‹ Lettres à Alfred de Husset et à Sainte-BeuveChapitre 48 sur 55 · Celle de Victor Hugo, qui répondait à JSainte-Beuveé · texte numérisé non relu

Celle de Victor Hugo, qui répondait à JSainte-Beuveé

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compris que vous ne pouviez, et je ne me suis pas impatientée ; mais je m'inquiétais de l'heure qui s'écoulait, et craignais de ne plus trouver de place.

Je me suis tirée d'afifaire merveilleusement pour moi, et je vous remercie de m'avoir fait entendre ce discours si ingénieux, si charmant, et que vous avez dit avec tant de naturel, de convenance et de goût. Je n'en ai pas perdu un mot, moi qui ne sais pas écouter.

J'ai été moins enchantée de Vautre, que je voyais et entendais pour la première fois, et dont le ton doctoral a failli m'endormir. J'aurais voulu un second discours de vous pour me réveiller de celui-là, très beau à ce qu'on assure, mais oii j'ai trouvé une très grande bizarrerie : à savoir qu'on vous SLCCoràdli quelque chose de Nodier. Ce n'est pas que je dédaigne Nodier, mais quel esprit d'une autre trempe et d'une autre portée vous êtesl

Je n'aime la boursouflure à aucune sauce, et c'est pourquoi j'aime votre esprit. On dit que vous n'aimez pas mes amis. Eh bien, peutêtre que je n'aime pas les vôtres : nous sommes quittes. Quant à vous, je ne saurais jamais oublier notre vieille amitié, et il me faudrait d'autres griefs que des dissidences d'opinion

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pour me faire renier le passé, ce passé que de mutuelles douleurs confiées et de si bonnes heures d'épanchement m'ont rendu sacré.

J'ai été en colère contre vous pendant un temps. Ce n'était pas de l'indifférence. A présent, je n'ai plus de colères injustes: l'âge a passé sur tout cela et l'affection reste, quand même vous auriez encore quelques torts. Il y a dans mes souvenirs tant de bonnes choses à opposer à de légères piqûres I

Merci pour la matinée d'aujourd'hui et tout à vous de cœur.

P.-iS». — J'avais envie d'aUer vous serrer la main après, mais je craignais de vous trouver trop entouré ; je n'ai pas osé.

Nohant^ a 9 juin i845.

Cher ami,

Je viens encore vous recommander instamment cette année mademoiselle Tourangin, mon amie et compatriote, au frère de laquelle vous avez bien voulu vous intéresser l'année

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passée, et qui a eu tant à se louer de votre bonté .

Je n'ain^e guère à demander. Je sais combien la vie est pleine et s'échappe en actes d'obligeance et de dévouement qui font qu'on oublie de vivre pour son propre compte. Pourtant on a beau s'ennuyer de faire son devoir, on prend si bien l'habitude de s'y conformer qu'on ne peut plus s'en débarrasser.

Or, si mon devoir à moi, ermite, est de servir mes amis selon mon peu de moyens, le vôtre à vous, qui êtes plus efficace et plus répandu, n'est-il pas de venir en aide aux bons et aux faibles? Oui, me direz-vous, mais rien n'est ennuyeux comme les gens qui vous rappellent ce que vous avez de bien à faire.

Sans doute , pardonnez-moi donc de venir vous tourmenter; et pour rendre mes soUici— teurs plus intéressants, voilà que j'imagine de vous envoyer la lettre de mon amie Elisa, afin que vous sachiez combien est immense le service que vous lui avez rendu et que vous pouvez lui rendre encore.

Et puis, il me semble que vous prendrez un peu de sympathie pour la fin de cette lettre, où une âme si triste, si scrupuleuse et si douce se montre telle qu'elle est. Gardez-

moi pourtant le secret de cette confidence, car dans la vie de cette pauvre fille de province qui n'a jamais eu de véritable secret, toute petite souffrance naïve est un mystère fièrement voilé. Vous avez souvent peint ces natures-là, et vous avez pour elles une prédilection que je partage.

Bonsoir, je n'ose point vous demander comment vous êtes, de peur d'avoir l'air d'exiger une réponse ; ce sera bien assez de me lire.

Mais croyez que je n'en suis pas moins occupée de vous, bien que j'ignore ce que vous faites, pensez et écrivez.

Je suis occupée à m'abrutir à la campagne.

C'est de toutes mes passions, la seule qui n'ait rien perdu. Cette vie de paresse morale, d'ignorance et d'activité physique, a toujours pour moi des charmes infinis. C'est que c'est le vœu de la nature jusqu'à un certain point, et que l'excès contraire dans lequel nous vivons ailleurt révolte nos facultés, et dépasse nos forces.

Adieu, à vous de cœur,

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Nohant, 5 juillet i845.

(Quarante et un ans aujourd'hui).

Mon ami,

. Je vous remercie de votre bonne lettre et je me console un peu de vous avoir fait courir inutilement, puisque vous me donnez l'occa— sion de vous récrire.

Elisa n'est pas encore à Paris. Je la croyais en route, je vois qu'elle n'a pas quitté Bourges puisqu'elle n'a pas été chez vous, car c'est la première course qu'elle devait faire. Attendezla, et soyez bon pour elle comme vous l'avez été. J'y compte, et mon cœur vous en tiendra compte aussi.

Je vous trouve plus poète et plus jeune homme que je ne le suis, car vous savez encore vous plaindre, et moi, je ne le pourrais plus. D'où me vient ce détachement et cet oubli consacré de moi-même ? Vous l'attribuez à la foi, mais jfe ne saurais dire si c'est vraiment là, la cause. Est-ce, comme je vous le disais il y a peu d'années, parce que je vis au milieu de la famille et des affections douces

et durables ? Cela ne me suffisait pas autrefois et me suffit aujourd'hui. Pourtant je n'ai pris goût ni à Targent ni à la réputation, jouets ordinaires de Fâge mûr. C'est donc autre chose, c'est tout bonnement, je crois, la vieillesse qui s'est faite et assise avec mes quarante ans, et même avant, car il y a déjà quelques années que j'éprouve ce calme.

Apparemment que je suis morte de ma belle mort, comme les vieillards épuisés qui s'endorment, et je ne m'en suis pas aperçue.

Je vous disais, il y a bien longtemps, que je m'en allais, et alors vous ne vouliez pas me croire : vous me prédisiez 'une éternelle jeu— nesse, et c'était l'heure où ma jeunesse finissait au milieu des convulsions et des gémissements. Une affection sûre et sans mélange de mal* est venu doucement clore ma vie; maïs ce n'est plus la passion, et je ne regrette pas cette ennemie qui m'a brisée ; je me console en me disant que si c'est là la mort, c'est le ciel en comparaison de ce qui était la vie.

Donc, Jrère il faut mourir! Puisque c'est inévitable, cherchons une manière simple et

I. Il s'agit ici de Chopin, qui, de 1889 à 1847, ^^* presque constamment Thôte de George Sand.

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noble de trépasser. Moi je souffre encore quand je vois souffrir, et je voudrais vous tendre la main pour vous faire venir où je suis. Mais vous ne le voudriez pas encore. Vous ne voulez ni du mariage, du mariage comme je l'entends, ni de la famille; donc vous vivez encore, et voulez vivre plusieurs années de plus que moi.

Eh bien, vous vous plaignez, ingrat? Regretter, c'est aimer encore et l'on dit que c'est tout. Mais non, j'aurai le courage de le dire à présent, ces amours qui font soufiBrir ne sont pas les amours que Dieu nous destinait, et nous nous sommes trompés en croyant qu'ils venaient de lui. Il a fait la passion calme, quoique cela paraisse un paradoxe, et ce sont nos mauvaises idées et nos fausses croyances qui en ont fait un martyre.

Vienne le règne de la vérité (et j'y crois, quoique je sache bien que ce ne sera pas pour la génération où je vis), et ce que nous avons souffert n'aura plus de nom dans les langues humaines. Il n'y aura plus de poètes de la douleur, et la joie en fera de plus éloquents encore, quoique nous ne le comprenions pas aujourd'hui.

Je m'arrête pour que vous ne me trouviez pas folle et digne d'aller en Icarie avec M. Cabet. Ne vous moquez pas de ma confiance. Je ne me moque pas, moi, de votre découragement. Il n'y a pas si longtemps que je souffrais comme vous, pour ne pas savoir que c'est sérieux et respectable.

Adieu, et gardez-moi du passé, que nous avons traversé ensemble, l'amitié qui nous faisait parfois du bien.

Mon ami,

Je suis horriblement en retard avec vous et avec Elisa. D y a déjà longtemps que celte bonne sœur * s'est chargée d'une commission de vous pour moi, elle m'a écrit aujourd'hui pour la troisième fois, et moi, au milieu de toutes mes courses et préoccupations, je n'ai pas su vaincre une heure de fatigue pour lui répondre.

I. Terme d*af!ection souvent employé par George Sand en parlant de ses amies.

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C'est qu'il ny avait pas urgence^ car, au fond de toutes nos mauvaises raisons, il y en a toujours une passable. Je ne pouvais dire oui, je savais que je dirais toujours non et je me disais qu'il vous était indifférent de recevoir ce non un peu plus tôt ou plus tard.

Nohant, ii octobre i845.

Et pourquoi, cher ami, vous faites-vous l'avocat de Buloz ?

Si je dois écrire pour une revue, c'est pour la Revue indépendante que j'ai créée, qui n'est pas riche, qui ne paie pas comme payerait Buloz à l'heure qu'il est, mais à qui je donne quand je suis riche moi-même. J'ai là, en fait d'éditeur, un homme déhcat et noble à qui je ne jouerai pas le mauvais tour d'être infidèle. Et puis, j'y ai mes coudées franches, et l'on ne me demande pas de modifications.

Enfin, cher ami, à l'exception de vous, quelle est donc la phalange fraternelle qui m'accueillerait dans les Deux Mondes de Buloz? Il n'en est pas un, je crois, qui ne m'ait mal-

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traitée dans l'occasion, à moins que ce ne soit M. Lerminier dont les jugements me sont si sympathiques.

Mais je n'ai pas envie de récriminer, ce n'est pas dans ma nature qui est heureuse et oublieuse. Seulement je cherche l'air, l'espace, l'absence de contrariété, les bons procédés, le repos d'esprit, la confiance et la liberté.

Maintenant qu'il n'y a plus de grand public en dehors des grands journaux, j'écris n'importe où, pourvu qu'on ne m'y fasse nulle chicane ; mais en fait de public choisi, c'està-dire de public de Revues, je me dois à celui de François * et non à celui de Buloz, qui ne m'a jamais bien acceptée et qui me rejetterait absolument aujourd'hui.

Voilà; pardonnez-moi, mon ami; dites à Buloz qu'il peut commander un article où l'on m'enterrera comme à l'ordinaire. C'est sa coutume au lendemain du jour où je refuse ses offres. Je ne me ferai pas ressusciter par lui.

Merci de toutes vos bontés pour Elîsa.

Elle en est vivement pénétrée, et moi je suis

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