‹ Lettres à Alfred de Husset et à Sainte-BeuveChapitre 50 sur 55 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Nohant, i4 septembre 1860.

Mon ami,

Envoyez-moi tout ce que vous voudrez ici, je ne bouge pas des vacances. J'ai tout plein de monde, des enfants surtout.

Je vous remercie de penser toujours à mon pauvre Pubet. Je vais, m'informer s'il n'est pas mort de vieillesse ou de misère, car il est au Puy toujours, c'est loin d'ici, et je n'ai pas de relations bien suivies avec ce pays-là.

Vous devriez venir me voir à présent.

Nohant est gai, malgré le mauvais temps, plein de jeunesse et de bons rires. On joue la comédie, et tout cela est encore assez restreint comme personnel pour que ce soit l'in-

tinlité sans confusion. Je crois que vous ne vous y ennuieriez pas. Quand j'y suis seule, j'ai toujours peur que quelques jours passés avec moi ne vous semblent longs et fatigants. J'ai peu de ressort en moi-même, vous savez, et je ne sais, moi, qu'écouter. Avec vous seul j'abuserais du plaisir de vous questionner et de vous entendre. Vous me dites que vous êtes cloué aux livres, c'est raison de plus pour venir vous distraire d'une trop grande continuité de travail.

(( Ni heureux ni malheureux », dites-vous, c'est beaucoup mais ce n'est pas assez pour vous qui avez la notion de ce qui nous ferait tous heureux. Qu'est-ce qu'il vous faudrait ? Un peu plus de tout ce qui est bien et bon.

Quand on est jeune. On demande beaucoup plus ; après cinquante ans, on est plus modeste; mais on sent bien que ce qui manque à la vie générale, réagit forcément sur la vie individuelle, que le soleil a trop de taches, cette année surtout, et qu'un peu plus de feu de cœur et d'art rendrait l'existence plus claire et le but de l'inteUigence mieux tracé.

Moi, je me passionne encore. Cette année, c'est la botanique. Dans les études de la na-

ture, chaque regard vous fait entrevoir une immensité qui rassure et on est bien certain de n'avoir jamais le temps de s'ennuyer ou de se contempler soi-même. La moindre petite fleur est si parfaite I Et il y en a tant 1 Et tous les jours c'est une connaissance nouvelle à faire avec une étrangère qui vous arrive de l'autre bout du monde, car les exotiques ont pris un développement splendide dans ces derniers temps, et les notions s'étendent toujours, sans menace de s'épuiser.

Mais vous, vous faites mieux ; vous jugez, vous enseignez et chaque jour vous faites quelque chose qui restera. Voilà pourquoi vous n'êtes peut— être pas si heureux que moi qui flâne les trois quarts de ma vie, dans des études qui ne serviront à rien, qu'à me charmer.

Cher ami, tâchez de venir nous voir, et sachez qu'ici on vous apprécie et on vous aime comme il vous plairait de l'être, si nous étions assez expansifs pour que vous pussiez en bien juger.

A vous de cœur.

P. -S. — Faites mettre tout simplement le paquet Pubet au chemin de fer, à mou

adresse ordinaire, ou, si cela dérange quel-^ qu'un chez vous, envoyez chez M. Emile Aucanle, passage Colbert, 26, en mettant votre nom sur le rouleau pour qu'il me Vexrpédie de suite.

Nohant, 27 novembre 1860.

Mon ami excellent,

Vous vous êtes occupé de moi et vous avez écrit à Maurice une bonne lettre qu'il m'a lue. Je reviens des portes de l'autre Monde et je veux vous embrasser et vous remercier moimême. J'ai effrayé et affligé tout mon cher monde, voilà ce qu'il y a eu de bête dans ma conduite, et pourtant ma faute était bien involontaire : j'allais voir la lune dans mon jardin, et je ne croyais pas rencontrer la mort dans cette belle rosée qui couvrait les feuillages et que j'avais bravée tant de fois. J'ai été glacée et foudroyée, mais je n'ai pas du tout souffert et je me suis réveillée au milieu de si tendres soins que, si j'étais égoïste, je me réjouirais de l'aventure.

Vous seriez bien aimable de me faire envoyer par l'éditeur votre livre sur Chateaubriand; cela me guérirait, d'avoir quelque chose de bon à lire.

Bonsoir, cher ami, c'est-à-dire au revoir, puisqu'il n'est plus question, quant à présent, des grands adieux d'une vie à l'autre. Vous ne croyez pas à cela, vous. Laissez-moi y croire, puisque ça se présente comme ça à ma vue intérieure. Il se fait trop d'activité dans les cerveaux épris d'études naturelles, pour qu'il soit possible qu'ils n'aient pas beaucoup de choses à poursuivre, à voir et à comprendre, après l'extinction de cette existence oii l'on a à peine le temps d'entrevoir la nature et la beauté.

A vous de cœur.

Nohant, i5 décembre 1860.

Mon ami.

Je vous remercie de m'avoir fait lire votre excellent livre*. C'est une mine de pierres

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