I . Ici une coupure de onze lignes
Voilà ce que c'est que la misère. On a beau s'en moquer, avoir un corps de cheval pour la supporter, un courage d'esclave pour le travail, elle vous avilit, elle donne le droit aux butors qui ont de l'argent de vous insulter et de vous plaindre. J'ai toujours porté la mienne hardiment et fièrement, parce que j'ai dans le bras de quoi me passer des trésors de M. DemidofiT; mais une combinaison malheureuse, un sot hasard, la néghgence d'un employé de la poste m'exposent à recevoir un affront, si affront il y a pour un orgueil aussi légitime que le mien, mais du moins une souillure, une fange dégoûtante que l'on jette devant moi pour m'empêcher de passer. Ce sont de ces choses-là qui me donnent le spleen et qui réveillent mon idée de suicide, la triste compagne cramponnée après moi. Mais il ne faut pas, mon enfant, que cela t'inquiète. Il est probable qu'elle me suivra toujours sans me faire aucun bobo, car, après tout, je n'ai ici aucun chagrin de cœur, et si j'ai pu résister à ceux que j'ai éprouvés par le passé, il est probable que les contrariétés et les dégoûts de la vie matérielle n'auront pas plus de pouvoir que les douleurs de l'amour et de l'amitié. Ma dernière lettre a dû te rassurer.
Je serais un monstre si je trouvais un sujet de plainte contre Tami auquel tu m'as confiée. C'est un ange de douceur, de bonté et de dévouement. J'aime la vie quand je suis dans mon bon sens; mais tu sais qu'il y a dans les choses extérieures des sujets de contrariété si poignante qu'ils nous en font sortir. J'ai donc des mauvais jours quand le mauvais destin me persécute. Mais le destin a aussi ses bonnes lunes et j'espère que je viens d'entrer dans une de celles-là. Je suis rassurée sur mon fils, j'ai de bonnes nouvelles de ma fille, je ne dois plus un sou à Venise et le mois prochain tout sera payé à Paris si Bidoz
ne me fait* au mois d'août,
j'embrasserai mes enfants.
Tu as donc bien raison de te dire que mon bonheur a pris sa source dans tes larmes, non pas dans celles de ton désespoir et de ta souffrance, mais dans celles de ton enlhoursiasme et de ton sacrifice. Tu aimeras peutêtre mieux par la suite, tu auras peut-être un caractère plus égal et plus heureux, mais tu ne seras jamais plus grand que tu ne l'as été dans ces tristes jours. N'en déteste pas la mé-