I. Contre-partie de la coupure signalée à la page
force, il a son calme et sa vertu; il m'aime en paix, il est heureux sans que je soufiTre, sans que je travaille à son bonheur. Eh bien, moi, j'ai besoin de souffrir pour quelqu'un, j'ai besoin d'employer ce trop d'énergie et de sensibilité qui sont en moi. J'ai besoin de nourrir cette maternelle sollicitude cjui s'est habituée à veiller sur un être souffrant et fatigué. Ohl pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous deux et vous rendre heureux sans appartenir ni à l'un ni à l'autre 1 J'aurais bien vécu dix ans ainsi. Il est bien vrai que j'avais besoin d'un frère, pourquoi n'ai-je pu conserver mon enfant près de moi ? Hélas 1 que les choses de ce monde sont vaines et menteuses, et combien le cœur de l'homme changerait s'il entendait la voix de Dieul Moi, je l'écoute et il me semble que je l'entends, et pendant ce temps les hommes me crient : horreur, folie , scandale , mensonge I Quoi donc ?
Qu'est-ce ? Et pourquoi ces malédictions ? De quoi encore serai-je accusée? — Je me souviens du temps où j'étais au couvent. La rue Saint-Marceau passait derrière notre chapelle ; quand les forts de la Halle et les maraîchères élevaient la voix, on entendait leurs blasphèmes jusqu'au fond du sanctuaire. Mais
ce n'était pour moi qu'un son qui frappait les murs. Il me tirait quelquefois de ma prière dans le silence du soir, j'entendais le bruit, je ne comprenais pas le sens des jurements grossiers. Je reprenais ma prière sans que mon oreille ni mon cœur se fussent souillés à les entendre. Depuis, j'ai vécu retirée dans l'amour comme dans un sanctuaire et quelquefois les sales injures du dehors m'ont fait lever la tête, mais elles n'ont pas interrompu l'hymne que j'adressais au ciel, et je me suis dit comme au couvent : a Ce sont des charretiers qui passent. »
n est trop tard pour que j'aille à Constantinople. Les chaleurs sont venues avant mon argent. J'irai dans une autre saison avec Pagello qui fonde avec raison peut-être des espérances de fortune sur ce voyage. Un baleau à vapeur s'organise pour porter les passagers de Venise et de Trieste dans toutes les îles de l'archipel. Sois donc tranquille pour le moment, je suis à Venise, et je me soigne, car je ne me porte pas absolument bien. Je suis toujours souffreteuse comme tu sais; mais toi, comment es-tu? J'espère que tu ne voyageras pas seul et que tu emmèneras Antonio. L'as-tu encore seulement? Es-tu content de lui? Il ne
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sait guère ce qu'il était pour moi en quittant Venise, ce perruquier qui me remplaçait!
Hélas I hélas 1 c'est peut-être le sanglot le plus profond et le plus amer de ma vie que le bruit de cette vague qui m'a détachée de la rive de Fusine 1
Oui, nous nous reverrons au mois d'août, quoi qu'il arrive, n'est-ce pas? Tu seras peutêtre engagé dans un nouvel amour. Je le désire et je le crains, mon enfant. Je ne sais ce qui se passe en moi quand je prévois cela. Si je pouvais lui donner une poignée de main à celle-là 1 et lui dire comment il faut te soigner et t'aimer ; mais elle sera jalouse, elle te dira : « Ne me parlez jamais de madame Sand, c'est une femme infâme. » Ahl du moins, moi je peux parler de toi à toute heure sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre une parole amère. Ton souvenir est une relique sacrée, ton nom est une parole solennelle que je prononce le soir dans le silence des lagunes et auquel répond une voix émue et une douce parole simple et laconique, mais qui me semble si belle alors 1 — io tamo ! — peu importe, mon enfant, aime, sois aimé et que mon souvenir n'empoisonne aucune de tes joies. Sacrifie-le s'il le fautl Dieu m'est
témoin pourtant que je mépriserais celui qui me prierait, non pas seulement de te maudire, mais de t'oublier.
Adieu, mon petit ange, si tu rejoins Dieu avant moi, garde-moi une petite place là-haut près de toi. Si c'est moi qui pars la première, sois sûr que je la garderai bonne. — Pagello me charge de te dire qu'il ne t'écrit pas dans la crainte de te faire de la peine, mais qu'il t'embrasse de toute son âme. Moi, mon enfant, je te presse sur mon cœur et je te bénis.
Je suis en train de t' écrire une autre lettre dans la Revue. Dis-moi à qui il faut s'adresser. Je voudrais que tu la lusses en manuscrit avant les autres; mais si tu es en Suisse, tous ces voyages compromettront beaucoup son existence. Si tu vas à Aix, écris -moi de là et je te l'enverrai là, tu l'enverras ensuite à Buloz. Envoie-moi, avec les objets que je t'ai demandés, des papiers à cigares, mes symphonies de Beethoven, la valse sentimentale de Weber et la Juliette de Vaccaï. Tu pourrais porter avec toi cette caisse et me l'envoyer de Lyon ou de Genève. Elle me coûterait moitié moins de port. — As-tu toujours nos petits oiseaux?
Mon enfant, je suis horriblement triste et inquiète. Je ne sais ce qu'a Boucoiran, il y a deux mois qu'il ne m'a écrit. Depuis ce temps, je suis sans aucune nouvelle de mon fils.
Mon inquiétude et mon chagrin augmentent tous les jours. Je n'ai pas voulu te demander une chose qui te causait de la répugnance, mais vraiment tu m'aurais fait le plus grand plaisir du monde en allant le voir et en me disant s'il se porte bien.
J'imagine à présent qu'il est mort et je suis comme folle toutes les nuits. A cela se joint la contrariété d'être absolument sans argent et de manquer des choses les plus nécessaires. Le tout par la négligence et l'apathie incroyables de Boucoiran. Il y a plus de huit jours que j'ai reçu une lettre de Buloz qui m'annonce qu'il a remis 5oo francs à Boucoiran, donc Boucoiran n'est pas malade; il est amoureux certainement, parce que d'ordinaire il est d'une exactitude extrême.
5/i LETTRES A ALFRED DE MUSSET
Maïs quand l'amour le tient, il est impossible d'en obtenir le moindre souvenir. Je le connais de longue date et je sais ce que j'ai souffert d'inquiétudes affreuses pour mon fils quand monsieur roucoulait tranquillement.
Pagello a mis toutes ses pauvres roba au montde-piété. Je dois deux cents francs à Rebizzo et ne veux rien emprunter de plus. La semaine prochaine, il faudra que je fasse des économies sur mon estomac, car il m'est odieux de recevoir tout de la main d'autrui.
Tout cela me serait à peu près égal, s'il n'y avait pas moyen de l'éviter. Mais, quand j'ai travaillé, quand j'ai gagné et touché mon salaire et que, par la négligence d'un ami, je suis forcée de l'attendre indéfiniment et de demander l'aumône, cela me met un peu en colère. Je vais retirer toutes mes affaires des mains de Boucoiran, parce que je vois bien que ce retard d'argent n'est pas un simple accident, mais l'effet d'un oubli décidé. Sans cela, je ne serais pas depuis deux mois dans l'ignorance absolue de ce qui concerne mon fils. J'ai écrit à Papet, mais il est peut-être au pays. Paultre n'est pas d'un caractère exact et je ne suis pas assez liée avec Sainte-Beuve pour le prier de s'ennuyer de moi à ce point-
là. Mon frère est parfaitement indifférent à tout ce qui me concerne, mon mari voudrait bien me savoir crevée. Toi tu vas quitter Paris, il va falloir que je retombe nécessaire- j ment dans les mains de Planche, sinon de près, j du moins de loin, ce qui sera encore pis, car ; les cancans recommenceront sur notre préten- } due passion. Je suis dans un chagrin et dans une irritation que je ne puis te dépeindre, mais que tu comprendras, toi qui as une mère et qui sais ce qu'elle a eu à souffrir dans sa vie.
Adieu, mon enfant, brûle ce billet de mauvaise humeur et pardonne-moi de te parler de mes ennuis; mais pour l'amour de Dieu, va voir mon fils, dis-moi comment il est, s'il se souvient de mon nom, s'il a figure humaine. Je rêve toutes les nuits qu'on m'apporte son squelette ou sa peau toute sanglante. Quelle vie I J'ai bien envie d'en finir, bien envie, bien envie! Tu es bon et tu m'aimes.
Pietro aussi, mais rien ne peut empêcher qu'on soit malheureux. Occupe-toi aussi de cet argent, que je paye au moins mes dettes. Ce sera un chagrin de moins. Peut-être la lettre de Boucoiran s'est-elle perdue à la poste. Il faudrait alors qu'il fît faire vite, vite, une
autre cambiale^ au banquier sur Papadopolî.
Il y a un temps infini que je lui demande si Ton est content de mon fils au collège, s'il a vu ses notes ; pas de réponse. Aie la bonté de savoir cela au moins par Sainte-Beuve qui voit souvent M. Gaillard.
1 5 juin i834.
Mon enfant, je suis fâchée que tu aies si mal compris la lettre que j'écrivais à Planche. Je ne le priais pas de te ménager, ce me semble. Je lui ordonnais de respecter mes paroles et de ne pas s'en servir au rebours de la vérité et de mes intentions. J'aurai de vive voix avec lui une explication plus dure que ma lettre, non pour te défendre auprès de lui, mais pour me plaindre d'un tort très grave de lui envers moi, et s'il ne s'en lave pas bien, je ne le lui pardonnerai jamais. — N'en parlons plus, c'est un fait qui m'est personnel et dont j'aurai raison. — J'ai fixé mon départ d'ici au