I. Lettre de change
25 août. Aide-moi à tirer deBuIoz mille francs le 1 5 au plus tard, je tiens extrêmement à être à Paris le i6 septembre pour voir concourir mon fils et je voudrais arriver quelques jours auparavant pour me reposer. Je me recommande donc à toi si tu es à Paris à cette époque. Mon enfant, si tu n'y es pas, recommande cette afiaire avant de partir à Tattet ; tu sais comme ce mulet de Buloz a besoin d'être talonné ; Boucoiran est mort, à ce que je présume; Papet quitte Paris le 3o juin, et Planche n'étant nullement justifié auprès de moi du tort que je lui impute, j'aimerais mieux crever de faim que de lui demander un service dans les circonstances actuelles. Je te demande pardon, mon cher enfant, de t' ennuyer de ces détails. Je suis un peu dans la position de ceux qui hésitent entre voler et mendier, grâce à l'inconcevable incurie de mes amis qui m'ont laissée depuis le i^ avril sans autre secours que 100 francs, et j'ai depuis ce temps énormément travaillé, et j'ai de l'argent à Paris plus qu'il ne m'en faut pour payer les plus pressées de mes dettes et pour bien vivre ici. Fâche-toi donc, et fais à M. Boucoiran, à qui j'avais remis le soin de tout cela, une semonce un peu verte de ma part. Cet excès de misère
empoisonne beaucoup ma vie et me force à de continuelles privations ou à des mortifications d'orgueil auxquelles je ne saurais m'habituer. PageUo est un ange pour moi, mais il est aussi pauvre que moi, et devoir à Rebizzo ne me plaît guère. Tu n'as pas idée de l'économie avec laquelle je vis et de l'assiduité avec laquelle je travaille, cela devient fantastique, mais j'aimerais mieux une existence un peu moins sublime. Pour ne plus revenir sur ces bavardages et pendant que j'y pense, ne m'envoye pas la caisse que je t'ai demandée, elle m'arriverait au moment de mon départ pour Paris.
Que Dieu te conserve, mon ami, dans la disposition où sont ton cœur et ton esprit.
L'amour est un temple que bâtit celui qui aime à un objet plus ou moins digne de son culte, et ce qu'il y a de plus beau dans cela, ce n'est pas tant le dieu que l'autel. Pourquoi craindrais-tu de te risquer? Que l'idole reste debout longtemps, ou qu'elle se brise bientôt, tu n'en auras pas moins bâti un beau temple. Ton âme l'aura habité, elle l'aura rempli d'un encens divin, et une âme comme la tienne doit produire de grandes œuvres. Le dieu changera peut-être, le temple durera autant que
LETTRES A ALFHED DE MUSSET 5g
toi. Ce sera un lieu de refuge sublime où tu iras retremper ton cœur à la flamme éternelle, et ce cœur sera assez riche, assez puissant, pour renouveler la divinité, si la divinité déserte son piédestal. Crois-tu donc qu'un amour ou deux suffisent pour épuiser et flétrir une âme forte? Je l'ai cru aussi pendant longtemps, mais je sais à présent que c'est tout le contraire. C'est un feu qui tend toujours à monter et à s'épurer*... C'est peut-être l'œuvre terrible, magnifique et courageuse de toute une vie. C'est une couronne d'épines qui fleurit et se couvre de roses quand les cheveux commencent a blanchir. Peut-être que Dieu mesure nos douleurs et nos travaux aux forces de notre jeunesse et qu'il est un temps marqué pour se reposer et jouir des fatigues du passé. Quelle est la plus belle de ces deux époques de la vie morale : les larmes de l'espoir ou les hymnes du bonheur? Peut-être est-ce la première. J'entre dans la seconde et il me semble faire encore un rêve; mais la première est celle que Dieu chérit et protège parce que ceux qui la parcourent ont besoin de lui.
I . Ici deux lignes biffées d'un trait de plume et lisibles, — sans intérêt : George Sand les aura biffées, sans doute, en écrivant la lettre.
C'est celle qu'il féconde des plus vives émotions et de la plus ardente poésie. N'en aie donc pas peur. C'est un sentier dans la montagne, dangereux et pénible, mais qui mène à des hauteurs sublimes et qui domine toujours le monde plat et monotone où végètent les hommes sans énergie. Tu n'es pas de ceux qu'une fatigue vaine doit décourager, ni qu'une chute peut briser. Tu n'es pas destiné à ramper sur la boue de la réalité. Tu es fait pour créer ta réalité toi-même dans un monde plus élevé, et pour trouver tes joies dans le plus noble exercice des facultés de ton âme.
Va, espère, et que ta vie soit un poème aussi beau que ceux qu'a rêvés ton intelligence.
Un jour tu le reliras avec les saintes joies de l'orgueil. Tu verras peut-être derrière toi bien des débris, mais tu seras debout et sans tache au milieu des trahisons, des bassesses et des turpitudes d' autrui. Celui qui s'est toujours livré loyalement et généreusement peut avoir à soufirir, mais à rougir jamais, et peut-être que la récompense est là tout entière. Jésus disait à Madeleine : ce U te sera beaucoup remis, parce que tu as beaucoup aimé. »
Vois combien tu te trompais quand tu te
LETTRES A ALFRED DE MUSSET 6l
croyais usé par les plaisirs et abruti par Fexpériencel Vois que ton corps s'est renouvelé et que ton âme sort de sa chrysalide. Si, dans son engourdissement , elle a produit de si beaux poèmes, quels sentiments, quelles idées en sortiront maintenant qu'elle a déployé ses ailes! Aime et écris, c'est ta vocation, mon ami. Monte vers Dieu sur les rayons de ton génie et envoie ta muse sur la terre raconter aux hommes les mystères de l'amour et de la foi. Et n'aie pas peur, dirige mieux ton orgueil. Ne l'étouffé pas, tu n'en as pas trop, et à voir quels buts puérils tu lui donnais, j'ai souvent cru que tu n'en avais pas assez ; mais il n'était qu'endormi, ce juste orgueil qui te fait dire maintenant : ce Je vais me livrer, je vais me risquer. » Oui, cela est beau et grand. Tous les sots ont l'orgueil de dire : ce Je ne me risque pas, moi! » Ils tiennent à leur repos comme les inutiles a la vie. Un homme comme toi n'est complet que lorsqu'il s'est livré.
T'ai-je dit que j'avais fait mes adieux à l'enthousiasme? Si je l'ai dit, j'ai voulu parler de cet enthousiasme des premières années de la carrière, qui a besoin d'être si ardent pour en couvrir les difficultés. Cette force que
62 LETTRES A ALPHED DE MUSSEt
j'avais pour fermer les yeux afin d'y conserver le rayon de mon soleîl, alors même qu'il s'éteignait, je n'en ai plus besoin. Je contemple, les yeux toujours ouverts, une lumière toujours éclatante et pure. Tu m'as fait de grandes et belles prédictions dans les élans de ta plus vive amitié, alors qu'elle était déjà assez forte pour faire taire les intérêts de l'amour. Tu m'as dit qu'il était temps pour moi de recueillir le fruit de toute une vie de fatigues et que le dernier amour d'une femme était le plus beau. Tes prédictions se réalisent, mon enfant, et j'oublie jusqu'au nom des souffrances que je croyais autrefois inévitablement liées à l'affection. Je souffre encore souvent et beaucoup, mais jamais par lui. N'ayant pas une petite pièce de monnaie pour m'acheter un bouquet, il se lève avant le jour et fait deux lieues à pied pour m'en cueillir un dans les jardins des faubourgs. Cette petite chose est le résumé de toute sa conduite, il me sert, il me porte et il me remercie. Obi dis-moi que tu es heureux et je le serai.
Ce mot si beau des deux êtres qui s'aiment sur la terre et font un ange dans le ciel, est de Latouche. Tu le trouveras imprimé dans La Reine d'Espagne^ une comédie qui a été
sifflée outrageusement quoiqu'elle méritât tout le contraire. A cette phrase si belle et si sainte, un monsieur du parterre a crié : ce Oh I quelle cochonnerie I » — et les sifflets n'ont pas permis à l'acteur d'aller plus loin. C'est comme cela que le public de France comprend. Ces bons Italiens sont tout le contraire. Ils applaudissent tout, ils pleurent, ils rient, ils trépignent, ils s'émeuvent, ils s'exaltent. Le bon et le mauvais, tout leur va; pourvu que Ton louche leur fibre sensitive, peu importe que ce soit avec un sceptre ou avec un balai. *... leur plairait excessivement, et pourtant ils pleurent très à propos à un mot simple et touchant de Kotzebue. Hier, je voyais jouer
une détestable traduction du^ Au milieu
des éternelles déclamations morales et philosophiques, il y eut un mot de rien qui fut très goûté, et avec raison, par le plus grossier public du monde. Un capitaine, jovial, bon, et beau parleur tend la main à un jeune aveugle en lui disant : « Et toi, mon pauvre Cupidon? » C'est un de ces mots qui plaisent sans qu'on puisse dire pourquoi, et que nous aimions tant à rencontrer parce qu'ils nous