I. Ami de George Sand, ancien précepteur de son fils
cher, sinon pour trouver moyen de te distraire. C'est beaucoup mieux que tous les rêves affreux que j'ai faits. Ta lettre est triste, mon ange, mais elle est bonne et affectueuse pour moi. Oh I quelle que soit la disposition de ton esprit, je trouverai toujours ton cœur, n'est-ce pas, mon bon petit? Je viens de recevoir ta lettre il y a une heure, et, bien qu'elle m'ait émue douloureusement en plus d'un endroit, je me sens plus forte et plus heureuse que je ne l'ai été depuis quinze jours. Ce qui me fait mal, c'est l'idée que tu ne ménages pas ta pauvre santé. Oh ! je t'en prie à genoux ; pas encore de vin, pas encore de filles I C'est trop tôt. Songe à ton corps qui a moins de force que ton âme et que j'ai vu mourant dans mes bras. Ne t'abandonne au plaisir que quand la nature viendra te le demander impérieusement, mais ne le cherche pas comme un remède à l'ennui et au chagrin. C'est le pire de tous. Ménage cette vie que je t'ai conservée, peut-être, par mes veilles et mes soins. Ne m'appartient-elle pas un peu à cause de cela? Laisse-moi le croire, laisse-moi être un peu vaine d'avoir consacré quelques fatigues de mon inutile et sotte existence, à sauver celle d'un homme comme toi. Songe à ton
avenir qui peut écraser tant d'orgueils ridicules et faire oublier tant de gloires présentes. Songe à mon amitié qui est une chose éternelle et sainte désormais et qui te suivra jusqu'à la mort. Tu aimes la vie et tu as bien raison. Dans mes jours d'angoisse et d'injustice, j'étais jalouse de tous les biens que tu pouvais et que tu devais me préférer. Aujourd'hui je t'aime sans fièvre et sans désespoir; je voudrais te mettre sur le trône du monde et t'inviter à venir quelquefois fumer et philosopher dans ma cellule. Te voir arrivé à l'éclat que doit avoir ta destinée, et te voler au monde de temps en temps pour te donner les joies du cœur, c'est ce que j'ambitionne et c'est ce que j'espère.
Je t'envoie la lettre dont je t'ai parlé*. Je l'ai écrite comme elle m'est venue et sans songer à tous ceux qui devaient la lire. Je n'y ai vu qu'un cadre et un prétexte pour parler tout haut de ma tendresse pour toi et pour fermer tout à coup la bouche à ceux qui ne manqueront pas de dire que tu m'as ruinée et abandonnée. En la relisant, j'ai craint pourtant qu'elle ne te semblât ridicule. Le monde que
I. Première Lettre d*un voyageur, publiée dans la Revue des Deux Mondes.
tu as recommencé à fréquenter ne comprend rien à ces sortes de choses et peut-être te dîra-t-on que cet amour imprimé est comique et anti-mériméen. Si tu m'en crois, tu laisseras dire et tu donneras la lettre à la Revue. S'il y a quelque ridicule à encourir, il n'est que pour ton oisillon qui s'en moque et qui aime mieux le blâme que la louange de certaines gens. Que les belles dames crient au scandale, que t'importe. Elles ne t'en feront la cour qu'un peu plus tendrement. D'ailleurs il n'y a pas de nom tracé dans cette lettre, on peut la prendre pour un fragment de roman, nul n'est obligé de savoir si je suis une femme. En un mot, je ne la crois pas trop inconvenante ; pour la forme, tu en jugeras, tu retrancheras ou changeras ce que tu voudras, tu la jetteras au feu si tu veux. Ne crains pas de me fâcher en me disant qu'il ne te plaît pas de la laisser publier. Je suis ici dans un monde si difïérent de celui où tu retournes ; toutes les idées que je comprenais là-bas, me semblent si étranges dans la solitude où je m'enfonce, que je ne puis être juge et que je m'en rapporterai absolument à toi.
Ne t'inquiète pas de mes projets de voyage,
de mes tristesses, de mes stranezze. Je suis dans un singulier état moral, entre une existence qui n'est pas bien finie et une autre qui n'est pas encore commencée. J'attends, je me laisse aller au hasard, je travaille, j'occupe mon cerveau et je laisse un peu reposer mon cœur. J'ai été malade plusieurs jours. Pagello m'a soignée et je suis bien. Mais cette indisposition m'a empêchée de quitter Venise, et maintenant le manque d'argent me force d'y rester en attendant qu'il m'en vienne. J'ai eu à payer des petites dettes plus fortes que je ne croyais; mais je n'ai manqué de rien.
Sois sans inquiétude. J'ai encore de quoi vivre une quinzaine, et la bourse de Rebizzo m'est ouverte à discrétion. Mon petit individu a besoin de si peu pour subsister que je n'y ai pas eu recours. Je ne veux pas faire de dettes pour mon plaisir, ainsi je ne voyagerai que si je le peux par moi-même. Il me faut très peu pour me promener à pied dans les montagnes; mais je ne m'y risquerai de nouveau que quand je serai bien sûre de ma force physique. Dors donc en repos sur mon compte. Ta tranquillité m'est sacrée, mon cher enfant, et j'aimerais mieux recevoir toutes les insultes de la terre que de
donner lieu à d'injustes reproches contre toi. Tu n'entendras donc pas dire que je suis morte de désespoir ou de misère dans quelque coin. J'aurai soin de ma vie à condition que tu auras soin de la tienne, Conservonsnous tous deux pour nous retrouver, pour vieillir fraternellement en disant l'un de l'autre : nous nous sommes connus, nous nous sommes aimés et nous nous estimons.
Figure-toi que j'ai été jetée ici de prime abord dans un tissu d'aventures romanesques.
M. Pierre Pagello est un don Juan sentimental qui s'est trouvé tout à coup quatre femmes sur les bras. Tous les jours tragédie et comédie nouvelle de la part de ses amantes et de ses amies. C'est un imbroglio à n'en pas finir et je t'en ferai le récit épique quand nous nous reverrons au mois d'août. Au milieu de tout cela, U a eu des tracasseries avec sa maîtresse de maison, et nous avons fait une association et un arrangement. Comme j'établis mon quartier général à Venise, j'ai pris le primo piano ^ d'une maison qui sera toute à nous.
Pagello et son frère au second, et près de moi, Giulia P... — Ahl qu'est-ce que Giulia