‹ Lettres à Alfred de Husset et à Sainte-BeuveChapitre 47 sur 55 · I. Le Secrétaire Intime · texte numérisé non relu

I. Le Secrétaire Intime

l/io tETTRES A SAINTE-BEUVE

tance. La seule pensée que j'y aie cherchée, c'est la confiance dans l'amour présentée comme une belle chose, et la butorderie de l'opinion comme une chose injuste et bête.

J'avais, comme vous l'avez très bien aperçu, commencé celte histoire de Saint-Julien dans d'autres vues, et les deux corps se joignaient fort mal. Je l'ai donc retirée pour en faire le commencement d'une historiette toute rustique, et j'ai mis dans la bouche de mon secrétaire intime, dans le courant de son séjour à Monteregale, un récit de sa jeunesse où j'ai tâché de tracer son humeur d'une manière qui s'harmonise mieux avec la suite. Je ne suis pas de votre avis sur deux choses : d'abord l'amour que Quintilia devrait avoir, selon vous, pour lui ; ensuite l'indulgence qu'elle devrait avoir à la fin. Je crois que dans l'un et l'autre cas ce serait altérer le caractère étourdi, mais probe et ferme, que je veux donner à ma princesse. Seulement je profiterai encore de vos objections, qui sont bonnes par elles-mêmes : je me chargerai, moi conteur, ou bien quelqu'un de mes personnages, d'avouer au lecteur que la Cavalcanti n'est pas sans imprudence et sans tort. C'était bien là mon idée, en la montrant et si sage et si

LETTRES A SAINTE-BEUVE l4l

folle; maïs votre remarque me prouve que je ne l'ai pas assez expliquée. — Je ferai attention aussi, en corrigeant les épreuves, aux expressions louches et aux mauvaises constructions que vous m'avez signalées. Merci donc mille fois, mon ami, et pour vos utiles avis et pour la peine que vous avez prise pour m'obliger, et pour ce que vous me dites de Béranger Tout cela me sera salutaire, et en outre il m'est bien doux de trouver en vous toujours le zèle et l'amitié que je réclame toujours avec confiance sans crainte d'être indiscrète. Moi, je ne vous rendrai jamais la pareille en avis judicieux et en critiques sages, mais au moins j'aurai la même affection et le même dévouement à votre service. Adieu, mon très cher. Musset vous donne la main, et moi aussi de tout cœur. Portez-vous donc bien, et donnez-nous donc bientôt ce beau livre dont le commencement m'a charmée.

Tout à vous.

Mardi.

l4a LETTRES A SAINTE-BEUVE

Paris, septembre i834.

Mon ami,

Je vous remercie de voire aimable envoi.

Je vous offrirai Jacques^ aussitôt que Finflexible Buloz voudra bien m'en donner un exemplaire. Je ne vous ai pas vu, pour ainsi dire; ces saints-simoniens se sont mis entre nous; j'avais pourtant bien à vous parler. Je suis triste à la mort, et je ne sais pas vraiment si je sortirai de cette affreuse crise du sixième lustre. Venez me voir ce soir, si vous pouvez. Je vai? partir : je veux vous dire adieu. Apportez-moi quelques bonnes paroles de consolation et d'amité.

A vous.

Mercredi.

Nohant, il 4 septembre i834*

Je veux vous dire, mon ami, que j'ai lu votre livre, bien tard sans doute; mais j*ar—

rîvc d'un pays perdu où j'étais tombée dans l'abrutissement le plus complet. C'est ici enfin que j'ai trouvé un peu de repos, sur la lisière de la Vallée-Noire, dans mon pays, au milieu de mes camarades et de mes amis, auprès de mes enfants : là seulement j'ai pu lire, et le premier livre que j'ai ouvert a été le vôtre. Ce que vous m'en aviez confié ne m'était pas sorti de la mémoire, et j'en savais les moindres détails : néanmoins j'ai voulu tout recommencer, et je veux vous dire comment je l'ai fait. Un de mes amis, un des meilleurs, homme grave, triste, vertueux, admirable, tenait le livre et lisait à haute voix : les autres écoutaient rehgleusement, étendus sur l'herbe ; les enfants jouaient, mais en se parlant bien bas, pour ne pas nous déranger, et je fumais pour avoir les idées plus nettes et mieux entendre. Je ne crois pas qu'aucune lecture m'ait émue autant que celle-là. Je ne vous connaîtrais pas du tout, que c'eût été même chose quant à l'admiration que j'ai ressentie; mais cette longue histoire si belle, si vraie, si triste, racontée par vous, m'a touchée profondément. Le lecteur a une voix lente, uniforme et profonde qui semblait faite exprès pour le style d'un pareil récit, sa

l44 LETTRES A SAINTE-BEUVE

figure, son caractère, tout ce que sa vie offre de grandeur et de souffrance, Texiérieur et rintérieur, tout le rendait digne d'être votre interprète, et je me flatte que nulle part vous n'avez été mieux lu et mieux entendu.

Si je me laissais aller à mes émotions et à mes sympathies, je vous dirais que Volupté est une œuvre parfaite. A en juger sévèrement et froidement, je crois pouvoir encore vous dire que c'est le plus beau roman qui existe dans notre littérature nouvelle. L'ordre, la marche, l'enchaînement, le développement, le dénouement, sont dans leur cours paisible et simple d'une évidence, d'une clarté, d'une nécessité admirables. Les caractères sont d'une pureté et d'une beauté sublimes. Il n'est pas un rôle négligé : ceux même qui apparaissent le moins, mademoiselle de Liniers, madame de Cursy, sont encore des figures frappantes et qu'on n'oublie jamais. Ce que j'admire et chéris dans . ce livre, c'est que toutes les figures sont belles, même les moins belles, car madame R... pourrait encore être aimée de nous après qu'Amaury s'est plaint d'elle et nous a raconté ses travers. Il semble qu'Amaury ne puisse peindre qu'à la manière de la vieille Italie chrétienne, qui ne chei-

LETTRES A SAINTE-BEUTE 1^5

chait le vrai que dans le beau, et qui n'étudiait la nature que dans sa perfection. C'est un cadre où des vierges, des saints et des anges se présentent avec diverses expressions, mais dont chaque tête est un type de grâce ou de beauté.

Le caractère qui me plaît le mieux, parce qu'il est peut-être absolument neuf en littérature, et qu'il est profondément vrai dans la vie, est celui de M. de Couaën. Le fait de l'art était de le revêtir, comme vous l'avez fait, d'une beauté si austère, et d'une tristesse si imposante. Pour ma part, je vous remercie de cette création, et tous mes amis delà Vallée-Noire, qui sont peu littéraires mais qui sont gens de bon cœur et de bon sens, se sont prosternés devant elle.

Je n'ai rien lu de plus adorable que le portrait des deux enfants, la chanson d'Arthur, le Jasmin, etc. Vous auriez souri en nous voyant tous pleurer sa mort, et ensuite celle de sa mère. Comme vous savez faire aimer vos personnages I Voilà ce que personne ne sait bien, et ce que je veux étudier de vous.

Je veux vous dire maintenant l'impression qui m'est restée de cette lecture et dans quel

l46 LBTTHB8 A SAIMTE^BEUVB

état d'esprit elle m'a laissée pendant plusieurs jours. Faites attention qu'il n'est plus question de juger le roman, qui me paraît sans reproche en tant que roman, c'est-à-dire histoire vraie ; je m'en prends maintenant aux idées premières, au choix du sujet et, en cela, il ne m'a laissé que tristesse et découragement. J'ai cherché longtemps pourquoi, et peut-être l'ai-je enfin trouvé. C'est un livre trop spécial. Il intéressera et charmera tout le monde, mais il ne sera vraiment utile et profitable qu'aux dévots. C'est une bien petite fraction du monde inteUigent que la fraction cathoUque et je voudrais qu'une si belle œuvre pût donner secours à toutes les intelligences. C'est vous dire combien j'estime le livre, et combien je le croirais propre à remuer la Société, s'il ne se restreignait dans le cercle particulier de ce qu'on pourrait appeler maintenant en France une coterie. Il est vrai qu'Amaury démontre par des raisonnements excellents et admirables que la grossière volupté des sens est funeste aux hommes intelligents de toutes les religions, que c'est l'homme moral et non pas seulement Thomme pieux qu'elle tue ou flétrit, mais Amaury, élevé dans la croyance romaine et rentrant dans

liETTRES^A SAINTE-BEUVE 1^7

BOn sein par un pacte aussi formel que l'ordination, a bien moins de pouvoir sur la foule que vous, Sainte-Beuve, qui n'êtes ni dévot ni prêtre, en auriez si vous parliez du fond de votre grenier de poète. Je n'aime point ce séminaire où l'âme agitée va se retremper et se raffermir. Cela est beau dans le poème et produit une tristesse solennelle et profonde ; mais vous vous souvenez bien que, quand j'écrivais Lélia, je me reprochais amèrement de faire un livre inutile ; je craignais même qu'il ne fût dangereux, ce qui était une fatuité bien gratuite. Vous n'avez ni l'un ni l'autre de ces reproches à vous faire pour Volupté; mais c'est moi qui vous fais le reproche d'avoir écrit un livre sublime sur un sujet qui en paralyse les effets. Que les autres fassent ce qu'ils veulent, mais vous, mon ami, il faut que vous fassiez un livre qui change et qui améliore les hommes, entendez-vous?

Vous le pouvez, donc, vous le devez. Ah I si je le pouvais, moi, je relèverais la tête et je n'aurais plus le cœur brisé ; mais en vain je cherche une religion : sera-ce Dieu, sera-ce l'amour, l'amitié, le bien public? Hélas! il me semble que mon âme est organisée pour recevoir toutes ces empreintes, sans que l'une

ll\8 LETTRES A SAINTE-BEUVE

efface l'autre. Mais trouverai-je jamais un an, ou seulement un mois, dans ma triste vie pour sentir tout cela sans amertume, sans doute, sans effroi? Voyez Lélia? Il y a de tout, et il n*y a rien ; dans Jacques, l'amour est placé sur un autel et l'abnégation se prosterne devant lui, mais le sentiment religieux pâlit et s'efface. Qui peindra le Juste tel qu'il doit, tel qu'il peut être dans l'état de notre Société ? Voila ma grande préoccupation, voilà ce que je demande aux hommes de génie et aux hommes de bien. N'êtes-vous pas l'un et l'autre? N'avcz-vous pas senti ce qu'est la justice selon le Dieu de tous les hommes en écrivant ces grandes pages d'Amaury? Si je le sentais comme vous, si j'avais dans l'esprit celte fermeté qui manquera peut-être toujours ix une femme, et cette sainteté consciencieuse du cœur qui manque à presque tous les hommes, je voudrais le dire et l'enseigner.

Je m'embarrasse peu, pour mon compte, des combats de la chair avec l'esprit, et, si j'étais lecteur seulement, je m'étonnerais autant d'Amaury se plaignant du trop de plaisirs humains, que de Lélia déplorant leur absence. J'admets la poésie de l'une et l'autre y invention, parce que toute situation excès—

LETTRES A SAINTE-BEUVE l[\Q

sive est poétique; mais je ne la crois vraie que passagèrement. Le temps, le hasard, mille circonstances nécessaires ou imprévues altèrent la singularité rigoureuse d'un caractère ou d'une organisation. Le vice d'Amaury me semble bien guérissable sans Taide du cloître et du serment ; lui-même sait le remède lorsqu'il cherche le ciel et la terre dans l'amour d'une seule femme. Si le hasard la lui eût présentée, il ne fût point entré au Séminaire. Ce n'est pas sa faute, c'est celle des choses qui a fait avorter ses tentatives vers l'amour pur. Les combinaisons malheureuses, les devoirs de l'amitié envers madame de Couaën, le caractère antipathique avec madame R...

répandent sur sa destinée un grand intérêt ; mais je suis fâchée que cet homme désolé n'ait d'autre consolation que celle de l'église romaine. Et ne sommes-nous pas tous désolés, ici d'un excès d'attachement, ici d'un excès de détachement ; ceux-ci par le ravage d'une vie trop émouvante, ceux-là par l'ennui et le vide d'une vie comprimée? M. de Couaën, se consolant de la perte de son fils, de sa femme et de toutes ses espérances, par la croyance catholique, me choque. Tout ce que lui dit Amaury est bien beau, mais

l5o LETTRES A SAINTE-BEUVE

sommes-nous encore au temps des miracles ?

Je vous déclare qu'à la place de M. de Couaën je me brûlerais la cervelle.

Pour en revenir à votre livre (car vous voyez que je ne vous parle pas de celui-là, mais d'un autre qu'il faut faire), je vous ferai le reproche contraire à celui que vous m'avez fait pour Lélia. Je trouve le vôtre trop peu sévère. Vous trouviez le style trop sévèrement châtié. Suis-je entrée dans un mauvais système ? Ce n'est pas qu'il soit négligé ni lâche, tant s'en faut : il est toujours chaud et vigoureux ; mais selon mes idées actuelles, il donne accès à trop de mots impropres, à trop d'images qui toutes ne sont pas justes, à des tournures de phrases trop obstinément explicatives. L'un de ces défauts me semble la conséquence inévitable de l'autre. Si vous sentiez que votre image est bien saisissante, vous n'y reviendriez pas pour l'expliquer. Ce reproche ne s'adresse qu'à certaines parties : la plupart du temps vous amenez le mot juste, l'image frappante ; quelquefois c'est tout à côté. Je ne peux pas souffrir que le mot propre à l'idée seulement s'applique à l'objet de la comparaison : un phoque obscur, un ro^ cher absurde ne me semblent présenter qu'un

LETTRES A SAINTE-BEUVE l5l

sens grotesque. Et tout auprès de cela, il est des images sublimes : celle du pèlerin frappant aux portes des tours d'ivoire est tracée et rendue comme Dante, lorsque Dante tombe juste. D'autres fois, trois mots présentent une image éblouissante de force et de vérité : Je me roulais dans les épines comme le sanglier qui s'excite à la colère. Cent autres de ce genre sont tellement belles que personne ne les trouverait : cent autres sont si excessives et si obscures qu'on les croirait ajoutées par une autre main. Moquez-';ous de moi si vous me trouvez pédante, et. si vous trouvez que mon style est devenu trop sec, dites-le-moi aussi en vous expliquant comme j'essaye de m'expliquer avec vous. Nous gagneions l'un et l'autre à commenter nos avis divers, et nous en profiterons au moins quelque peu.

C'est dans la partie lyrique de volupté, dans les beaux chapitres à la manière de Saint- Augustin, que je trouve le plus des défauts que je vous reproche. Je trouve aussi ces chapitres trop longs et trop souvent ramenés. Je sais qu'ils font le poème clair et le caractère principal complet; je sais qu'ils sont beaux par eux-mêmes ; je sais encore que cette différente manière de dire qu'on y remarque et

l52 LETTRES A SAINTE-BEUVE

qui fait contraste avec la clarté coulante du récit (la pureté et la force des passages politiques établissent une troisième manière, très remarquable aussi), je sais, dis-je, que ce style abondant, onctueux et souvent incorrect et singulier des réflexions, jette sur le reste un grand effet de réalité ; mais c'est un cadre un peu rembruni et qui devient morne à force de persévérance dans les idées. C'est une paraplirase où les images sont trop forcées d'abonder pour couvrir la fixité de la pensée. Ce défaut est bien plus prononcé dans Lélia, et j'ai remarqué que l'image de la mer, de la barque et des rocliers, y était habiUée de trente-cinq ou quarante manières différentes. Calme, tempête, écueils, phares, écume des flots, cela devient fort insipide, et cette peinture de marine doit sortir par les yeux.

Je vous répète peut-être ce que les journaux vous ont déjà dit beaucoup mieux que moi.

Je vous en demande pardon : je suis devenue aussi peu littéraire qu'une ouaille (on dit ainsi dans notre patois pour dire un mouton). Je vous dis ce que je pense, et vous supplie de jeter ma lettre au feu, et de me garder le secret sur l'impertinence que j'ai de vous

LETTRES A SAINTE-BEUVE l53

l'écrire. Je crois que vous êtes la première et la seule personne à qui j'ai dit ou veuille dire tout ce que je pense de son œuvre; j'aime bien mieux louer sans réserve ce que je trouve mauvais, ou condamner sans examen ce qui me déplaît; c'est bien plus commode; mais comme mes observations critiques consistent en cinq ou six mots confiés a cinq ou six personnes, mes perfidies ou mes injustices ont peu de conséquence. Sachez-moi quelque gré d'avoir osé vous parler de vous sans craindi'e d'être ridicule, vous blâmer sans craindre de vous offenser, et vous louer sans craindre de vous faire révoquer ma sincérité en doute.

Je vais à Paris dans quelques jours, j'y veux arranger mes affaires et me mettre en mesure de quitter le monde sans faire de dérangement autour de moi. Je suis assez sérieusement malade pour penser que j'ai peu de temps à vivre ; cette idée m'a rendu beaucoup de calme. Je viendrai finir dans mon pays, au milieu de mes compagnons d'enfance, qui, s'ils ne m'aiment pas tous extrêmement, sont du moins habitués à me supporter comme je suis. J'espère que je vous verrai, ne fût-ce qu'une heure, pour vous faire mes adieux, Personne n'en souffrira, n'est-ce pas? Per-

l54 LETTRES A SAINTE-BEUVE

sonne n'aurait l'injustice d'interdire à deux amis qui ne se reverront plus^ une dernière poignée de main; ce ne serait pas bien.

Adieu, mon ami; puissiez- vous trouver, après tous les tourments de la jeunesse, celte sérénité qui règne dans les dernières pages de Volupté! dites-nous votre secret; car enfin vous n'êtes pas prêtre I Moi, je suis tranquille aussi, mais le calme des morts ne profite pas aux vivants. Je vous ai écrit deux ou trois fois de Venise, et une fois entre autres, une énorme lettre : j'ai tout jeté au feu. Je n'ai jamais eu la force de parler de mes chagrins, même à vous, mon excellent ami.

Fout à vous.

Si vous m'écrivez, écrivez-moi quai Mala— quais.

Paris, novembre i834.

Mon ami.

Je voudrais vous voir et causer avec vous tête-à— tête ; cela est impossible chez moi.

Soyez assez bon pour aller au collège Henri IV

LETTRES A SAINTE-BEUVE l55

demain, de midi et demi à une heure; demandez mon fils, je serai avec lui. De là nous irons faire un tour sur la place Sainte-Geneviève, et, en une demi-heure je vous expliquerai ma situation et vous demanderai un conseil. J'ai une question de vie et de mort à trancher. Aidez-moi.

A vous.

Lundi soir.

Paris, a 5 novembre i834«

Voilà deux jours que je ne vous ai vu, mon ami. Je ne suis pas encore en état d'être abandonnée, de vous surtout qui êtes mon meilleur soutien. Je suis résignée moins que jamais. Je sors, je me distrais, je me secoue, mais en rentrant dans ma chambre, le soir, je deviens folle.

Hier, mes jambes m'ont emportée malgré moi; j'ai été chez lui. Heureusement je ne l'ai pas trouvé. J'en mourrai. Je sais qu'il est froid et colère en parlant de moi ; je ne comprends pas seulement de quoi il m'accuse à

l56 LETTRES A SAINTE-BEUVE

propos de je ne sais qui. Cette injustice me dévore le cœur; c'est affreux de se séparer sur de pareilles choses.

Et pas un mot, pas une marque de souvenir 1 11 s'impatiente et il rit de ce que je ne pars pas. Mais, mon Dieu, conseillez-moi donc de me tuer, il n'y a plus que cela à faire.

Venez me voir aujourd'hui, à quatre heures, ou demain à la même heure ; j'ai séance chez Delacroix pour ce portrait de la Revue [des Deux Mondes], et je ne veux pas rester chez moi le soir. J'aimerais mieux jouer aux dominos dans un café, que de passer une heure de l'apfès-dîner chez moi, au risque d'être seule. Seule 1 quelle horreur!...

Paris, a8 novembre i834.

Tâchez, mon amî, de venir me voir aujourd'hui. Je vous espère et ne vous écris que pour en être sûre. Je n'ai plus même l'espoir de terminer doucement cet amour si orageux

et si cruel. Il faut qu'il se brise et mon cœur avec I

Il faut de la force, donnez-m'en ; ne cherchez plus a me faire espérer, c'est pire. Ne vous ennuyez pas trop de mon désespoir; j'en ai tant, que je ne peux pas le porter.

Jeudi.

Nohant, fin de i834.

Mon excellent ami,

J'aurais dû vous écrire plus tôt, mais vous comprenez bien qu'il m'a fallu quelques jours pour reprendre ma pauvre tête et pour comprendre où m'avait conduit cet affreux cauchemar.

Mon réveil ici a été assez doux. J'ai retrouvé mes chers camarades aussi bons pour moi qu'à l'ordinaire, maïs mon vieux cœur, hélas I est bien las, et bien flétri. Je ne crois pas qu'il se relève de si tôt.

Alfred m'a écrit une petite lettre assez affectueuse, se repentant beaucoup de ses violences. Son cœur est si bon dans tout cela!

Je lui ai envoyé, pour toute réponse, une

l6o LETTRES A SAIÎÎTE-BEU VE

souffert et je suis bien assez résignée à l'avoir perdu.

Adieu, je suis à peu près idiote, mais j'en reviendrai. Je vous embrasse de tout mon

cœur. Vous portez-vous bien? Etes-vous heureux? Oui, vous êtes aimé!

Pensez quelque fois à moi et priez le bon Dieu pour votre jiauvre vieux ami George.

La Giiâtro (Indre), poste restante.

Mon ami,

Je vous en veux un peu, il faut que je vous le dise. Vous m'avez bien abandonnée durant ces tristes semaines, quand je me débattais entre la vie et la mort. Vous me disiez bien que vous ne pouviez rien pour moi, et je sais aussi que personne ne peut accomplir la tâche de son frère; à chacun la sienne. Mais vous savez, vous, qu'il m'eût été doux et consolant, si non fortifiant et salutaire, de vous voir de temps en temps. Or, vous m'avez quittée comme une lépreuse de malheur que j'étais.

LETTRES A SAINTE-BEUVE l6l

Je VOUS embêtais y convenez-en? Je comprends bien cela. Vous avez peut-être souffert les mêmes maux, ou pires encore dans votre vie, et, sachant l'insuffisance des amitiés humaines, vous vous êtes retiré, croyant que d'accorder une larme ou une jîoignée de main, c'était une consolation puérile, un don indigne d'un intérêt qui voudrait tout guérir d'un mot, et qui s'afflige de savoir qu'il ne le peut. Eh bien, vous vous êtes exagéré beaucoup la force et la virilité de ma douleur en vous disant tout cela. Je ne suis qu'une femme, et les petites consolations vont souvent mieux aux êtres puérils, que les grands services et les fortes leçons. Me trouver seule dans ce malheur, sans entendre parler de vous, sans entendre prononcer votre nom, m'a beaucoup découragée. Si je vous avais vu seulement entrer et sortir, sans pouvoir vous dire autre chose que quelques mots échangés à la porte, c'eût été encore beaucoup pour moi. Les visites que je reçois de plusieurs personnes que j'estime et qui me plaisent, sont des distractions pour mon esprit; mais les vôtres en eussent été de bien bonnes pour mon cœur.

Vous n'êtes pas pour moi quelqu'un qui parle chez moi et qui m'occupe une heure ou deux ;

l62 LETTRES A SAINTE-BEUVE

je sais qu'en rentrant chez vous, vous pensez à moi, et le soir, en me couchant, bien triste, bien brisée et bien seule, je me dis : « Au moins quelqu'un prie peut-être pour moi dans ce moment-ci et demande à Dieu de m'accorder ce que je ne sais pas obtenir. »

Enfin, vous avez eu tort; vous ne le ferez plus, n'est-ce pas? Je vous écris et vous parle de mon triste moi y pour vous prouver que malgré mes plaintes, je suis encore sûre que vous m'aimez et que vous me plaignez. Encouragez-moi, à présent; j'ai eu fort tort, il est vrai, mais je sais fort bien ce que je devais faire, et je suis partie avec la conscience que si je laissais quelque amertume derrière moi, elle était, pour le coup, tout à fait injuste et égoïste. Je suis très calme et je vais travailler à rester ainsi le plus qu'il me sera possible, afin que si l'orage me reprend sur son aile, un beau matin, j'aie au moins recouvré des forces pour lui résister. Je travaille beaucoup à des choses calmantes comme Valentine, (Je dis calmantes pour moi). Puis, mon intention est d'aller à Genève, de faire à pied et seule, le tour de la Suisse, et puis après, nous verrons bien. Mais c'est assez d'arrêté pour le moment. Les convalescents qui se remettent

LETTRES A SAINTE-BEUVE l63

au travail doivent commencer par de petites tâches.

Qu'est-ce que vous écrivez? Faites donc un livre qui me prouve bien évidemment quelque chose de possible et de bon pour moi, et je vous donne bien ma parole que, fut-ce d'aller conquérir la Chine, je le ferai. Mais, mon Dieu, que faire de notre force? Où la mettre? Quel emploi avez-vous trouvé à la vôtre? Dites donc, dites donc vite. Vous n'êtes pas de ceux qui peuvent répondre : (( Moi je n'en ai pas. Je n'ai pas envie de courir parce que je n'ai pas de pieds. » Vous avez mis quelque part, dans quelque tabernacle sacré, dans quelque astre mystérieux votre jeunesse, vos doutes, vos douleurs. Estce donc vraiment dans cette religion chrétienne? Mais comment faire pour entrer dans ce temple? Chaque fois que je passe devant la porte, je m'agenouille devant cette divine poésie, vue de loin. Mais, si j'approche, je n'y vois plus ce que je croyais être là exclusivement. Ce n'est plus qu'une face de ce que je cherche. Je voudrais trouver mon Dieu tout entier dans sa majesté et dans sa gloire, et me prosterner, et n'avoir pas d'autres êtres de mon espèce autour de moi pour me

l64 LETTRES A SAINTE-BEUVE

dire : « C'est lui! » car alors j'en douterais.

Ah! que vous êtes heureux! quel crime ai-je commis pour être condamnée au rôle du Juif errant? Vous dites que vous souffrez et que vous savez souffrir. Eh! je le sais aussi bien que vous. Je parie même que vos douleurs me sembleraient bien plus légères qu'à vous, si j'avais ce que vous avez pour vous en consoler, si je pouvais me recueillir une fois, un seul instant par jour et dire, en adorant quelque chose : «Voilà ce dont je ne peux pas douter! »

Mon Dieu, vous me répondrez que vous avez mené, par l'esprit du moins, une meilleure vie que moi, que vous n'avez pas prodigué et dépensé votre cœur, que vous n'êtes pas descendu dans la fosse aux lions. Ceux qui en sont sortis à demi dévorés resteront-ils ainsi mutilés et rampants toute leur vie?

Mais, tenez, il me vient souvent dans l'idée (et c'est une espèce de consolation que je me permets) que la cause pour laquelle les âmes passionnées subissent leur martyre en ce monde, est une noble et sainte cause. Aimer, c'est, de tout ce que nous connaissons, ce qu'il y a encore de plus large et de plus ennoblissant; c'est là qu'on trouve encore la

LETTRES A SAINTE-BBUVE l65

volonté et le pouvoir de se sacrifier. Malheur à ceux qui repoussent le sacrifice et qui forcent une âme en feu à se reprendre et à s'éteindçe. Ceux-là sont les bêtes féroces qui déchirent le patient; mais le Dieu pour qui le martjre s'accomplit n'en est pas moins digne de bénédictions, et ceux qui le blasphèment en mourant sont des lâches. Bahl vive l'amour quand même! Nos douleurs ne prouvent pas plus contre lui, que les nuages de la nuit contre l'existence et la beauté des étoiles I

Adieu, mon cher directeur. Il court par le monde un bruit que vous allez vous faire prêtre. En vérité, je le voudrais bien. J'irais me confesser à vous, et j'aurais beau vous ennuyer, vous seriez forcé par votre ministère de m'entendre et de me consoler. Ma foi, votre exemple me donnerait envie de me faire religieuse. Mais j'aurais soin de me faire bien enfermer, car je ne répondrais guère de ne pas sauter quelquefois par les fenêtres, en entendant sonner le cor et galoper les chevaux.

Adieu, mon excellent ami, écrivez-moi.

Tout à vous de cœur.

Poste restante. La Châtre (Indre).

l66 LETTRES A SAIMTE-BEUVE

Nohant, fin mars i835.

Mon ami,

Quoique tout mon temps se passe à vous demander de l'aide, et le vôtre à me répondre que vous ne pouvez m'en donner, votre manière de me refuser me donne tellement ce que je vous demande que je ne me lasserai pas d'y avoir recours. Vos humbles retours sur vous-même, au sein d'une existence si belle et si noble que vous avez su vous faire, me disposent plus que tout au monde à chercher le sentier qui vous mène au repos, car si vous prêchiez avec l'orgueil de la vaine sagesse, je ne croirais point. Je comprends bien toute votre conduite avec moi et ne vous en veux plus du tout (quoiqu'il y ait deux ou trois mots au milieu de vos prétextes qui n'ont pas le moindre sens entre nous deux).

Pour tout le reste, vous avez raison si parfaitement dans vos remontrances, que je vous remercie de tout ce que vous avez fait et de tout ce que vous n'avez pas fait. Je vous remercie surtout de cette bonne lettre

que VOUS avez bien voulu m'écrire et qui ne sera pas stérile, soyez-en sûr. Ne plaignez donc pas votre peine quand il vous viendra le loisir de m'en écrire d'autres, car ce n'est pas du temps perdu pour votre religion, laquelle, je le sens, consiste à chercher le bien pour vous-même et pour les autres.

Dans le silence de ma retraite, je suis plus capable de recueillir le bon grain de votre parole que je ne Tétais au miKeu de mes orages et de mes agonies. Vous avez donc bien fait de me réserver votre bonne volonté et votre bénédiction absolutive pour le jour où je rentrais dans la vie. Sachez bien que c'est un grand bonheur pour moi que ce retour de votre intérêt et de votre protection. Depuis que j'ai reçu votre lettre, je l'ai toujours dans ma poche, et, à l'heure où je vais voir mes jacinthes et mes pervenches dans le jardin, je m'assieds sur un banc que Maurice m'a fait aux vacances dernières, et je reHs vos reproches, vos flatteries, vos encouragements et vos avertissements. Votre lettre est un parfait modèle de bonté, de compassion et de talent qui donne l'envie de guérir et de consoler.

Vous y caressez mon amour-propre extraordinairement pour me faire avaler ensuite des

lC8 LETTRES A SAINTE-BEUVE

réprimandes bien méritées, et vous avez raison, car ma vanité aime beaucoup par instants a relire certaines lignes, après qu'elle a souffert en sentant la justice de certaines autres. Et, en résumé, j'arrive à une conclusion que moi seule suis en état de tirer sur moi-même ; c'est que ces éclairs de mon front, ces flammes du génie, ces forces passionnées de mon âme, toutes ces ardeurs et ces grandeurs que dans votre poésie (car vous êtes poète avant tout et malgré tout) il vous plaît d'appeler ainsi, ne sont que l'abus coupable, et le développement maladif de certaines facultés que Dieu m'avait données pour un meilleur usage. Cette conclusion me rend profondément triste, mais ne vous le reprochez pas ; c'est mon expérience qui la tire de vos louanges, c'est ma conscience abattue et consternée qui se charge de démêler la vérité de ces mensonges que votre amitié romanesque m'adresse en toute sincérité de cœur. Ahl j'y vois clair, à présent, soyez-en sûr, et c'est le châtiment de mes erreurs.

Mais il ne me découragerait que si j'étais bien sûre d'être incorrigible et inguérissable, or, voilà ce que je ne sais pas et ce que- je suis bien résolue de savoir, en mettant toute la force qui peut me rester à réparer le mal

que je me suis fait, si je le puis. Je verrai à me brûler la cervelle plutôt que de recommencer la vie que j'ai eue depuis deux ou trois ans. Mais j'espère, non que je sente en moi de grands éléments de succès, mais parce que le désir de réussir fait toujours espérer.

Ne croyez donc pas que le bah! qui se trouvait dans ma dernière lettre, en tête, s'il m'en souvient, d'une réhabilitation de l'amour, dans mes idées signifiât autre chose que la volonté de respecter le sentiment comme une belle et sainte chose, dont j'ai mal usé et dont on avait mal usé avec moi. Quant à la volonté de m'y rejeter par ennui ou par dépit, ne craignez pas que je l'aie; loin de là. L'idée même d'un amour tel que vous me le dépeignez m'apparaît comme un rêve qui ne se réalisera pas pour moi et que j'appliquerai toute mon énergie à ne point essayer de réaliser. Non, non, ni celui-là, ni l'autre, ni l'amour tendre et durable, ni l'amour aveugle et violent. Croyez-vous que je puisse inspirer le premier et que je sois tentée d'éprouver le second.^ Tous deux sont beaux et précieux, mais je suis trop vieille pour tous les deux.

C'est à cela que je n'ai plus (pour moi), ni foi, ni espoir, ni désir. Je ne peux affirmer

170 «iETTRES A SAINTE-BEUVE

rien de durable dans mes dispositions en général; mais je sens celle-là bien profonde; ce côté de ma vie est frappé d'une tristesse et d'une terreur qui ressemble à la mort et qui Test sans doute. Ce n'est donc pas de ce côté que se tournent mes regards, et, s'ils y vont jamais, ce sera avec plus de crainte et de timidité que vous ne pouvez m'en recommander.

Vous le croiriez si vous saviez ce que j'ai souffert dans l'espace de quatre ou cinq jours.

Cela ne m'empêchera pas de chanter des hymnes à ce dieu de ma jeunesse, que j'ai mal adoré et qui m'a foudroyée. Mais je chercherai ailleurs ma guérison et ma réhabilitation vis— à— vis de moi-même. Où? Je ne sais vraiment pas, et vous me faites une si juste et si terrible définition des transformations morales que je puis subir, sous le nom de cavalcades, que cela m'ôte l'envie de mettre le pied à l'étrier.

Mais au milieu de ce que vous m'ôtez d'illusions, en quelques paroles, il s'en trouve une qui m'a frappée particuUèrement : c'est celle d'abnégation, de sacrifice. Quoiqu'elle soit tout à fait dans le vague pour moi, puisque le désordre de mes idées présentes n'y permet pas d'application, elle ne laisse pas de me

faire une Impression profonde. Je vois bien que mon tort et mon mal sont là, dans l'orgueil avide qui m'a perdue. Tout, dans les choses extérieures (dans le monde ambiant, comme disait Geoffroy Saint-Hilaire), m'appelait à cette vie d'insouciance présomptueuse et d'héroïsme effronté. Mais je comptais sans la faiblesse humaine qui devait, à chaque pas que je faisais en avant, me faire reculer de deux. Ne vivant que pour moi et ne risquant que moi, je me suis exposée et sacrifiée toujours comme une chose libre, inutile aux autres, maîtresse d'elle-même, au point de se suicider par partie de plaisir et par ennui de tout le reste. Maudits soient les hommes et les livres qui m'y ont aidé par leurs so— phismes I j'aurais dû m'en tenir à Franklin, dont j'ai fait mes déUces jusqu'à vingt-cinq ans et dont le portrait suspendu près de mon lit me donne toujours envie de pleurer, comme ferait celui d'un ami que j'aurais trahi. Je ne retournerai plus à Franklin, ni à mon confesseur jésuite, ni à mon premier amour platonique pendant six ans, ni à mes collections d'insectes et de plantes, ni au plaisir d'allaiter des enfants, ni à la chasse au renard et au galop du cheval. Rien de ce qui a été

ne sera plus, je le sais trop. Je veux me résigner, et attendre que la Providence m'envoie naturellement quelque moyen de faire le bien. Je ne sais encore s'il en est, car cekiî qu'on est convenu d'appeler ainsi et que nous pratiquons tous plus ou moins, ne me paraît pas mériter un si beau nom. Mais, nous verrons!

Ce à qvioi je voudrais apprendre à renoncer volontairement et de bonne grâce, c'est à ma satisfaction personnelle. C'est un grand et rude travail dont je ne sais pas le but, mais qui doit en avoir un, et qui, s'il ne produit pas le bien, ne saurait produire le mal. Je vous dirai, si j'y réussis, quels effets il produit en moi, et si je me sens améliorer. Je voudrais donner à mes enfants une vieille more respectable. Si je n'y réussis pas, mon ami, soyez sûr que je ne laisserai pas ma vie traîner à la leur, comme un haillon. Vous avez cru souvent que j'adoptais certaines manières d'exister, parce que vous m'avez vue les regarder curieusement de près, les comprendre en les voyant, et les tolérer à force de me les expliquer. Vous ne savez pas ce que ma tolérante gaîté cachait de douleur et d'ineffaçable impression. J'ai ouï dire qu'on guérissait les jeunes gens du désordre en leur

montrant certains hôpitaux. Cela me paraît très possible, et, pour ma part, j'ai vu sans haine et sans mépris des grabats où je ne m'étendrai jamais, tant qu'il y aura un coin de terre pour m'enscvelir. Ma crainte n'est donc pas là. Elle est, depuis ces trois années, dans l'aspect d'une mort que je ne voudrais pas être forcée de me donner, car j'aime la vie, quelque mauvaise qu'elle soit. Maïs je saurais très bien y renoncer, si elle devenait honteuse pour mon fils, et nuisible à ma fille.

Ecrivez-moi donc, et ne craignez pas de me traiter franchement, et rudement, comme un homme si vous voulez, et certainement sans culte. Un culte à moi! Est-ce que j'y croirai jamais de la part d'un amant.^ Est-ce que de la part d'un ami je n'en rougirais pas? Hélas! ne me parlez pas comme à une reine sur son trône, mais comme à un roi qvii a fait des ordonnances I

Bonsoir, mon ami. Pardonnez-moi de vous écrire si longuement et de vous parler si obstinément de moi. C'est vous dire tout ce que je pense devons et ce que vous êtes pour moi, que de vous parler de mes maux, comme un malade à un médecin.

174 LETTRES A SAIHTE-BBUVE

i4 avril.

J'avais mis celle lettre dans un coin aussitôt après Tavoir écrite. J'ai si pauvre opinion de moi à présent que j'ai voulu attendre quelques jours avant de vous l'envoyer. J'ai assez bien passé cette semaine et l'autre. J'ai relu Franklin, j'ai causé avec un vieux ami qui est sage et heureux, et qui fait aussi ses délices du bonhonime Richard. Et puis, j'ai vu un grand ouragan d'hommes politiques qui ne m'a pas donné envie de faire une cavalcade dans ces idées-là, quoique ce soient de belles idées et des hommes beaux intellectuellement. Je suis contente du calme de mon esprit et du peu de part que je prends aux choses humaines en ce qu'elles ont de personnel à moi. Le besoin d'appui, qui m'a obstinément tourmentée jusqu'ici, se dissipe en présence des individus qui représentent ou qui prétendent représenter des théories. J'aime mieux attendre qu'une conviction quelconque me vienne, que de me la faire entrer dans le cerveau avec du vin de Champagne.

Bonsoir, mon ami. Je ne suis pas gaie, ni fîère. J'espère un peu. Voilà le temps qui devient magnifique; le mois prochain j'irai

LETTRES A SAINT^-BBUVE 176

en Suisse; je m'imagine que tout à fait seule et livrée à des habitudes de méditation journalière que n'interrompront pas à chaque instant mes joyeux camarades, je serai encore mieux. M'écrirez-vous quelquefois? Ne me dites pas que votre bonheur et votre vertu me feraient pitié si je voyais le fond de ces grands secrets. Dites-moi tout le contraire, quand même vous devriez exagérer un peu. Ahl si j'étais sûre que là vertu est ce que je l'ai rêvée autrefois, comme j'y retournerais vite! Moi qui me sens tant de forces dont je ne sais que faire 1 Mais où retrouver ce désir, cette foi et cet espoir.^

Priez pour moi, si Dieu vous écoute. Priez pour tous les hommes infortunés.

Tout à vous...

Indre, poste restante. La GMtre.

Paris, commencement de mai i84o.

Mon ami,

Je n'aurais rien pu dire comme vous, à l'endroit des tentatives grecques; à plus forte raison, rien de plus et de mieux.

Me permettrez-vous d'insérer textuellement votre lettre en vous nommant dans une note?

Je retranche seulement votre jugement sur Ballanche et je le passe à mon ordre dans le texte de l'article S parce que je ne sais pas s'il vous est agréable de le critiquer en personne dans ce moment-ci. Il y a aussi un mot de restriction sur Quinet que j'ai laissé chez vous, car c'est bien peu de chose, et le nommer après tous ces morts et ces vivants illustres est assez beau. Cependant, je le prendrai sur mon compte si vous voulez, et pour peu que l'insertion de cette lettre avec votre nom vous déplaise, dites-le-moi bien vite ; en corrigeant mon épreuve, je la retrancherai. Mais vraiment tout cela est bien utile à dire, et moi, je ne puis broder sur votre thème : je suis trop ignorante, et je njs puis m'emparer de votre érudition, de votre jugement, me parer de vos plumes en un mot.

Venez me voir un peu plus souvent. A présent que nous avons rebaptisé notre amitié

I. Il s'agit de Farticle sur George de Guérin, publié dans la Revue des Deux Mondes du i5 mai i84o. La lettre de Sainte- Beuve n'y fut pas signée de son nom, mais attribuée au contraire à un vieux ami de province . Depuis la mort du criti* que, elle a été réunie à ses œuvres dans le tome Jll des Premiers Lundis,

par une promenade au Bois, nous rêvasserons bien encore quelquefois ensemble, vous n'êtes pas devenu trop ganache et je ne suis pas si hanneton que vous pensiez.

A vous de cœur.

Pardon de mon griffonnage ; j'ai passé la nuit sur ces manuscrits et sur le mien qui est le plus indéchiffrable. Je n'y vois plus goutte.

Paris *.

Je ne vous ai pas remercié à l'instant même des jolis et des beaux vers que vous m'avez envoyés si vite et si gracieusement. J'étais très malade, et j'ai encore les doigts tellement goutteux que je ne fais que des pattes d'araignée, comme vous voyez.

Je vais écrire à M. Olivier pour le remercier, et vous voudrez bien vous charger de lui envoyer mon billet dans votre prochaine

I . Cette lettre, qui ne porte aucune espèce de date, doit avoir été écrite vers iSSg. En tout cas, elle est évidemment la première d'une nouveUe série, et renoue la correspondance interrompue par un de ces refroidissements dont Sainte-Beuve a parlé dans ses Portraits contemporains.

lettre. En attendant, venez me voir, si vous pouvez yid/ier en paroles une heure ou deux.

J'aurais bien des choses à vous dire, et que votre dernier écrit dans la Revue a éveillées dans ma tête; si tant est que j'aie une tête, ce dont je suis forcée de douter souvent.

Je n'en ai guère fait preuve en éprouvant tant de joie à vous retrouver, et je m'étais promis de n'avoir pas tant de cœur. Un si long chagrin et un si vif regret auraient exigé, logiquement, plus de rancune. Vous serez bien venu maintenant a me trouver extravagante, et je sais des gens qui me mépriseraient bien pour cela. Peu m'importe.

Si vous voulez être aussi jobard que nous sommes convenus de l'être, suivez l'exemple que je vous donne en ceci particulièrement.

Faites-moi souvenir que j'ai (outre votre article) à vous parler de trois choses, car en vous écoutant j'oublie ce que j'ai à vous dire.

Paris, 19 janvier i84i.

Si vous avez vraiment des remords et que vos craquements entament un peu votre gla—

cier, venez dîner avec nous aujourd'hui sans la moindre cérémonie et sans la moindre toilette ; ou tout au moins venez ce soir, en ours, si vous voulez, en pantoufles, en robe de chambre, causer au coin de mon feu avec madame Allart, qui est revenue à moi comme l'enfant prodigue, et qui est toujours prodigue d'esprit, d'érudition et de vie. Cela vous ranimera peut-être.

Moi je n'ose plus dire que ma vieille amitié aura assez de prise sur vous pour amener un dégel.

A vous pourtant et toujours.

Mardi matin.

Nohant, septembre i844«

Mon ami.

J'espère que vous êtes toujours bon pour moi quand même, et que vous voudrez bien me rendre service avec le même bonheur que j'éprouverais à en faire autant pour vous.

Enfin je vous juge d'après mon cœur en cette circonstance, et je viens vous demander d'aider une bonne et chère amie à moi, digne par son

l8o LETTRES A SAINTE-BEUVE

intelligence et ses bonnes qualités de votre intérêt particulier.

Il s'agit simplement de recommander son jeune frère, un peu arriéré dans ses études, par suite d'une longue maladie, à l'indulgence des examinateurs pour le baccalauréat. Ellemême vous dira mieux que moi l'importance du service que je vous demande pour elle, et qui, je le crois, ne vous coûtera que la peine de dire quelques mots, mais bien pressants, aux examinateurs que vous devez assurément connaître.

Promettez-moi que vous le ferez, et soyez sûr que vous aurez fait une bonne œuvre, car jamais femme ne fut plus noble, plus pure, plus méritante, et moins heureuse que mademoiselle Elisa Tourangin.

Adieu, cher ami; soyez bien dans la vie sous tous les rapports ; c'est-à-dire que Dieu soit avec vous ; et croyez à ma vieille amitié.

Nohant, octobre i844.

Je ne puis pas trop vous remercier. Vous avez comblé de joie et de gratitude une per—

LETTRES A SAINTE-BEUVE l8l

sonne que j'aime comme ma sœur et qui est tout à fait digne de l'intérêt que vous lui avez témoigné .

C'est un ange de dévouement que mademoiselle Tourangin, et c'est en même temps une intelligence d'élite. Elle a été la mère de ses trois frères, et le malheur et la maladie ayant frappé et ravagé sa famille, le sort du plus jeune lui causait une profonde anxiété.

La voilà heureuse, et moi je le suis de vous devoir cette joie de mon amie.

C'est à vous seul que nous devons l'obligeance et le bon vouloir de M. Cousin. Cependant, rômerciez-le bien pour nous. Quant au passé, que vous regrettez, je ne sais, mon ami, ce que vous voulez dire. Je ne suis point changée de cœur, et mon esprit est plus tranquille, voilà tout. Est-ce parce que cette tranquillité m'a ôté du talent, comme on l'assure autour de vous, et n'est-ce que cela? C'est bien peu de chose à perdre ou à gagner que du talent. Ce qu'il ne faut pas perdre, c'est le souvenir de l'amitié, et vous m'avez montré que je pouvais compter sur la vôtre ; je n'ai donc rien à regretter.

Tout à vous de cœur.

Lundi.

182 LETTRES A SAIKTB-BEilTB

Paris, 24 fé^Tier i845.

Mon amî,

Je n'ai jamais vu une séance de l'Académie, et il n'y aurait pas pour moi d'occasion plus intéressante que celle de votre réception*.

J'ai fait demander des billets qui n'arrivent pas. Pouvez-vous m'en procurer deux? je vous en saurai un gré infini.

Tout à vous de cœur.

Lundi soir.

Paris, 36 février 1845^

• Je n'y entends pas malice. Je voudrais voir une séance de l'Académie, et la seule qui jusqu'à ce jour ait pu m'intéresser, c'est celle de votre entrée.

I. George Sand a rendu compte de cette séance académique, — celle du 37 février i845, — dans la Réjorme du 3 mars suivant.

LETTRES A SAINTE-BEUVE l83

Je ne suis pas au courant de beaucoup de choses qui intéressent souvent certain public plus que la chose elle-même. On dit que la main qui vous reçoit est comme celle de certain prince qui égratignait en caressant. Mais je ne suis pas en peine de vous ; cette main est plus lourde que puissante*, à mon avis, et s'il y a à rire, comme vous le prétendez, je crois que tous les rieurs seront de votre côté, moi à coup sûr.

En quelque place que ce soit, trouvez-moi le moyen de voir et d'entendre, si pour cela il ne faut pas vous donner trop de peine. Mais le temps passe, et je voudrais deux billets, car je ne sais plus aller seule.

Trouvez donc un instant pour penser à moi.

Avons.

Mercredi matin.

Paris, 27 février i845.

Mon ami.

Je vous ai attendu un quart d'heure à votre porte. Vous n'étiez pas encore arrivé. J'ai bien

Page 1