieuse. Quebénie soit cette heure ! Elle ramènera vers moi Alexis, bienveillant et amoureux.
Nice, 5 avril 1903.
Tu désires aujourd'hui, cher Alexis, que nous nous entretenions de l'art.
Je voudrais en parler d'une façon heureuse et attrayante. Saurai-je ?
Toute ma vie lui est consacrée.
J'ai beaucoup souffert pour lui ; grâce à lui j'ai eu aussi de grandes joies.
Mais de quoi faut-il parler : de l'art ou de la beauté ?
Je sais que les discussions et les manifestes de diverses écoles modernes te troublent.
Désires-tu que nous analysions les manifestes, l'esthétique ou la beauté ?
Je suis persuadé que ton âme sensible mais altière ne se laisse pas entraîner par le verbiage. Tu connais le prix de la solitude et du silence. Que nous importe la petite vanité des faiseurs de proclamations, leur grandiloquente certitude, leur médiocrité belliqueuse?
Il y a des moments où l'art, pour ne pas être englouti par la vie, s'accroche à elle en devenant l'art de carrefour. C'est alors qu'on fait des déclarations de foi. L'heure actuelle n'est pas si ingrate. Aucun danger ne menace la beauté. L'art a besoin de solitude, d'amitié et de recueillement. Des bavards profitent de la discrète gestation des créateurs pour régner quelques instants. Cela a peu d'importance.
Laisse au carrefour l'art de carrefour. Éloigne-toi de ces rhéteurs et travaille. Il faut que tu gardes pure ta personnalité et que tu la cultives dignement. Voilà la chose essentielle ! Ne devance pas l'immortalité ; ne t'impose pas à la gloire. Laissons à chacun son rôle ! A toi d'étudier et de bien créer ; à la gloire de te couronner. Donne des œuvres que tu crois irréprochables et significatives. C'est à l'avenir de les juger.
Un jour, grâce à quelque heureux hasard, tu trouveras des amis, un Platon, un Boileau, un Sainte-
Beuve, qui commenteront tes œuvres, les défendront et établiront les règles qui en résultent.
Ton rôle est de savoir distinguer l'œuvre d'art vraie de la fausse, d'éliminer les mauvaises herbes pour que les bonnes poussent librement.
Il te faut une foi négative et un labeur positif. D'autres légiféreront...
Je trouve, en effet, peu de vérité et peu d'indications dans les manifestes que les Ion du jour jettent à la foule.
Mais tous deux, étrangers à cette cohue des vanités littéraires, nous pouvons à notre aise parler de la beauté, de ses lois et de sa science.
Peu importe, si pendant ce travail, les passants, qu'intéresse uniquement le côté grotesque et aventurier de l'art, nous croient inactifs, surannés et voués à l'oubli.
Ami, j'ose espérer que ce qui te préoccupe c'est moins la beauté que l'esthétique, moins Aphrodite réelle que celle que tu évoqueras.
Par conséquent il faut avant tout que tu connaisses les lois de la beauté.
N'écoute pas ceux qui te disent : la chose est belle, parce quelle est belle, parce qu'on la sent belle, etc. La beauté n'est pas un miracle. Elle a ses règles
inflexibles, sa raison clairvoyante, son intelligence. Elle a des vertus et des défaillances.
Elle n'est pas intuitive parce qu'on la perçoit immédiatement. Elle n'est ni émotion ni effet de l'émotion par le seul fait qu'on la ressent par émotion.
Il y a des beautés apparentes, comme il y a des vérités apparentes. Il y a aussi des beautés superficielles, comme il y a des vérités superficielles.
Je dirai même que la beauté a ses étapes, qu'elle est difforme à sa naissance, pure à son apogée, confuse à l'état de décrépitude.
Le grand art, ami, c'est de savoir la trouver et l'exprimer, selon les lois qui lui conviennent.
... Un jour, après des ripailles avec des amis, nous sommes allés voir danser des femmes.
C'étaient des danses orientales.
Il y avait deux danseuses : l'une pâle, nerveuse, canaille, faite pour la volupté des yeux ; l'autre, ferme, solide, faite pour la vie intime du foyer.
Je les regardais !
L'une, avec ses souliers rouges, des bas de soie rouges, sa robe retroussée crânement, était belle.
Tout contribuait à faire ressortir ses gestes coquins, son corps souple, sa passion nerveuse, sa vie désespérée, à fleur de peau.
L'autre était triste, malgré son apparente gaieté.
Sa danse outrageait l'étofte de sa robe, les plis de sa chair, ses regards.
Ce qui était beau chez l'Aphrodite vulgaire devenait laid chez cette Junon égarée dans le festin de l'amour sans portée.
L'homme qui aurait saisi le moment admirable où la première s'exprimait si bien aurait fait un chefd'œuvre. En peignant la danse de l'autre, il aurait tout au plus conté quelque désolante histoire.
La beauté dans ce cas c'était le moment précis et le plus véridique des personnages, le moment qu'il aurait fallu isoler des autres, distinguer, saisir et exprimer.
... Voici un homme derrière sa charrue. Parfois il s'arrête, parfois il se laisse aller en songeant à diverses choses ; mais il y a un moment où le travail de la terre se manifeste chez lui dans une attitude grave. C'est son attitude hiératique. Ses peines, ses espérances, ses joies, la rudesse de son travail et la tendresse de sa vie domestique — tout ce enfin qui le constitue — s'exprime dans cette attitude. Celui qui fixerait cet instant sur une toile créerait une œuvre immortelle .
Je me rappelle une merveilleuse journée de février dans la Beauce et un coucher de soleil à Nice.
J'ai vu beaucoup de couchers de soleil et de journées de printemps dans les deux pays.
Les deux journées dont je te parle étaient les journées les plus complètes de ces pays.
Une buée bleue enveloppait les champs beaucerons. Les premières herbes jetaient des tons gais. Les buissons formaient de merveilleuses taches. Au loin, se dressaient quelques arbres qui semblaient grelotter. La route serpentait, noire de boueetétincelante.
Loin, en pleine campagne, grandi par le brouillard, se dressait un homme, derrière sa charrue.
Il paraissait un géant. Il remplissait l'horizon et donnait à ce paysage un sens, grâce à son attitude, à ses épaules voûtées et solides, à ses jambes longues et nouées, à sa tête d'oiseau de proie.
Il regardait les champs, appuyé sur sa charrue.
Le ciel semblait tout près de nous et l'homme en faisait partie. Il était comme un symbole de ce soleil pâle, de ce paysage vaporeux, de la terre veloutée, de la route grise, de l'air léger et sans parfums. L'ensemble faisait songer à Millet, à Corot.
Autrement se présenta le paysage niçois.
C'était après l'orage. Le soleil était couché. De
gros nuages, menaçants, noirs, pesaient sur le golfe.
Plus loin ils devenaient plus ténus ; la lumière ve-
nant de l'ouest les éclairait en brun, en violacé, en verdâtre ; c'était une gamme des couleurs violentes et tragiques. Au-dessus d'une montagne planait, dans le ciel bleu foncé, un nuage rouge. Plus loin, c'était déjàlerose; ensuite la douce couleur crémée, pleine de charme, et enfin le bleu doré avec de sveltes nuages qui le paraient, parmi les palmes et les oliviers.
Du golfe à la montagne éclata ainsi la puissance du midi avec ses teintes sombres, ses couleurs éclatantes, ses taches, ses nuances très douces, son ciel de tendresse et de charme.
Cependant la musique me parut seule capable d'exprimer ce merveilleux couchant !
... Une fois, sur la clairière, dans les montagnes de l'Oberland bernois, je vis un faucheur surpris par le soir. Appuyé sur sa faux étincelante, il nous regardait, tandis que l'ombre enveloppait déjà le paysage. Il était comme la statue du Temps. 11 y avait dans son attitude de la fatigue, de la fatalité, de la vigueur et de l'esprit.
Tout paysage a son heure d'épanouissement qui est l'heure de sa vérité. Il s'agit de la trouver, et alors en se soumettant à cette heure primordiale on crée une œuvre de beauté.
Bourdelle, ce merveilleux sculpteur dont je t'ai
parlé si souvent, m'a raconté une leçon qu'il a faite un jour à ses élèves.
On copiait un modèle. C'était un homme miné par la phtisie, hâve, fatigué.
Les élèves pour pouvoir bien... dessiner lui avaient donné une attitude d'atelier. La misérable loque humaine était postée selon la tradition du... Gladiateur combattant.
Mon ami vit l'erreur de ces jeunes artistes.
« Laissez-le s'abandonner à lui-même, dit-il, ne le « faussez pas; que ses muscles, que ses os subissent (c la loi fatale. Copiez-le dans son abandon. Vous au" « rez un beau croquis de mourant à la place d'un « mauvais croquis de gladiateur.
« Vous apprendrez la vérité et vous l'exprimerez. »
Ainsi parla Emile Bourdelle.
La matière, quelle qu'elle soit, a son moment véridique;c'estle moment où elle se soumetàla fatalité. Elle exprime alors sa vie, son passé, son avenir, son âme.
Ne crois pas pourtant que tous les moments soient justes ! Il y a des heures de trouble et de chaos qui, reproduites, contiennent des erreurs et violentent l'art. Les réalistes ont eu le défaut de considérer que la vérité est tout ce qui devient. Non, ami !
La vérité n'est pas le devenir, mais l'être. La vie
est Tunique sujet de l'art. Mais toute beauté créée est statique, elle exprime le moment de tous les moments, le parfum même de la vie qu'elle évoque.
Compare, je t'en prie, le théâtre grec avec le nôtre. En Grèce, l'art dramatique s'attache à la légende, à la vie essentielle de la Nation. La tragédie concentre l'action en la soumettant à des règles.
Chez nous, on crée une légende... que dis-je, on invente une anecdote, on l'agrémente d'incidents compliqués.
Pour suppléer à l'absence de la vérité, on suggère des émotions superficielles.
A quoi bon, tout cela? L'art dramatique est au sommet de l'analyse ; il est dans les lettres ce que l'architecture est dans les arts plastiques, la symphonie dans la musique.
Il s'agit de trouver dans la vie des personnages le moment précis et essentiel. Tout l'art est de le trouver et de l'éclairer. Si nos auteurs, que Shakespeare a délivrés de la beauté antique, s'étaient astreints à la vérité juste, ils ne chercheraient que des personnages, des actions et des lieux essentiels.
Il n'y aurait pas chez eux des héros secondaires,
des événements purement descriptifs, des milieux seulement pittoresques. On ne ferait pas non plus des drames de mystère, des drames de médecine, d'hygiène, de législation ou d'élégance.
Il est facile de conter une histoire à travers cinq actes et avec dix personnages, mais il est difficile de reconstruire une vérité en quelques traits ordonnés et essentiels.
Et cependant n'existe-t-il pas, dans la vie, ce qu'on appelle le moment décisif, le moment où tout éclate : époque, caractères des personnages, milieu de leurs actions? Il y a, crois- moi, une ordonnance admirable dans ce moment ! Quand il surgit, les attributs secondaires disparaissent parce que c'est le moment où l'action est prompte, immédiate et sans appel.
L'art dramatique doit reconstruire ce moment pour créer la légende humaine sous ses aspects divers : légende universelle, légende nationale ou historique, légende contemporaine : l'avenir immuable comme Dieu, le passé et le présent.
Qu'allons-nous pourtant réserver à la poésie ? Autrefois, la poésie était l'aboutissant de la grande expérience et le résumé de la vie.
Aujourd'hui, la poésie marque les débuts de la carrière littéraire et exprime tout ce qui n'est ni science ni description.
Quand le cœur est ému et qu'on évoque de douces images, on prétend à la poésie. C'est encore elle qui chevauche, échevelée, quand la colère emporte l'écrivain.
Les tendres amours , la méditation , l'angoisse contées avec moult images deviennent de la poésie.
0 tombeau des clartés !
Un jour, on me dit, en me confondant avec les aèdes pantagruéliques : Vous qui êtes poète! Avec douceur, je protestai: Je ne suis que prosateur! — Et pourquoi , me demanda l'aimable successeur d'Ovide. — Pourquoi ? fis-je étonné. Mais parce que je n'ai jamais fait de vers et que la forme de la prose me préoccupe avant tout ! — Les vers, me riposta-t-il, ne sont qu'une partie de la poésie.
Je me soumis à cet arrêt, sans murmurer. Cependant, cher Alexis, en toute sincérité, je crois comme auparavant quele cordonnier fait des souliers et que le pâtissier fait des gâteaux. Il arrive qu'on fait de la pâtisserie en forme de souliers ou des bottes en forme de croissants. Cela pourtant ne permet pas de manger des bottes et de se chausser avec de la pâtisserie.
Que notre vie est étrange ! Nous n'admettons pas de confusions dans les choses vulgaires, et, de bon gré, nous en créons dans le domaine idéal.
L'art est fait de mesure. Son rôle est d'exprimer par des procédés particuliers des vérités humaines, sous une forme concise qui à la fois émeut et instruit.
L'art c'est l'algèbre des sentiments.
L'imagination, le raisonnement, la science le servent dans l'accomplissement de son but, à savoir : créer la beauté.
Il ne s'agit pas seulement de reproduire ce qui se passe ou conter la vie intime. Il s'agit, avant tout, de faire surgir une vision qui, en émouvant les hommes, les dépersonnalise.
La poésie comme les autres arts a sa mission : le vers. Chaque langue et chaque civilisation ont eu des vers particuliers. La poésie musicale des Juifs, la mesure gréco-romaine, la rime des temps modernes ne sont pas des fantaisies arbitraires. Elles révèlent le génie d'évoquer les images, de les décrire et de les assimiler, selon les lois du temps.
La nécessité de soumettre la vision à la loi poétique oblige de choisir les paroles, les moyens et les émotions. On a beau dire! On pense autrement en
prose qu'envers. Les nuances et les analyses, les caprices personnels, toute la gamme des claires pensées et des justes méditations de la prose disparaissent dans la poésie, en se concentrant dans des faits essentiels, dans des pensées plus finies. Ce qui est idée en prose devient simplement valeur en poésie.
Le poète doit être docile à la loi. En renouvelant les images et les sentiments, en déplaçant les valeurs, comme disent les peintres, il réforme la poésie et la continue.
Mais gare à lui, s'il emprunte à l'analyse, à la prose ses procédés. Il crée alors un art à émotion apparente, à beauté fallacieuse.
Ami, aie, je t'en supplie, le juste sentiment de l'heure grave que la destinée nous octroie. Nous ne sommes plus des barbares. Nous avons la certitude de la vie et le sentiment de notre force. Nous ne craignons pas la vérité, et nous connaissons les responsabilités qui pèsent sur nous.
Allons-nous avoir l'esprit simple d'autrefois ? Allons-nous jouer à l'invention, à l'innovation ?
L'époque de Darwin et de Pasteur est passée. Aujourd'hui régnent Edison et Roux. Après la recherche des lois, vient la pratique. Après l'analyse vient l'ordonnance. Autrefois aussi, sous le ciel
d'Athènes, il y a eu l'époque de Thaïes, d'Heraclite, de Démocrite, de Solon, de Parménide, d'Eschyle ! Puis,vinrent Socrate, Aristote, Platon, Sophocle etPériclès. Après la recherche, l'esprit se soumet à l'ordonnance. Après les Titans, les Olympiens ont régné. Il y a eu aussi deux fêtes de Dyonisos à Athènes : la première était la fête de la vigne, la fête de la nature ; la seconde, la plus solennelle, était celle de la vigne soumise à la loi. C'est alors qu'on portait l'image de Dyonisos dans le temple d'Athéné.
Ah ! pose la couronne sur la statue du Temps et prie !
Tu sauras alors que notre but est de soumettre la vie à la loi et le devenir à la mesure.
Nous devons créer la beauté et non plus émouvoir.
Gréer de la beauté c'est exprimer par des signes les vérités inaltérables de notre passé et de notre présent.
C'est à notre tour de chanter la gloire de Platon, de Sophocle, de Phidias. Nous pouvons — cela dépend de nous — couronner dignement notre destinée comme l'ont fait les Grecs de Périclès, ou bien créer d'apparentes beautés à la façon des Alexandrins de Ptolémée.
Il faut, ami, que la poésie chante en parole mesu-
rée les grandes vérités ; qu'elle grave sur les monuments de la vie des vers que Simonide n'a pu prononcer; qu'elle égaie les foules avec des paroles justes et les amoureux avec de douces cadences. Qui mènera bien la charrue sans la chanson? Quel est le maître qui rendra solennels les labeurs de chaque jour, inconnus de nos aïeux, l'amour qui charme nos heures, les nouvelles épousailles, la paternité que les autres ignoraient? La poésie soumise à la loi glorifie les événements pour répandre, à travers la vie, l'amitié et la joie.
Alexis ! Pour ennoblir le devenir qui porte en lui tous les germes du bien et du mal et qui, à chaque instant, s'évanouit pour renaître, éloigne de toi ce qui est passager. Cherche le côté profond de ton être et exprime-le selon les règles. De cette façon, tu créeras de nouvelles règles, sans annoncer des bouleversements qui ne sont que du mélodrame pour des badauds de l'histoire. La poésie extrait de la vie les principes immortels. Apporte-lui docilement ton être destiné à la durée.
Cependant, nous avons la possibilité de fonder un art nouveau.
Oui, Alexis ! Comme les Grecs ont posé la loi de la poésie, nous devons formuler la loi de la prose. Il faut que notre vie d'expérimentation et de science ait sa règle, comme la vie d'intuition eut la sienne. La prose demande sa loi. Il faut la lui donner pour que ceux qui viendront puissent dire : l'Occident a disparu dignement. Il a trouvé la forme pour l'analyse et la recherche.
Cette forme, il n'y a que deux arts qui l'expriment : le drame tel que je l'ai expliqué plus haut, et la dialectique, mère de toute analyse, soumise à la loi.
N'allons pas plus loin! Dans ces lettres, je ne veux que causer. Causer, c'est susciter la curiosité.
C'est à toi de t'interroger pour savoir l'art de notre beauté à nous, de la beauté du monde qui a surgi sur les ruines de Rome, d'Athènes et de Jérusalem.
Ne t'étonne pas aussi que, quoique tu aimes mes pensées, tu ne puisses me classer. Suis-je poète ou prosateur, philosophe ou littérateur ? Qu'en sais-tu et qu'en sais-je moi-même ? J'ai peu de choses à expliquer, à connaître, à démontrer. C'est à peine deux idées ou trois ou une. Il s'agit, je crois, d'un syllogisme à construire, d'une vérité à formuler,
d'une vérité vieille et qui sans doute n'est même pas de moi. Pour la connaître, l'expliquer et la démontrer, il me faut toute ma vie et beaucoup d'efforts. Et encore je ne suis point sur que ma propre volonté suffise ! Voilà pourquoi je glane à travers les paysages et les œuvres, les lois humaines et les lois divines, à travers les lettres et la philosophie. Voici pourquoi dans ma solitude je pense à toi, Alexis! Ah, ami. trouver une vérité, quelle victoire pour la pensée ! Trouver, que dis-je ? Retrouver une vérité profonde et L'exprimer, telle est la tâche de mon esprit troublé. N'essaie pas de me classer. Je suis simplement un humble serviteur de ma destinée que je voudrais orner d'une pensée, afin que ma destinée se confonde avec celle de l'esprit.
Grâce à ce désir, j'ai de l'inquiétude devant la vie, je crains les vérités apparentes. Je puise partout des données pour pouvoir évoquer la sévère beauté de notre existence : la beauté du devenir soumis à la règle.
Vois-tu la grande joie, l'immense festin de la pensée, le jour où nous pourrons dire : « Nous avons, à notre tour, soumis le hasard à la loi, le devenir à la beauté. » Nous verrons alors surgir un art nouveau. On n'osera plus confondre la prose avec la poé-
sie, comme Ton ne confond pas la peinture avec la sculpture.
L'art de la civilisation mûre est sobre. Il est généreux. Il n1a besoin ni de morale ni de liberté. Il abandonne les événements à leur destinée et" cherche leur sens profond.
Tout est vrai, ami ! Mais, dans le vrai, il y a aussi de la hiérarchie. L'art, c'est trouver dans les vérités qui passent leur loi et leur essence.
Pour cela, on analyse la vie, on isole les faits, on les compare. Ayant trouvé le nœud vital de la vérité qui passe, on le reconstruit, selon la règle qui s'impose : celle de la plastique, de la parole ou du son. C'est alors qu'apparaît, parallèlement à la beauté de la nature, la beauté créée par l'homme. C'est ainsi que se superposent les signes du devenir et les signes de la raison. L'art, c'est construire ceux-ci grâce à la connaissance de ceux-là.
Ouand on atteint ce résultat, les antinomies, les luttes et les contradictions disparaissent. La forme s'accorde avec ce qu'elle exprime. L'esprit et la matière se réconcilient. La vertu fraternelle protège le vice. L'être et le devenir s'allient. L'inconnaissable devient amical. La science sourit. C'est la paix.
La vraie beauté l'annonce toujours. La paix est la
base de l'art, une paix qui répand ses bienfaits sur nos joies et sur nos souffrances, sur la mort et sur la vie, sur un songe et sur un combat.
Le voilà le principe de la beauté glorifiée dans les temples d'autrefois, et que nous devons inaugurer en plein soleil parce que notre temple est plus vaste et parce que le ciel forme ses voûtes.
Aime la beauté, Alexis ! Elle rendra beaucoup de clarté à ton âme.
Aime la beauté, ami ! Elle te révélera la nouvelle fatalité, plus sobre que Némésis et plus juste aussi.
Ami, ami! qu'il est difficile de nous soumettre aux Charités. Nous avons tant d'inutiles tourments. Notre ennui a de sinistres grimaces. Nous voudrions aimer, être aimés, vivre, créer, jouir, songer.
Or, celui qui crée est un pauvre hère. Il permet aux autres d'en jouir, mais il est privé des fruits merveilleux que la beauté destine aux hommes.
Ne te laisse pas surprendre ! Connais ta volupté ! Veux-tu être le Silène dont parle Soerate, le coquillage informe qui cèle la perle ? Veux-tu cueillir les perles et jouir de la vie comme Alcibiade qui ne se
refusa ni l'amitié des sages, ni la gloire de l'homme de guerre, ni la renommée d'un galant.
Ne confonds pas la tragique destinée du Créateur avec la merveilleuse joie du passant.
Serviteur de la beauté, baisse la tête devant le Sphinx et supplie-le de t'accorder son sourire.
Enfant destiné à vivre en beauté, porte l'offrande à Aphrodite, aime les somptueuses fêtes et la gloire du jour... Mais, de grâce, Alexis, cher Alexis, ne blesse pas ton âme en croyant que l'art admet dans son sanctuaire celui qui aime autre chose que lui.
La beauté est cruelle. Elle demande que son zélateur soit un pauvre bonhomme. Ton amour lui appartient ; ta renommée doit la servir ; ta fortune n'est qu'un prétexte pour la glorifier. Toutes les magnificences que tu concevras ne t'appartiendront pas.
Adolescent au front pensif ! Pour éviter l'amertume, choisis entre la sombre solitude de Dante et la joyeuse vie de ses princes. L'une et l'autre créent l'égale vertu, à condition qu'elles soient à leur place.
Si tu confonds les deux fonctions, ta beauté manquera de grâce, de durée et de gravité ; quant à ta passion, elle aura des tourments inutiles et éclatera souvent en de vaines imprécations.
Le devoir de celui qui vit pour créer la beauté humaine est de connaître sa place parmi les hommes. Or, le gardien du temple n'est pas le fidèle qui prie, et le dieu de l'amour ne peut aimer que Psyché voilée par les ombres.
Adieu, Alexis ! Sois toujours prêt à confondre ta vie avec ta pensée et à soumettre ta volonté à la destinée. Adieu !
La brise du matin pénètre dans ma chambre. La lampe pâlit. Les oiseaux gazouillent déjà. La beauté suggestive, beauté par profondeur et par masse, disparaît.
Bientôt le soleil se lèvera et dispersera les grisailles de la nuit. Il donnera du relief, de la couleur et de la chaleur à ce qui demeure informe dans les ténèbres, et fera naître la pure beauté du jour.
Le soleil crée le grand art, précis et mystérieux comme le nombre.
J'éteins ma lampe et je termine ma lettre en Renvoyant le salut du premier rayon du jour.
Paris, Mai 1903.
Je te disais un jour que je voulais t'entretenir du mystère de la disparition de l'être vivant, de la légende de Phénix, de l'histoire de Faust, de ce, enfin, qu'on appelle la destinée.
Diverses préoccupations m'empêchèrent jusqu'à ce jour de réaliser ma promesse.
... La destinée pourtant nous talonne. L'angoisse, la paix, l'ennui, la certitude enfin que des lois inflexibles régissent l'existence, amènent la pensée devant le grand mystère de la vie, celui de la destinée.
On s'arrête au bord de l'abîme. Est-ce l'abîme ? On se laisse choir sur une pierre, dans l'immense
prairie, sur un rocher qui se penche au-dessus de la mer toujours frémissante. On contemple d'un œil calme les brisants, le ciel, la terre.
L'espace insondable semble glisser dans la pupille, mordre la chair, envelopper la raison.
On les épouse, les espaces incommensurables des cieux, des eaux, des airs. Ensuite, on revient à l'âme intime. On la voit en face de l'immensité ; on prie le silence de l'accueillir.
C'est le rêve de la destinée.
Qui sommes-nous? Où finit la vie? Où mène la mort? Quelles sont les joies à cueillir? Et les douleurs ? Pourquoi faut-il qu'il y ait des joies et des douleurs ? A quoi bon vivre ? Qu'est-ce qu'est la vie?
Voilà la mer. On peut mourir. Alentour tout invite à l'anéantissement. L'onde noire fascine. On rêve, on médite et on continue à vivre. Demain on reverra la prairie, les rochers, la mer. Ce soir on regardera les étoiles et probablement on ne songera à aucun mystère.
C'est la destinée.
Mais pourquoi, de grâce, pourquoi tracer ces lignes ? Pourquoi adorer Phénix et chérir Faust? Pourquoi faut-il traîner la vie pénible, parsemée de larmes, meurtrie par la solitude ? Pourquoi vivre
sans connaître d'autre but accessible à l'imagination humaine que celui imposé par la vanité ou par le désir ?
C'est un grand problème. C'est aussi peut-être le problème le plus vain. La grandeur est souvent synonyme de l'inutilité.
On sait l'inanité de tout effort: on connaît la fatale loi, la fin inévitable.
On n'ignore pas que le temps efface les meilleurs souvenirs et que les cités glorieuses d'autrefois ne sont qu'un amas de pierres. On le sait et on continue à vivre.
La mort ne peut rien contre la volonté de chacun.
La vie, c'est notre propre affirmation. La mort est celle des lois inconnues, universelles. L'une et l'autre ne peuvent se restreindre mutuellement.
Tout être croit à son destin particulier. L'humble marchand, le dictateur, l'écrivain s'assignent un rôle, un rôle important.
Et parmi les peuples civilisés ou barbares, quel est celui qui se refuse l'avantage d'une mission exceptionnelle, basée sur la tradition, sur l'histoire, sur la religion ?
« L'homme est la mesure de tout » dit Protagoras.
Les modernes se contentent d'une maxime plus simple : « Je suis le but de tout en ce qui est utile pour les autres et en ce qui leur est nuisible. »
L'individu paraît livré à lui-même et à sa volonté. Rien ne l'attache à la vie universelle.
Ni le temps passé ne l'inquiète, ni le présent ne le trouble. Il veut! Cela doit suffire à l'univers puisque cela a le don de le satisfaire, lui l'individu, « un et indivisible ! »
... Cet américanisme !
On construit des machines meurtrières ; on amasse d'immenses fortunes. Dans une soirée, on atteint l'apogée de la gloire, de la fortune, de la puissance qu'autrefois on parvenait à gagner par un effort de plusieurs générations, durant maints siècles.
On exalte la volonté. « Je prévis », « Je sus », « Je voulus », dit-on. Un jour pourtant la puissante machine saute, la tourmente balaie les fortunes qui, dans leur énormité, paraissaient immortelles ; la gloire d'hier est remplacée par une gloire nouvelle, aussi superficielle que l'autre et aussi encombrante.
Devant les ruines inattendues, on est ahuri, cœur meurtri, âme troublée, jugement faussé.
La volonté que ne mitigé ni la raison, ni la prudence s'exerce sur trop de biens. On ne pense pas
assez à l'anneau de Polycrateet aux malheurs de Job.
La personnalité jongle, sans mesure, avec le destin. A certain moment, le destin, à son tour, dispose d'elle.
... Et ce milliardaire que l'or a ébloui? Il sentit entre ses mains la force anonyme, immédiate : l'or 1 C'est un pouvoir qui n'a pas de passé. Il est comme la vague ; il va et vient ; il crée et détruit. Rien ne l'attache à celui qui le possède. Aujourd'hui for n'a même plus le charme qu'il a eu pour un Gobseck. Il n'a pas non plus l'attrait mystérieux quexerce la terre sur le paysan ou le château sur le seigneur.
L'or est un vrai fief en l'air, sans fondements en bas, sans voûte en haut, sans limite. Il roule, en exaltant les volontés. Il donne aux gens l'idée de leur propre puissance.
Notre milliardaire rêva de conquêtes. Il fréta un yacht et partit pour happer l'Afrique.
Le soleil, le terrible soleil alluma son or. Le maître devint fou.
Te rappelles-tu aussi l'histoire de ces deux officiers aventuriers, V... et Ch..., qui se crurent suffisamment forts pour rompre avec leur pays, avec la tradition et pour partir à la conquête du pouvoir : terre d'Afrique et chair de nègre !
Ils étaient fort doués. Ils ont eu quelques succès. Par un coup de chance leurs parents montèrent très haut, dans l'échelle sociale. Cela troubla les braves ! Ils crurent être des héros et ils finirent misérablement.
Et ce jeune avocat S... qui, pauvre hier, à vingtsept ans par un coup de hasard cueille une grosse fortune, devient maître écouté du barreau de Paris, membre avisé d'un parti, député contre un candidat puissant et à vingt-huit ans, en pleine gloire, pris d'un accès de fièvre, saute par la fenêtre et se brise la colonne vertébrale !
La volonté a perdu son orientation. Elle est devenue grotesque et démente. Appliquée à mille choses, évoluant parmi mille prétextes, dans le bruit de la lutte et de la passion, digne dune table de jeu, elle est trop solitaire et exclusive.
Un jour l'accalmie vient. Dans le silence on comprend l'irréparable solitude. On s'affole et on succombe.
Ami ! Nous nous croyons maîtres des lois, maîtres de la vie, parce que nous n'apercevons pas les vraies lois et parce que la vie que nous dominons est superficielle.
Lèvent souffle, parfois une brise ! La toile se sou-
lève à peine. Mais cela suffit pour entrevoir la vérité profonde et... le gouffre.
Les corsaires grecs, les conquérants normands, les capitaines espagnols appartenaient à leur clan, à leur patrie, à leur culte. Ils arrivaient sur la terre conquise, déjà formés en cellule sociale. Ils apportaient sur un sol nouveau des mœurs et du sang de leur pays. Ces bravi continuaient le destin. Nos conquérants ignorent la fatalité de la famille de Laïus et les lois du temps. Ils rompent, imprudemment, le cordon ombilical qui les attache à un groupe humain. Ils sont réellement seuls et s'évanouissent facilement.
Cependant il y a des lois inexorables qui dirigent toute lignée humaine. Il y a des familles et des nations qui, subitement, s'effondrent. Les fléaux, le suicide, la ruine, la folie, tous les hasards malheureux assaillent la race damnée. Le deuil l'enveloppe. Le laurier est remplacé par le buis. Après les chants d'allégresse retentissent les lamentations funéraires.
Entraînés par le courant de la vie quotidienne, isolés par les événements infinitésimaux de l'existence, nous croyons échapper à ces lois.
Elles, pourtant, agissent sans trêve, mystérieusement.
Dans les peuples vieux qui gardent leur pureté, bohémiens, juifs, fellahs, tribus montagnardes d'Italie et de Grèce, la loi du destin s'exerce avec ostentation.
Dans les familles qui n'ont pas égaré leur filière, familles de vieille souche : les Stuarts et les Bourbons autrefois, aujourd'hui les Habsbourg, les princes de Bavière, les Montalembert, les Hohenlohe, les Potocki, chez des magistrats de père en fils à Poitiers, chez des agriculteurs établis depuis des générations en Beauce, chez des marins bretons qui luttent contre la mer depuis des siècles, chez quelques Génois ou Vénitiens, vieux loups de mer, pirates ou banquiers, on constate souvent la poussée subite des désastres. C'est la fatalité qui surgit palpable dans ses malheurs multiples, déraisonnes et que rien ne peut ni vaincre ni éviter.
Elle n'apporte pas des maux seulement. Parfois, c'est la victoire qui triomphe. La vie et la prospérité resplendissent. Tout effort est couronné d'un succès. Parfois c'est la mort mélancolique, la douce consomption qui éteint toute une tribu d'âmes exquises. Des aiglons meurent lentement dans de vieux castels
qui, peu à peu. tombent en ruine. Le lierre et la mousse couvrent déjà ce qui vit encore.
Ah ! cette notion gothique qui a trop personnalisé l'homme et trop abstrait l'individu. Le malheureux avec sa légende du péché originel et de la rédemption se crut libre. Tout n'était qu'affaire entre Dieu et lui.
Plus tard, la science a détruit la légende. Elle a mis l'homme en face de la vie ; au nom du déterminisme, elle Ta autorisé à ne pas se fier à lui-même et à subir docilement les indications du hasard, à condition qu'il fût conséquent.
La fatalité antique disparut. La volonté nouvelle naquit. Qu'apporta-t elle ? En vérité, très peu de chose, quelques essais à peine.
C'étaient des essais brutaux, des chocs entre forces aveugles. La personnalité humaine n'a pas reconstruit l'harmonie détruite par la notion gothique. Elle est devenue encore plus indéfinie, plus fluide. On a repoussé dans l'infini ses limites.
L'univers et ses lois, disaient les prophètes, sont les indices de la volonté indomptable de l'homme. Protagoras s'est trompé ! Eux à leur tour ont déformé l'idée du sophiste d'Athènes.
Est-il juste, cet infini de la puissance humaine,
dans la vie et dans la pensée. La science ne peut pas tout comprendre. La religion ne peut non plus tout expliquer.
L'une cherche des rapports entre les choses : causes et effets. L'autre coordonne les hasards : des effets sans cause. Mais au-dessus des effets sans cause, au-dessus de l'enchaînement entre événements, enchaînement que Bacon a défini dans ses quatre lois, il existe la loi de l'ordonnance, le principe même de la vie.
Toutes ces causes ne sont pas de vraies causes !
Tous les effets ne sont pas des effets nécessaires, tout en restant des effets déterminés.
Parmi les hasards, ami, il y en a qui appartiennent à la nature intime et qui ne sont que des lois inconnues.
Les dieux ont leur limite. Dieu unique n'est pas la loi unique.
Je doute, cher Alexis, que le libre arbitre et le déterminisme soient suffisants pour ordonner l'existence.
Dans la vie, il y a plus que la volonté et plus que la nécessité. Chacun porte en soi sa propre carrière. On paraît libre, parce que la destinée se sert des apparences multiples pour se réaliser en chacun de
nous. Sa nature n'est pas atteinte, que l'homme devienne peintre ou soldat, prêtre ou brigand, juge ou voleur. Ni la logique apparente de la volonté, ni la soumission aux lois nécessaires, ne sont organiquement pures. On invente une notion de bonheur. On la croit nécessaire quand elle se réalise. Dans le cas contraire, on s'accuse de faiblesse ou bien on maudit le monde. On pense qu'on est fait pour ceci ou pour cela. On dit que la température détermine un sentiment et la digestion tel autre. On oublie que le choix de tous les moyens est prédestiné et que leur emploi est fixé par des lois profondes.
... Alexis ! Il est difficile de parler de ces choses. Faisons l'école buissonnière. Cueillons des idées, en promeneurs paresseux et curieux. La précision naîtra. J'en suis sûr ! Le hasard ne sera qu'apparent. Nos préoccupations guideront notre charmante flânerie.
Buckle,le grand historien anglais, avait l'habitude d'annoter ses lectures. Il disait que, sans savoir avec précision l'opportunité d'une annotation, il pressentait son utilité. Souvent, un fait annoté depuis des années, une idée cueillie par hasard devenaient indispensables. Buckle prenait ses cahiers, retrouvait ce dont il avait besoin et l'utilisait avec profit pour sa démonstration.
Cela ne prouve-t-il pas qu'au moment de l'annotation le plan de sa pensée était déjà en puissance dans son cerveau ? Cela ne prouve-t-il pas aussi que les lois de l'histoire qu'il a formulées et celles de son entendement étaient presque identiques ?
« Il vint au monde avec sa philosophie de l'histoire dans les veines. » Il aurait pu l'exprimer sous une forme ou sous une autre, comme écrivain, comme financier ou comme politicien, mais fatalement il l'aurait faite.
Il y a des chiromanciennes, des somnambules qui essaient de prévoir. Il arrive que des mensonges, des flagorneries, des indications générales suppléent à la vérité. Le fond pourtant est juste, dans ces histoires de bohémiens.
Tout homme lit l'avenir, à sa façon et selon ses moyens. En regardant l'enfant naître, on sait quel sera son sexe durant toute son existence.
On peut, souvent, prévoir si l'enfant sera brun ou blond, grand ou petit, joli ou laid.
Ce que je te dis est affreusement banal, n'est-ce, pas, ami? Or, c'est en partant de cette loi évidente que nous arriverons plus haut. Patiente, Alexis, et nous aurons notre petit vertige.
Le médecin devine des maux qui n'existent pas
pour le vulgaire. En regardant la figure réjouie d'un joli garçon, un vieux praticien un jour dit : « Avant cinq ans, il aura un lupus. » Et l'adolescent a eu son lupus. Des faits d'ordre expérimental permirent au médecin de voir le mal là où l'œil profane n'apercevait qu'une santé florissante.
Il existe des maladies qu'on appelle des diathèses et dont on prévoit les conséquences héréditaires. Il y a des fatalités dans le sang, des fatalités palpables.
Ce qui est exceptionnel comme morbidité, laisse entrevoir dans l'état normal des lois indélébiles.
Les hommes à peau blanche et à poil roux sont portés à la tuberculose. Les Juifs ont des dispositions pour l'arthritisme. Chaque pays a sa mortalité caractéristique.
Le docteur Mosso a fait des études sur la ligne graphique de la fatigue. Il a observé que cette ligne subissait peu de fluctuation malgré l'âge, les diverses professions, les états morbides généraux.
La loi d'usure est différente pour chacun de nous et elle ne change pas d'une façon appréciable.
*11 y a des gens que le collège use, que le service militaire déforme, que des fièvres transforment totalement.
J'ai connu un ami qui, malgré deux maladies mor-
telles qu'il soignait fort peu, malgré une mauvaise éducation, malgré enfin la misère quotidienne, se portait merveilleusement et faisait des poèmes admirables.
Mais quand par le mariage il eut mêlé à sa passion spirituelle les vertus matrimoniales l'usure organique se déclara. Son œuvre subit des atteintes graves, et il mourut comme l'oiseau libre qui brise ses ailes contre les barreaux de la cage.
Je connus aussi un jeune homme qui, par la volonté de son père, dès l'âge le plus tendre, fut voué à la pensée. A vingt-cinq ans, il était chétif et languissant. Il rencontra une belle fille robuste ; il l'aima. Il abandonna la vie spirituelle. Livré aux lois du mariage, il fit de beaux enfants, acquit une robuste santé et connut la gaieté.
Le premier trompa la médecine, parce que la vie physique n'était pas l'élément essentiel de son être. Du jour où il s'attela à cette existence, sa vie subit les maux dont il portait les germes. Le second faillit succomber à la loi de l'hérédité de la profession. Il échappa et put subir la sienne. Il devint bien portant.
Pense aussi aux mystères de l'écriture ! La main inexperte de l'enfant trace déjà des signes dont le
caractère général se reproduira à l'âge mûr, pendant la vieillesse. Je ne sais pas si les « barres sur les t » signifient ceci ou cela, mais je sais que le caractère dune écriture change peu.
Tu connais aussi les données anthropométriques du docteur Bertillon. Aux États-Unis, il y avait eu un détective qui savait, d'après l'empreinte de la chaussure, au bout de dix ou vingt ans, reconnaître le criminel qu'il recherchait.
Il y en a qui reconstituent la personnalité d'après la voix ; à d'autres un regard suffit.
Guvier, et à sa suite d'autres paléontologues reconstruisent, sur la vue de quelques os, l'aspect de l'animal tout entier.
Des chimistes, épris de la théorie de Lothar Mayer et de Mendeleieff, prévoient des corps chimiques et, ce qu'il y a de plus curieux, les découvrent parfois, selon leurs prévisions. Si je ne me trompe pas, le germanium ou le palladium furent décrits avant d'être découverts. On a prévu Uranus avant de la découvrir.
Pourquoi la personnalité serait-elle moins docile aux lois? Elle est une entité parmi d'autres entités, dont elle procède. On peut la connaître : c'est-à-dire parfois la deviner dans ses lignes indestructibles que
rien ne changera et qui constituent le vrai caractère !
Tout sert à deviner la personnalité humaine : mains, voix, crâne, démarche, regard, écriture, cheveux, parce que tous ces faits portent l'empreinte de l'individualité et de ses lois.
Cette empreinte n'est pas reconnaissable à tout instant et pour tous les yeux.
Il y a des conditions pour voir et pour prévoir. Chacun de nous a des éléments si personnels que ni le temps ni les maladies ne les effacent.
Ces éléments, parfois, survivent à l'individu. Ils se continuent avec son cadavre, avec les souvenirs, avec les monuments qu'on érige en son honneur.
L'ensemble de ces éléments, réduits comme les corps chimiques simples, constitue la loi fatale de la personnalité.
Les connaître un peu, c'est prévoir l'avenir dans ses lignes importantes ; les connaître bien, c'est connaître l'avenir.
La fatalité vient avec la naissance. Cependant la vie la vêt souvent de telle façon qu'on se trompe sur sa nature. La volonté, Alexis, c'est le droit de travestir notre fatalité pour le veglione quotidien.
Elle demeure, que nous soyons riches ou pauvres,
heureux ou malheureux, parce que sa nature peut exiger le bonheur ou le malheur, l'infortune ou la richesse.
Cela peut être essentiel; souvent aussi cela ne signifie pas grand'chose au point de vue de la fatalité propre de l'individu.
La matière vivante, dès sa formation, porte en elle toute sa vitalité et toutes les possibilités qu'elle ne saura dépasser.
C'est ainsi que certains peuples ne meurent pas !
Je ne désespère pas de voir un jour les fellahs reprendre l'ancienne histoire des Pharaons.
... D'autres peuples s'évanouissent comme de la fumée. Que reste-t-il de tant de peuples mentionnes par Strabon et par Tacite ? Tout a disparu : architecture, art, parole !
...Il y a aussi des journées de désastre et des journées de victoire. Cela tient moins au chiffre treize ou à un tel jour de la semaine qu'à l'état général, insaisissable de l'individu par rapport au monde cosmique.
Il y a des êtres qui ont l'âme tragique. Ils sont menacés en pleine paix. Ils courent des dangers sur la grande route. Leur vie est remplie d'aventures invraisemblables et souvent sanglantes.
D'autres, malgré les malheurs apparents, passent paisibles, sans incidents.
Il y a des gens heureux au jeu, d'autres heureux en amour. Il y en a qui sont victorieux dans les batailles intellectuelles ou dans les grands carnages humains. Il y a aussi des êtres si bien organisés qu'ils sont vainqueurs en tout, jusqu'à ce qu'un désastre imprévu et sinistre intervienne pour abattre tous leurs lauriers !
Tu as rencontré, doux Alexis, des êtres intelligents, beaux, faits pour le bonheur et la victoire. Malgré tout, ils ne réussissent pas ; ils meurent ignorés et solitaires. Ils ne savent pas imaginer la vie, combiner inconsciemment les milliers de faits de l'existence, éviter les innombrables futilités qui la constituent.
D'autres, médiocres, réussissent, sans trop de ruse, simplement. Ils ont le sentiment de leur vie ; ils savent plaire inconsciemment ; leur image se grave dans la mémoire de ceux qui les rencontrent. On pense à eux, malgré eux. Ils vivent.
... Au dessus de Dieu et de la loi déterminante, il y a la loi fatale. C'est la Némésis d'un autre ordre que celle des Grecs. La nôtre est en nous. C'est l'ensemble des qualités primordiales et simples de notre être vivant.
Rien ne peut la changer, rien ne peut la détourner •de sa voie.
Malgré l'apparence de liberté, chacun, dès sa naissance, la subit.
La connaître, c'est connaître son destin. Elle est l'hérédité, la loi du climat, du sang. Elle est le résumé de chacun de nous. Elle exprime notre passé le plus lointain ; elle définit notre présent ; elle contient notre avenir.
Ah ! la connaître ! la connaître ! Qui sait pourtant si la lumière n'aveuglerait. Les êtres précis troublent notre kermesse. Excepté les moments tragiques de notre vie, nous évitons les devins de leur propre âme. Ils inquiètent. Malgré eux, ils portent des clartés qui nous empêchent d'avoir des souffrances faciles •et de ne pas nous pencher sur le miroir fatal. Le frivole oubli, l'inconsciente légèreté amènent des désastres graves. Mais ce sont des désastres lointains. Ils n'éclatent pas sur le champ.
A quoi bon alors se troubler, n'est-ce pas, Alexis ?
Isis ne permet pas qu'on soulève son voile. Les hommes n'aiment pas, du reste, à le soulever. Laissons à chacun son désir ! Que notre ignorance nous rende aimables.
Alexis, ne cherche pas ton destin. Cependant, si
tu aimes les êtres dans leur forme juste et belle, vite, vite arrache à la sombre divinité son masque. Ne crains pas ton miroir. L'image que tu verras se reflétera dans tes yeux, dans toute ta figure. Les joyeux compères et les joyeuses commères reculeront. Mais quand une souffrance les étreindra, une grande souffrance, ils te chercheront. Quand l'ennui profond les surprendra, ils frapperont à ta porte. Ayant perdu fortune ou maîtresse ou enfant aimé, ils voudront t'entendre parce que tu les consoleras.
Aussi, quand après les bacchanales des doctrines et les élucubrations des œuvres spirituelles ils sentiront leur raison flottante, incertaine, une misérable raison sans sagesse et sans certitude, ils sauront trouver le sentier qui mène chez toi.
Tous ceux qui vivent enfin selon leur bonne loi et qui pratiquent la haute vertu d'être eux-mêmes t'aimeront.
Ainsi tu connaîtras des gens bien intéressants !
Déchire le voile d'Isis ! Il vaut mieux connaître le destin au prix de la grande solitude que de se pavaner béatement en grotesque travesti.
En admettant l'existence de la fatalité, on envisage autrement la vie.
On cherche l'ordonnance dans les contraires, la
ligne stable dans le devenir, le point immobile dans ce qui change, le nœud de tout ce qui est, en nous et autour de nous.
Reconstruire ces points, les décrire, les montrer, c'est inaugurer la beauté du destin le plus doux, quoique le plus inflexible parmi ce qu'on qualifie de ce nom.
Assez de toutes ces libertés, Alexis ! Soumettonsnous à notre loi, cherchons-la avec amour et sagesse.
L'existence n'est que la recherche du destin parmi les variétés de la vie.
La vitalité, c'est de le trouver approximativement et de le subir.
La destinée n'est pas un mystère. Elle est la beauté de chacun de nous, la beauté de ce paysage, la beauté de ce fleuve.
Elle est partout. La vraie beauté, faite de sagesse, vient d'elle. Grâce à elle, les Égyptiens ont écrit le Livre des Morts et ont fait d'impérissables statues.
C'est encore grâce à elle que l'ouvrier antique a modelé des figurines merveilleuses et que Sophocle a créé ses tragédies impérissables.
Autour de toi des injustices sont commises. — Tu protestes ! La part de bonheur qui t'est due t'échappe ! — Tu gémis ! Tu te débats entre ton ennui et ta pas-
sion. — Tu maudis ! La destinée cependant t'enveloppe. Soumets-toi à elle.
Sois docile à sa loi.
Ne te trouble pas, ami !
Tu ne sauras vaincre ce qui est au-dessus de tout mystère, de toute sagesse : ton destin d'être vivant, marqué en toi depuis des siècles, ton destin qui n'a d'autre but que celui de s'accomplir.
Il y a une loi qui règne, loi tortueuse, impitoyable. On la connaît parfois par ses effets. Souvent elle conduit sans qu'on le sache.
L'univers est si grand ! Tant d'êtres grouillent sur les routes, dans les rues. Cependant on est seul.
La guerre crée la vie. La guerre détruit la vie. Elle pèse sur la destinée. Elle réveille des appétits. On se culbute. On s'aime. On est si seul !
Le champ de bataille est immense. Il y a de nombreux alliés, des amis et des ennemis inconnus. On est seul.
Le temps travaille sans trêve et use la vie. La fin, n'importe laquelle, s'approche. Le champ de bataille est immense et nous sommes si petits.
Au-dessus de Pierre, de Jean, de Marie, n'y a-t-il rien ? Ne pourrais-je trouver un allié silencieux qui m'écouterait avec complaisance, qui me permettrait d'appuyer la tête en toute sûreté contre sa poitrine ?
... Déjà le front se déride. Les lèvres se plissent. Le regard quitte la terre. Il rôde à travers l'infini. On lève la tète. Les mots se pressent, n'importe lesquels. Ils sont tous sacrés. Puis, on ne sait pas comment, on courbe le front et on murmure la prière : « Dieu, Toi qui es dans les deux... n
On veut Dieu lointain. On le désire pour ne pas être livré à la démence aveugle, au hasard, aux appétits. On prie sans rêves. On prie comme l'on pleure.
On ne pense pas à Dieu Jupiter, parce qu'il a une figure comme la nôtre. On n'implore pas la toutenature, Dieu-tout. Le panthéisme est la foi des étalons, des adolescents et des affranchis. Les âmes, réellement libres et couvertes de cendres, aiment Dieu au-dessus de tout, le témoin immatériel et ami. Jéhovah ! Jéhovah !
Mais on a souffert. En méditant sur Dieu, qui est au-dessus de tout ce qui existe, on s'attendrit, on veut se donner, on veut être bon. Le Nazaréen sourit. On l'amène vers le Seigneur et le Seigneur en lui se reconnaît. Le cœur de Jésus flamboie. On a pleuré
et on a pensé. On veut aimer n'importe comment. La voix s'adoucit. On veut prodiguer biens et caresses, soigner des maux, souffrir hors de la personnalité.
A ve Maria !
Mais pourtant Dieu est mien, la pitié est mienne Au-dessus du Seigneur il y a silence et loi. La raison mène Dieu. Malgré tout, le destin est roi.
Dieu apaise la solitude, mais il ne saurait corriger la démence. Contre la folle chevauchée, ni la pitié ni la bonté ne peuvent rien.
La beauté est la plus grande. Sans son concours. Dieu est cruel. Sans la beauté, la solitude réapparaît, Quand tu auras senti le Seigneur des Juifs et le cœur de Jésus, tu lèveras au ciel un front blanc et tu souriras à la sagesse.
La Némésis, inexorable et aimante, loi et raison d'être, règne sur ce qui vit et sur ce qu'on imagine. C'est la divinité au-dessus des divinités. C'est le destin amical. On se soumet à lui sans demander ni des récompenses ni de l'amitié. On se soumet pour aimer les voûtes célestes, le soleil, la mort, la vie. On se soumet à sa loi pour ne pas subir plus longtemps les terribles émotions que font naître l'amour et l'angoisse de vivre.
La loi de la beauté est au-dessus de tout. Elle est l'esprit de la destinée.
Alexis ! je ne prie plus. Je médite et je souris. Qu'importe ce que la nuit amènera ? Qu'importe ce que le jour apportera ?
Je ne sollicite rien. Je contemple sans remuer les lèvres. Les démences ne me gênent pas. Elles sont si peu de chose dans ma paix.
Alexis ! Alexis ! c'est l'autre destinée. C'est Dieu de demain, Dieu de l'esprit, — la beauté ! C'est le parfum de la vie, son ordonnance et son sourire immortel.
Paris, Tombe-Issoire, Juillet 1903.
DE LA PASSIVITE