‹ Lettres à AlexisChapitre 2 sur 3 · DE LA PASSIVITÉ · texte numérisé non relu

DE LA PASSIVITÉ

Alexis ! Il faut que je te gronde. Tu t'agites comme un enfant et tu annonces la haute vertu de l'action. La folie t'entraîne, doux philosophe. Tu crois que le plus grand bien est de créer. Tu fulmines contre les... impuissants, contre les... égoïstes... Chère âme!

Certes la création est dans la nature même de la substance. Les foules peinent pour conquérir des biens. Elles transforment la matière et fondent des mondes. Cependant nos montagnes, la plupart de nos terres sont constituées par des cadavres. Les nummulites vivants détruisaient. Les nummulites morts ont contribué à former notre terre.

Des penseurs aussi se tourmentent, discutent leurs vérités, celles des autres. Ils cherchent des prosé-

lytes ; ils argumentent avec plus ou moins de probité pour prouver Tunique vérité : la leur.

Il y a des réflexions et des idées qui appartiennent à l'éloquence. On ne se contente pas de savoir, on lient à instruire. On invente pour imposer des inventions. On médite pour expliquer des méditations. On se considère comme incomplet lorsque la pensée qu'on croit avoir trouvée n'entre pas dans le domaine public. Selon le penseur livré à l'éloquence, le contact de la multitude donne à l'œuvre une sanction et la rend accomplie.

Il existe pourtant des pensées intimes qu'on ne livre pas aux passants. Elles viennent inattendues. Elles s'en vont sans but, comme des vagues. On les écoute venir ; on ne les regrette pas quand elles s'envolent.

Beaux rêves ! Tendres amies î Pensées intimes !

Elles sont comme des frémissements de l'âme profonde, comme des soupirs de la sagesse qu'on ignore.

La création est de la souffrance. On cherche parce qu'on ignore. Le plus grand philosophe sait par rapport à son intelligence moins que le plus grand rustre. Pindare souffrait plus que toutes les armées grecques réunies.

DE LA PASSIVITE 163

Créer, ami, c'est dégager un mal intime, le rendre ''vident. C'est de la tendresse, de l'amour ; le plus souvent, c'est de la douleur.

Les créateurs évitent les hommes. Leurs fronts sont creusés de sillons profonds. Leurs yeux sont sombres.

Il est difficile d'engendrer une œuvre. On souiïre pendant sa gestation. On gémit en l'enfantant. Sa croissance donne des inquiétudes. On est anxieux pour sa durée.

Les effrois rendent le créateur suspect à la vie. On le croit, selon le cas, orgueilleux, fourbe, capable de tous les méfaits.

La foule a son instinct. Elle sait que l'être qui crée a plus d'ombres qu'elle, et aussi plus d'imperfections. Inconsciente mais juste à sa façon, elle le maudit pendant les longues heures de gestation, pour le couvrir de louanges quand l'œuvre est terminée et utile.

Est-ce de la perfection que de se méfier de soimême, d'être maudit par les uns, injurié par d'autres ? J'ai eu aussi mon temps de gestation ! Je rêvais, je pensais, je créais. J'avais, souvent, l'air de Caïn. Les bonnes femmes effarées s'écartaient de moi en murmurant : « Il marque mal. » J'avais des mépris

soudains, des colères inexplicables. Peu à peu, on m'a vêtu de tous les crimes et d'un bon nombre de vices. Ne fus-je pas, en effet, suspect à la table des Justes? On disait que j'avais poussé au suicide de braves gens en détruisant leur foi. Des filles, au regard clair et à la bouche égayée par le sourire, avaient peur de moi. Des ménagères croyaient que j'arrachais leurs époux aux devoirs familiaux.

Les hommes livrés aux combats sociaux me considéraient comme capable de toute trahison. Ceux qui étaient chargés de sauvegarder Tordre craignaient que je ne dérangeasse l'harmonie.

J'étais une menace pour tous ceux qui avaient un patrimoine à conserver : propriété, foyer, amour, pensée, religion.

Or, j'étais très solitaire, très pauvre et très timide. Mon âme était pleine de doute et d'humilité. Je cherchais le sens de la vie profonde. Je voulais créer, ô sort misérable !

Cependant, un jour, je rencontrai un ami au cœur merveilleux. Qui était-ce? Que cela est lointain !

— Mon héros est plutôt une conception qu'une réalité et je ne suis arrivé à l'imaginer qu'en oubliant tous les autres.

DE LA PASSIVITE 165

Mon héros, en effet, n'est ni volontaire ni même agité comme les êtres que nous qualifions d'héroïques ; il est calme, placide et passif. Son héroïsme consiste en ce qu'il a vécu et qu'il est mort.

Mon héros, c'est... As-tu entendu, dans la nuit, gémir la vieille forêt endormie ? As-tu senti ses frissons, son mystère purement météorologique, ses ténèbres d'ordre naturel et fatal?

Mon héros est comme cette vieille forêt endormie et si réelle par sa sensibilité à toute brise, à tout éclat d'étoiles, à toute mélancolie de notre être.

Mon héros est aussi comme un vase d'eau noire, dont la nappe réfléchit si fidèlement le soleil qu'elle vous aveugle...

— Ma tâche devient difficile.

Je ne saurais jamais dépeindre mon héros et cependant il existe. La forêt, le vase, ces transpositions et ces artifices que j'emploie pour l'expliquer prouvent sa réalité.

Mon héros, c'est... Il n'est pas le blessé d'autrefois. Le sang ne coule pas de ses plaies, car il n'a pas de plaies et le sang lui manque.

Son regard n'est ni fixe ni hagard comme celui des fanatiques d'une foi ou d'un dogme, car il n'a ni foi ni dogme.

Il ne ressemble pas à Prométhée; il eût préférééteindre iétincelle que d'être enchaîné pour elle ; l'éteindrait-il seulement ? — Il passerait sans l'apercevoir, s'il y avait du danger à regarder le feu.

Il n'est pas non plus le héros de l'amour. Nulle émotion trop forte ne l'atteint, et tout ébranlement nerveux, si puissant qu'il soit, se traduit chez lui en sourires discrets.

Mon héros ne soulève pas les foules ; il n'a rien de Périclès ni de Napoléon.

Il craint le bruit, l'éloquence le fatigue, le sabre lui fait peur. Mon héros manque de courage, diraient les gens trop pressés de conclure, et ils se tromperaient. Le courage n'existe pas pour mon héros, qui ignore l'enthousiasme du sacrifice. Il s'avance lentement dans son sentier ; quand il pressent un danger, il recule ; mais il recule rarement, car il est prudent et choisit les chemins surs.

Si, malgré toutes ces précautions, quelque chose menace sa vie, il sourit et continue sa route en disant : « Redoublons de prudence. »

Je m'aperçois qu'en vain je m'évertue à préciser ce qu'était mon héros ; je puis à peine dire ce qu'il n'était pas.

Je l'ai rencontré souvent. Une fois je l'ai vu à

DE LA PASSIVITE 167

l'église, lors de son mariage avec une fille candide ; c'était une femme de son monde, et le cérémonial eut lieu suivant toutes les règles.

Une autre fois je l'ai rencontré avec des filles criardes et des jeunes gens tapageurs. Comme les autres il avait une femme ; il buvait et souriait.

Je l'ai vu aussi drapé dans un habit irréprochable, à une fête officielle. Il était avenant et correct. Personne n'eût dit que ce fût mon héros ; à peine l'ai-je deviné à son regard qui glissait d'une chose à l'autre et à son masque imperturbable.

Je l'ai aperçu une fois chez lui, dans son cabinet de travail. Il fumait et se balançait dans son fauteuil. Sur la table, il n'y avait ni bibelots ni papiers encombrants. Un classeur à sa droite, un encrier en cristal, quelques feuilles de papier blanc, soigneusement découpées, faisaient tout le chargement de son bureau.

Il fumait, ai-je dit, et se balançait dans son fauteuil. A un certain moment, il jeta sa cigarette et prit la plume pour écrire. Il écrivait des mots, tranquillement, avec une certaine négligence, sans aucune émotion, aucune joie, aucune hésitation. On eût dit qu'il recopiait, ou qu'il fixait sur le papier des choses qu'il avait apprises par cœur.

Une fois aussi, on me Ta montré, étendu sur une table ; il portait une chemise d'une blancheur irréprochable, ses vêtements ordinaires, très propres et bien choisis. Sa figure était un peu jaune, mais n'exprimait aucune émotion . Il était mort, mon héros !

Les gens de la localité me dirent qu'il s'était tué d'un coup de revolver au cœur. On l'avait trouvé, dans un bosquet, près de Goppet, au bord d'un ruisseau, en pleine ombre. Quand on l'aperçut, il était appuyé contre un tronc d'arbre. Une quantité de cigarettes, soigneusement brûlées, gisaient autour de lui. Sa main crispée tenait encore le revolver, mais le corps était déjà froid. On n'avait trouvé sur lui que sa carte de visite.

Non ! je me vois obligé de m'arrêter. Je ne sais rien sur mon héros, — je ne pourrais rien dire sur lui. Il a vécu dans les circonstances ordinaires de la vie, il a passé trop discrètement devant les événements. Il ne s'est prononcé ni pour ni contre. Il a juste affirmé ce qu'il fallait affirmer pour ne pas nier, et il a nié suffisamment pour que ses affirmations ne fussent un acte de foi. •

Il ne s'est jamais agité ; il a accepté la vie telle qu'elle était, et poussé seulement par la fatalité de sa

DE LA PASSIVITE 169

naissance, il a traversé son sentier sans aucune résolution, sans aucun aperçu, sans aucune fin.

Était-il intelligent ? C'est probable, mais c'est une simple affirmation de ma part. Si on me pressait, je ne saurais donner aucune preuve de son intelligence ou de sa niaiserie.

Un jour, il me dit de sa voix égale et sympathique : « Je laisse à mes amis le soin de penser pour moi. Cette charge les réjouit sans me nuire. » Une autre fois, il me dit : « Penser ! penser ! Pourquoi nous émouvoir par la réflexion ? Si la réflexion doit être sentimentale, je préfère le sentiment ; si elle n'émeut pas, c'est qu'elle n'est point nécessaire. Quanta moi, je préfère me promener dans des chemins suffisamment calmes pour ne pas avoir besoin de m'inquiéler de ma route. » Et, lorsque je lui objectai que ces chemins étaient difficiles à trouver, pour toute réponse il indiqua de sa main le ciel plombé d'automne, les pommiers chargés de fruits, les moissons jaunies et ajouta : « Dans ce paysage on peut passer sans crainte, — on aboutit toujours quelque part. »

Ce sont les seules phrases précises que je me rappelle de lui ; car les autres conversations que nous eûmes furent insignifiantes. Il s'intéressait à ma santé, à la santé de ma famille ; le temps qu'il faisait sem-

17o LETTRES A ALEXIS

blait le préoccuper beaucoup. Il était bienveillant envers moi ; il me complimentait souvent — mais jamais il ne dit rien d'émouvant, de précis, qui pût me fixer sur ses opinions et sur ses sentiments.

Parfois même, je me demande si j'ai connu cet homme qui, sans doute, fut un héros: le héros de mon temps. Sa silhouette est si grise et si effacée, il a si peu agi que, sans son suicide qui m'a ému beaucoup, je penserais que ce ne fut qu'une vision, un souvenir confus de plusieurs rencontres que j'ai faites dans ma vie.

Et pourtant, même sans le suicide, je ne l'aurais pas oublié. Oui ! j'ai tort de croire que c'est sa fin mélodramatique qui m'émeut. Certes, le suicide nous trouble toujours, mais chez lui il m'a troublé moins que chez les autres. Je ne savais comment ni pourquoi le regretter. Je ne comprenais point la façon dont il fallait m'affliger. J'étais ému par la mort de quelqu'un, par la vue du cadavre. Mais j'étais persuadé qu'un autre suicidé eût provoqué plus de regrets et de réflexions.

Ce n'est donc pas son suicide qui me hante parfois ! C'est, précisément, son effacement et sa candeur qui m'inquiètent. C'est sa résignation apparente qui me confond. Car j'ai toujours senti qu'il ne s'était ré-

DE LA PASSIVITE 17i

signé à rien, qu'il n'avait fait de concessions à personne, fût-ce à lui-même.

Sa passivité était divine. C'était le fruit d'une âme peut-être sublime, en tout cas très clairvoyante, qui portait en elle le calme des dieux, qui comprennent tout et que rien n'émeut.

A-t-il tout compris ? — Je n'en sais rien ! Mais il s'est comporté comme s'il était le miroir fidèle de la vie avec ses joies et ses peines, ses mystères et ses clartés, formant une suite admirable, faite de l'équilibre des contraires.

Il ne créait pas. Il adorait. Il aimait tout parce que tout était beau pour lui. Le moindre effort humain aurait pu détruire l'harmonie. Il n'a jamais agi, de peur que son action n'amoindrît la vérité. Il est mort, comme une feuille d'automne.

Je connus un autre poète du silence. Il avait de merveilleuses collections de gravures et d'ivoires. Il passait son temps à les admirer. Un jour je lui dis : « Écrivez sur Rembrandt. » — Je n'ai pas le temps, me répondit-il. Le sachant inoccupé, je repris :« Cependant vous l'aimez tellement ! — C'est juste ! L'amour que j'ai pour son œuvre m'absorbe. Je n'ai pas le

temps ni de l'analyser ni de le raconter. Du reste cela n'intéresse que moi... »

A trente-deux ans il commença à faiblir. Son œil ternit. Sa peau devint blanche. Ses mouvements perdirent, peu à peu, toute brusquerie. Il s'éteignit de consomption en souriant devant une épreuve de Lazare qu'on lui avait apportée la veille.

La belle vie, c'est d'aimer. La plus haute destinée, c'est de causer avec Dieu des mondes. On regarde ; on admire ; on brûle doucement sur l'autel de la destinée comme quelque précieux encens ! Puis, on disparaît et il ne reste qu'un peu de poussière.

Qu'elle est divine la passivité de ceux qui aiment la vie si profondément qu'ils ne peuvent la recréer sous aucune forme.

Ce sont des séraphins de notre existence d ombre et de tourmente.

Ils n'appartiennent pas à l'humanité ; ils sont au destin.

Ils nous paraissent inutiles et ils le sont ! Cependant ils sont plus grands que nous, les séraphins au front diaphane que la mort emporte vite pour que nous ne les écrasions pas.

DE LA PASSIVITE 173

Pour eux, toute jeunesse est belle, tout paysage est noble, tout homme est divin. Ils ne croient pas à l'éloquence. Ils vivent en eux et pour la beauté. J'ai dit qu'ils étaient inutiles ! Certes, ils ne combattent pas, ils n'annoncent pas des vérités, ils ne font pas une œuvre. Cependant, ils sont indispensables parce que ce sont nos chefs-d'œuvre, en os et en chair. Ce sont des joyaux de l'humanité, nos œuvres d'art fragiles, très fragiles comme matière, mais impérissables comme exemple. Chacun, au moment où il contemple l'âme et le destin, pense à ces êtres angéliques.

Ils nous apprennent l'harmonie. Leur exemple nous instruit sur la nature divine. Leur passage si modeste dans la vie, et si court, permet aux âmes troublées de rêver le bien et de créer le beau. Ils ignorent leur rôle parmi nous. Ils meurent de langueur d'aimer. Leurs âmes, pourtant, enveloppent les œuvres nées de l'inquiétude et offrent, à la raison créatrice, une nourriture céleste : l'impassible pureté.

Vénus Anady amène ! Spiritus ! Amour et raison, c'est en vous que nous les retrouvons si humains.

Alexis ! Combats, explique, livre-toi à diverses formes de l'éloquence. Mais pense, parfois, aux séraphins candides qui, stériles, discrets et timides, amé-

liorentnos rêves et ennoblissent notre passion bestiale de savoir, de créer, de vivre.

In spiritu maxima virtus est ! Ils sont l'esprit de la vie, la vertu et la perfection réalisée. La perfection est vouée à l'oubli et la vertu est très solitaire.

Sur la cime, ami, il n'y a que de l'air pur, des solitudes, du silence et d'immortelles beautés.

Ils vivent sur les cimes, les séraphins merveilleux. Contemplons-les avec ferveur avant de livrer nos batailles.

Paris, Septembre 190.Î.

Très cher Alexis,

Excuse ma lettre et souffre que, malgré toutes les explications que tu me donneras, je garde ma résolution de te quitter. Pendant un an, nous avons causé de la vie intime. Nos entretiens eurent comme sujet nos inquiétudes d'hommes et, pardonne ce mot, de philosophes. Notre langage devint plus mystérieux. Nos phrases furent plus douces. Souvent un mot te suffit pour être compris par moi ; parfois une parole que je jetai en passant t'éclaira.

Depuis quelque temps tout cela est changé. Tu fatigues mon esprit. Tu plaides comme un avocat ; tu discutes et tu réclames. Je ne veux point m'opposer

à ton bonheur, mais je crois ma présence inutile, dans la nouvelle phase de ton existence.

Tu as un foyer. Tu aimes un être charmant. Vous avez des préoccupations et des intérêts communs. Je ne puis que gêner votre intimité. Ne nie pas, ami ! Cela est dans la règle et on ne peut l'éviter.

Autrefois, quand tu recevais mes lettres, tu les lisais seul, le soir, chez toi, et tu comparais mes méditations aux tiennes. Chacun de nous, profondément ému, vivait grâce à l'autre. Depuis que tu as inauguré ta nouvelle existence, nos pensées ne nous appartiennent plus exclusivement. Tu lis mes lettres à ta compagne ; vous les discutez. Je ne veux pas que ces paroles engagent mon jugement sur l'amie de ton choix.

Mais voici le fait normal et inévitable ! Nous avons vécu ensemble tous les deux ; nous connaissons la clef de notre langage. Ton amie, si charmante qu'elle soit, m'ignore. Elle est obligée de me prendre au pied de la lettre. Elle comprend — je n'en doute pas — le sens de mes méditations ; mais elle ne peut saisir leur parfum. Elle est étrangère, entre nous deux. Depuis ta nouvelle intimité, je sens dans tes lettres mon Alexis d'hier et un autre que je ne connais pas. Non seulement je ne le connais pas, mais je ne dois pas

le connaître. Vis ton existence, je ne pourrais que te gêner !

Tu es jeune ; tu as beaucoup médité, rêvé et souffert. Tu as un foyer, une vie déterminée, une intimité formelle. Elle est faite de votre amour, des meubles qui garnissent votre appartement, des habitudes nouvelles que vous avez prises pour accommoder vos deux caractères. En ce moment, tu es porté vers les choses formelles. Moi, je continue mon existence solitaire et je cherche toujours le sens intime de la vie.

Te rappelles-tu tes inquiétudes d'autrefois? Tu avais peur de la vie précise. Tu aimais Plotin. L'automne, avec ses nuances d'or et le parfum des feuilles fanées, te charmait. Tu adorais le crépuscule, les lignes brisées, des formes indéfinies, souples, fuyantes. Tu t'éloignas même de la vie. Tu voulus être seul, en face de ta pâle chimère.

Alentour, tu vis des lassitudes, des frayeurs ; tu aimas des âmes lointaines, des esprits anxieux. Souvent, la luxure t'emporta. Le rêve, quel qu'il fût, te parut bienfaisant, parce que le rêve fuit et ressemble à l'ombre... Nous nous rencontrâmes. Je te parla delà précision, de la clarté, de la sonorité. Jeté montrai la beauté du ciel antique, la suavité de Vinci, la pureté de Machiavel. Nous causâmes de la tragique

existence du virtuose, de ce merveilleux idéal humain imaginé par les Italiens du xve siècle.

Tu t'épris de l'âme précise, de l'âme classique. Tu voulus la clarté et la spiritualité. Cependant, à l'heure de notre séparation, ta vie est formelle. Tu rêves, de nouveau, la paix, la simplicité, la clarté. Mais tu veux ces vertueuses amies sous leur forme vulgaire. La simplicité pour toi c'est une tasse de lait dans les bois de Fontainebleau ou bien à Trianon. Tu aimes la mièvrerie de Millevoye et les grâces faciles de J.-B. Rousseau.

Tu voudrais, comme d'autres, confondre la béatitude des esprits fatigués avec la quiétude des âmes profondes.

Ami ! La paix naît de l'orage ; la clarté sort des ténèbres; la précision est au delà des formules faciles. Une simple colonne du temple de Zeus cèle de graves conflits et d'immenses angoisses. La moindre frise de Phidias est née parmi des doutes, des lamentations, des joies. Qui saurait scruter l'âme de Racine ?

Tu voudrais la vie simpliste, formelle. J'aime encore la morsure brûlante del'espritetdela solitude. Comme autrefois, je chercherai la simplicité parmi les orages, la paix dans les tempêtes.

La stylisation est d'ordre essentiellement tragique.

Tu veux l'obtenir avec des espiègleries et des enfantillages.

La sérénité vient d'uneprofonde compréhension.Tu veuxl'acquérirenconstruisantun enclos et des cadres vulgaires. Essaie-toi à cette vie. Reprends l'âme de la Marie-Antoinette de Trianon, morte si tragiquement. Pratique la bergerie, la facile vertu sociale ; annonce la justice et la bonté. Cela te procurera, peut-être, un peu de repos. Je sais, pourtant, qu'un jour tu reverras la vie essentielle.

Alexis ! Tu reviendras encore prier devant les statues d'Egypte. Tu t'inclineras devant Démèter et C.oré ; tu trouveras aussi qu'Antigone est simple parce qu'elle souffre et parce que son âme est profonde.

Il faut, ami, te reposer de tes propres angoisses et de celles de ton temps. Tu trouves ce repos si désiré dans une erreur. Qu'importe, pourvu que cela t'amène, un jour, vers l'autre paix !

Quant à moi. je ne puis que te troubler. Tu ne comprendras plus ni mes paroles ni mes sentiments. Tu les jugeras mal ; tu verras des intentions fausses, des illusions inutiles. Crois-tu que je pourrai, moi, t'expliquer leur vrai sens ? Non, Alexis ! non ! Nous avons trop vécu ensemble pour pouvoir créer, à l'heure actuelle, des vérités ou des erreurs formelles.

Laisse-moi à ma solitude. Reprends la tienne. Un jour tu me reviendras avec quelques rides et beaucoup de clarté.

Adieu, Alexis ! adieu ! Je vais méditer sur l'immortalité.

Paris, Octobre io/)3.

FIN des Lettres a Alexis

Page 1