I . Ici trois lignes supprimées à l'encre
tu as eu des torts envers moi ; qu'en sais-je ? Je ne me souviens plus de rien, sinon que nous avons été bien malheureux et que nous nous sommes quittés; mais je sais, je sens que nous nous aimerons toute la vie avec le cœur, avec F intelligence, que nous tâcherons, par une affection sainte, de nous guérir mutuellement du mal que nous avons souffert l'un pour l'autre. Hélas non I ce n'était pas notre faute, nous suivions notre destinée, et nos caractères, plus âpres, plus violents que ceux des autres, nous empêchaient d'accepter la vie des amants ordinaires. Mais nous sommes nés pour nous connaître et pour nous aimer, sois-en sûr. Sans ta jeunesse et la faiblesse que tes larmes m'ont causée un matin, nous serions restés frère et sœur. Nous savions que cela nous convenait, nous nous étions prédit les maux qui nous sont arrivés. Eh bien, qu'importe, après tout? nous avons passé par un rude sentier, mais nous sommes arrivés à la hauteur où nous devions nous reposer ensemble. Nous avons été amants, nous nous connaissons jusqu'au fond de l'âme, tant mieux. Quelle découverte avons-nous faite mutuellement qui puisse nous dégoûter l'un de l'autre? Oh 1 malheur à nous, si nous
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nous étions séparés dans un jour de colère, sans nous comprendre, sans nous expliquer I c'est alors qu'une pensée odieuse eût empoisonné noire vie entière ; c'est alors que nous n'aurions jamais cru à rien ; mais aurionsnous pu nous séparer ainsi? ne Tavons-nous pas tenté, en vain plusieurs fois ? Nos cœurs enflammés d'orgueil et de ressentiment, ne se brisaient-ils pas de douleur et de regret chaque fois que nous nous trouvions seuls ?
Non, cela ne pouvait pas être. Nous devions, en renonçant à des relations devenues impossibles, rester liés pour l'éternité. Tu as raison, notre embrassement était un inceste, mais nous ne le savions pas, nous nous jetions innocemment et sincèrement dans le sein l'un de l'autre. Eh bien I avons-nous un seul souvenir de ces étreintes qui ne soit chaste et saint ? Tu m'as reproché, dans un jour de fièvre et de délire, de n'avoir jamais su te donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleuré alors, et maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose de vrai dans ce reproche, je suis bien aise que ces plaisirs aient été plus austères, plus voilés que ceux que tu retrouveras ailleurs. Au moins, tu ne te souviendras pas de moi dans les bras des autres femmes.
LETTRES A ALFRED DE BfUSSET IQ
Mais, quand tu seras seul, quand tu auras besoin de prier et de pleurer, tu penseras à ton George, à ton vrai camarade, à ton infirmière, à ton ami, à quelque chose de mieux que tout cela; car le sentiment qui nous unit s'est formé de tant de choses qu'il ne peut se comparer à aucun autre. Le monde n'y comprendra jamais rien. Tant mieux, nous nous aimerons et nous moquerons de lui.
A propos de cela, je t'ai écrit une longue lettre sur mon voyage dans les Alpes, que j'ai intention de publier dans la Revue, si cela ne te contrarie pas. Je te l'enverrai et si tu n'y trouves rien à redire tu la donneras à Buloz. Si tu veux y faire des corrections et des suppressions, je n'ai pas besoin de te dire que tu as droit de vie et de mort sur tous mes manuscrits passés, présents et futurs.
Enfin, si tu la trouves entièrement «mjDuè//a6/e, jette-la au feu, ou mets-la dans ton portefeuille, ad libitum. Je te fais passer une lettre de ta mère que j'ai reçue ces jours-ci, plus les vers que tu as oubliés dans mon buvard et que je recopie pour qu'ils tiennent moins de place.
Qu'est-ce que je te dirai de ma position? Je
suis encore sur un pied et ne sais précisément ce qui adviendra de moi. Je suis à Venise en attendant que j'aie l'argent et la liberté nécessaires pour aller à Constantinople. Mais je voudrais auparavant remplir mes engagements avec Buloz. C'est pourquoi je travaille du matin au soir. Mais je n'ai pas encore touché à André, car il y a bien peu de jours que j'ai la force de travailler, et ces jours-là je les ai employés à t'écrire cette lettre sur les Alpes. J'ai bien envie d'y retourner, mais alors quand finirai-je Andréa Ce Tyrol me met des idées si différenles dans la tête ! J'irai certainement y composer le plan de Jacques. (Dis à Buloz que Jacques est commencé.) En attendant, je tâche de reprendre goût au travail, je fume des pipes de quarante toises de longueur ; je prends pour vingt-cinq mille francs de café par jour. Je vis à peu près seule. Rebizzo vient me voir une demi-heure le matin.
Pagello vient dîner avec moi et me quitte à huit heures. Il est très occupé de ses malades dans ce moment-ci, et son ancienne maîtresse qui s'est reprise pour lui d'une passion féroce depuis qu'elle le croit infidèle, le rend véritablement malheureux. 11 est si bon et si doux qu'il n'a pas le courage de lui dire
qu'il ne Taime plus, et véritablement il devrait le faire, car c'est une furie et de plus elle lui fait des traits , mais qui lui conseillera d'êlre rigoureux? ce n'est pas moi. Cette femme vient me demander de les réconcilier, je ne peux pas faire autrement, quoique je sente bien que je leur rends à l'un et à l'autre un assez mauvais service. Pagello est un ange de vertu et mériterait d'être heureux; c'est pourquoi je ne devrais pas le réconcilier avec VArpalioCj mais c'est pourquoi aussi je partirai.
En attendant, je passe avec lui les plus doux moments de ma journée à parler de toi. Il est si sensible et si bon, cet homme I Il comprend si bien ma tristesse, il la respecte si religieusement 1 C'est un muet qui se ferait couper la tête pour moi. Il m'entoure de soins et d'attentions dont je ne me suis jamais fait l'idée. Je n'ai pas le temps de former un souhait, il devine toutes les choses matérielles qui peuvent servir à me rendre la vie meilleure*
J'ai une espèce de siège à soutenir contre tous les curieux qui s'attroupent déjà autour
I, Ici une ligne supprimée à Tencre.
de ma cellule. Je ne sais pourquoi il en est toujours ainsi quand on veut vivre seul. Mais les importuns sont déjà à ma porte. Je ne sais quelles chipies ont lu mes romans et ont découvert que je suis à Venise. Elles veulent me voir et m'inviter à leurs conversazionL Je ne veux pas en entendre parler. Je m'enferme dans ma chambre et comme une divinité dans son nuage, je m'enveloppe dans la fumée de ma pipe. J'ai un ami intime qui fait mes délices et que tu aimerais à la folie. C'est un sansonnet familier que Pagello a tiré un matin de sa poche et qu'il a mis sur mon épaule. Figure-toi l'être le plus insolent, le plus poltron, le plus espiègle, le plus gourmand, le plus extravagant. Je crois que l'âme de Jean Kreyssler est passée dans le corps de cet animal. Il boit de l'encre, il mange le tabac de ma pipe tout allumée ; la fumée le réjouit beaucoup et tout le temps que je fume, il est perché sur le bâton et se penche amoureusement vers la capsule fumante. Il est sur mon genou ou sur mon pied quand je travaille; il m'arrache des mains tout ce que je mange ; il foire sur le bel vestito de Pagello. Enfin, c'est un animal charmant. Bientôt il parlera, il commence à essayer le nom de George,
Adieu, adieu, mon cher petit enfant. Ecri&moi bien souvent, je t'en supplie. Oh I que je voudrais te savoir arrivé à Paris et bien portant! Souviens-toi que tu m'as promis de te soigner. Adieu, mon Alfred, aime ton George. — Je te prie de prendre chez moi un exemplaire i'Indiana, un de Valentine et un de Lélia, Je crois qu'il en reste deux, de Lélia, dont un en vélin, que je te prie de ne pas m'envoyer, parce que cet envoi peut se perdre. Joins à ce paquet les Contes dEspàgne^ le Spectacle, Rolla et les autres numéros de la Revue où sont Marianne, Andréa, Fantasio, enfin tout ce que tu as écrit. Mais procure-moi des exemplaires non reliés et n'expose pas ceux que j'ai dans ma petite collection aux chances du voyage. Tiens ce paquet tout prêt chez toi à mon adresse ; San Fantin, casa Mezzani, aorte Minelli. On ira le prendre chez toi avec une lettre de Pagello ou de moi. Il est déjà question ici de traduire nos œuvres et on les demande à grands cris. Envoie-moi dans ta prochaine lettre tous les vers que tu as faits pour moi, depuis les premiers jusqu'aux derniers. Tu trouveras les premiers dans mon livre de cuir de Russie. Si tu ne veux pas aller chez moi, faîs-toi remet-
tre tout cela par Boucoiran*. Plus tard, tu m'enverras par la diligence plusieurs petits objets que je te demanderai, mais qu'il ne faut pas mettre avec les livres.
Pagello veut t'écrire, mais il est trop occupé aujourd'hui, il me charge de t'embrasser pour lui et de te recommander d'avoir soin de son malade.
17 avril.
a 9 avril i834*
Tu es un méchant, mon petit ange, tu es arrivé le 12 et tu ne m'as écrit que le 19.
J'étais dans une inquiétude mortelle. Si j'avais eu au moins deux lignes d'Antonio, qui m'eussent appris ton arrivée et qui m'eussent rassurée sur ta santé, j'aurais attendu plus patiemment une lettre de toi. Mais ne recevant pas signe de vie, j'ai beaucoup souffert et j'ai imaginé les choses les plus noires.
Enfin te voilà installé. Tu souffres aussi, mais tu vis, mais tu as assez de force pour cher-