I. Le a mai
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que si elle voulait, on relirait tout ensemble et qu'on ferait un choix. Elle lui demanda s'il était autorisé à cela; il prétendit l'être, ce qui n'était pas conforme à sa première affirmation qu'il fallait tout brûler. Elle n'en prit pourtant pas d'ombrage et, l'ayant toujours connu très sympathique poure//e, devant elle, elle lui renouvelle son invitation et alla l'attendre en Berry,
Il ne vint pas, il n'écrivit pas. Plus d'un an, quinze mois, je crois après, lorsque parut Elle et Lui, il prétendit qu'e/fe avait publié des lettres de son frère, ce qui n'était pas vrai, il vous sera facile devons en convaincre.
Il n'entrait pas dans sa manière de voir, au point de vue de l'art, pas plus qu'à celui des convenances de citer et de copier. Elle devait écrire e/fe-même son livre , ne pas imiter le style d'un autre, même pour le faire parler; elle devait rendre les idées et les sentiments de l'un et de l'autre comme elle se les rappelait et comme elle les appréciait à distance. Ce n'était pas des mémoires qu'e/fe rédigeait, c'était un roman; c'était de l'émotion rétrospective et sa propre émotion.
Le frère prétendit que ce livre outrageait la mémoire du poète et de l'homme, il fît des
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menaces et réclama a Papet non plus les lettres de son frère, parce que, disait-il, la loi en attribuait la propriété à la personne à qui elles étaient adressées, mais les lettres d'elle.
Devant cette réclamation, Gustave Papet vint la trouver, lui remit à elle les deux paquets de lettres en lui disant : (( Je ne veux pas répondre à ce monsieur, je ne le connais pas. Je me rappelle et vous rappelle la parole qu'AKred m'a fait donner de ne jamais les lui remettre. Je ne crois pas qu'il ait jamais été chargé, même au lit de mort, de les réclamer pour son compte ou pour celui de sa famille. Au reste, on ne nous montre aucune preuve, et je me rappelle assez bien les intentions vagues toujours, mais jamais fiostiles, d'Alfred, pour me croire dégagé de mon rôle de dépositaire. Dans ma conscience, vou5 seule désormais avez des droits sur le dépôt. Je vous le livre et je me moque de toutes les réclamations et de toutes les criailleries. »
Elle remit alors le paquet, les deux paquets, a un autre ami, en le chargeant de tout brûler. Elle avait je ne sais quelle répugnance à faire cela elle-même, vous comprenez bien cela.
Mais cet autre ami (que vous connaissez)
et qui savait de quoi il s'agissait, fit ses réflexions et ne brûla pas. On avait annoncé Lui et Elle; il le savait, il s'attendait à quelque infamie; il ne voulait pas que la vérité fût anéantie. Quand le livre eût paru, il montra les deux paquets intacts à elle, et elle l'approuva de lui avoir désobéi.
A présent que fera-t-e/fe de ces lettres ? Elle ne tient pas a réveiller les scandales des deux publications qui l'ont outragée et calomniée; elle ne s'en est pas sentie atteinte. Mais elle doit peut-être à l'avenir de ne pas anéantir les preuves d'une aflection qui fut très malheureuse, mais qui, de part et d'autre, eut sa force, sa dignité et sa sincérité. Elle le doit pour lui autant que pour elle.
Or c'est le moyen d'assurer dans l'avenir la liberté de cette publication qu'il faut trouver. Là est le difficile, à cause de mille choses sur lesquelles mon envoyé s'expUquera avec vous, relativement aux droits que l'on pourrait avoir à'empécher.
Certes, le frère, après les ignobles inventions de son pamphlet s'opposera autant que possible, si lui ou quelqu'un des siens est encore de ce monde. Si la pubUcation doit se faire dans un temps éloigné oii elle sera
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sans obstacle, quel est le moyen d'assurer le dépôt des autographes et l'exactitude des diverses copies que l'on peut en faire, en cas de destruction des originaux par incendie, révolution, vol, etc. ? Ne serait-il pas plus sûr de la lancer dès à présent sous des noms supposés, ou sans noms et sans annonces, sans rien qui éveillât des prévisions et des obstacles? L'ouvrage imprimé existerait : par la suite, on pourrait aller aux preuves.
Enfin, je n'ai pas de conclusion par devers moi. J'ai reçu divers avis contraires. Il y a une question de droits qui n'est pas bien nettement tranchée. Si ce n'était qu'une question d'argent, je serais bien charmée d'avoir à donner le produit a la famille et à l'estimable frère surtout. Ce serait toute ma vengeance.
Si l'on se décidait au premier parti, sans doute il y aurait un choix à faire, dans les dernières lettres surtout. Je voudrais retrancher tout ce qui est reproche d'elle à lui, bien que je désire que vous lisiez tout. J'ai fait, dans la partie que j'ai recopiée moi-mêm6, les suppressions nécessaires, et j'ai même coupé aux ciseaux dans les autographes tout ce qui pouvait blesser et compromettre des tiers. Voulant assurer l'existence des lettres,
je n'ai pas voulu qu'elles fissent du mal. J'ai même eu du plaisir à détruire tout moyen de vengeance de ma part contre quelquesuns de ceux qui m'ont si mal traitée.
Mais dans la partie qu'il m'a été impossible de copier moi-même, faute de temps (et puis tout cela me faisait mal) le choix doit être fait par quelqu'un comme vous, si vous voulez vous en charger. Nous reverrions d'ailleurs le reste ensemble quand je pourrai aller à Paris. Mon envoyé s'est chargé de tout copier littéralement.
Ainsi, cher ami, c'est deux heures de votre précieux temps que je vous demande pour Hre toutes les pièces et puis, une heure de conversation avec l'envoyé pour qu'il supplée à tout ce qui manque de si et de mais à cette lettre-ci. Et puis une heure de réflexion quand vous pourrez, et une solution dernière à laquelle je me conformerai.
Pardon et merci, car je ferais de si grand cœur pour vous tout ce qui est en mon pouvoir, que je me persuade que vous le ferez pour moi sans vous impatienter et sans me gronder.
A vous de cœur.
LETTRES A SAINTE-BEUTE 243
Nohant, 6 février 1861.
Mon ami,
Emile me rend compte de votre demîer entretien et de votre dernier avis. Il est bon et je le suivrai. Les lettres ne paraîtront qu'après moi.
Je crois qu'elles prouveront, du reste, que trois horribles choses ne pèsent pas sur la conscience de votre amie: Le spectacle d'un nouvel amour sous les yeux d'un mourant; la menace, la pensée de le faire enfermer dans une maison de fous; la volonté de le reprendre et de l'attirer malgré lui après sa guérison morale. Que sais-je encore? Une tentative d'assassinat? Des infidéhtés, des caprices, des trahisons après le raccommodement? De la dureté, de la moquerie, de la cruauté, des tortures froidement imposées par l'orgueil au génie malheureux et brisé? De la jalousie littéraire ? Le dépit de critiques qu'il n'avait jamais songé à faire et dont toute cette liaison eût été, chez la femme, une vengeance préméditée ?
Voilà les saletés de raccusation, et les lettres ne prouvent qu'une chose, c'est qu'au fond de ces deux romans : la Confession dun enfant du siècle. Elle et Lui, il y a une histoire vraie qui marque peut— être la folie de l'un et l'affection de l'autre, la folie de tous deux si l'on veut, mais rien d'odieux ni de lâche dans les cœurs, rien qui doive faire tache sur des âmes sincères.
Plus tard, avec la débauche, les mauvais conseils et les mauvaises compagnies, avec la folie croissante il a continué d'être jaloux, il a voulu nuire. Mais je crois qu'on l'a fait beaucoup mentir, et qu'il est moins coupable que ses amis ne l'ont fait paraître.
Paix et pardon, voilà toute la conclusion ; mais, dans l'avenir un rayon de vérité sur cette histoire.
Merci, cher excellent ami, de la peine que vous avez prise, et de l'affection que vous me prouvez. Je pars dans huit jours et je vous donnerai de mes nouvelles pour avoir des vôtres.
A vous de cœur.
LETTRES A SAINTE-BEUTE 245
Nohan 8 mai i86i.
Mon ami,
J'arrive de Provence et de Savoie; je débarque ce soir à Nohant après quatre mois de I vagabondage. J'y trouve votre lettre du i4 février, arrivée ici le jour même deux heures après mon départ.
Je ne veux pas m'endormir sans vous remercier des témoignages d'affection que vous m'y donnez, et sans vous dire combien j'ai apprécié votre affectueuse sollicitude dans toute cette histoire de couronne académique.
Sachant très bien que vous ne réussiriez pas, vous me pardonnez de ne pas m'en être préoccupée un seul instant par rapport à moi :
mais sachant combien vous luttiez avec bonté pour moi, j'ai été bien heureuse, et je le suis toujours, d'être l'objet de vos soins fraternels. Merci de cœur, et croyez bien que si je vaux quelque chose, je suis archi— récompensée par votre amitié. Je n'aspire pas à d'autre gloire. Dites à l'Académie pourtant qu'elle devrait bien à ma candidature éconduite de
donner un prix au pauvre Pubet dont les titres à la couronne de vertu sont incontestables.
Avez-vous reçu les pièces qu'on m'avait promis de vous envoyer?
Je viens de faire un voyage qui m'a rendue encore assez malade au début, mais dont la dernière moitié m'a ravie. La Provence et la Savoie sont deux pays analogues, géologiquement parlant, qui ofirent pourtant l'antithèse la plus complète.
La dislocation du premier semble faite d'hier. L'autre, recouvert de la plus belle végétation du monde, a pris des airs de paradis terrestre.
Sans doute vous avez vu tout cela. Moi, j'ai vu Buloz qui m'a beaucoup parlé devons, et qui m'a dit toute la peine que vous avez prise pour moi. Ce Buloz s'est payé un Eden. Il a des cascades, des précipices, des arbres monstrueux, des prairies splendides, des rochers, et une villa très vaste, une très belle fille, et une femme que j'ai toujours beaucoup aimée.
J'ai fait un peu de progrès en botanique, mais je suis bien à plaindre, je ne vois pas l'orf en détail, je ne le vois qu'en masse I Savez-vous ce que c'est que l'orf? Oui, certainement, vous savez tout.
Bonsoir, mon ami. Merci encore, merci tou-
jours. Je retrouve avec plaisir mes Causeries du
Lundi que je n'ai pas toutes lues avant mon
départ.
A vous de cœur,
P. -S. Maurice est en Afrique. Il est enthousiasmé; il revient bientôt. Monceau vous salue avec tout son dévouement et toute son admiration.
Nohant, g février i86a.
Mon ami,
Que peut-on, c'est-à— dire que pouvez-vous faire pour madame Blanchecotte, cette femme de grand talent qui est plus malheureuse que jamais à présent? Je sais que déjà vous avez été bon pour elle. Peulr-être n'ose-t-elle pas vous prier de penser encore à sa situation empirée. Je prends donc sur moi de vous la rappeler, de vous dire le malheur qui la frappe, et de vous demander si vous pouvez alléger cette situation en obtenant encore quelque chose pour elle.
C'est une occasion que je saisis aussi pour
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VOUS dire que je m'entretiens toujours avec vous dans ma pensée et que je vous aime toujours.
Nohant, a mai 1863.
Mon ami,
Prenez part à ma grande et complète satisfaction. Mon fils épouse prochainement la charmante fiUe de mon vieux ami Galamatta.
C'est grande joie à la maison, et joie sérieuse, affection profonde.
A bîentôt, j'espèi;p, et à vous toujours, et de tout cœur.
Nohant, 8 juin i863.
Mon ami,
Donnez-moi conseil, j*ai envie de faire un roman sur un prétendu fils de Jean-Jacques Rousseau, perdu à Thospice et perdu dans la foule, ignorant, cherchant, pressentant, et ne trouvant pas son père; ayant ses idées, ses
^éfauts, ses croyances, son génie enfin, mais sans la soupape du talent, et traversant avec tout cela la Révolution.
Je ne veux pas vous ennuyer de mon plan et de mon idée, mais je veux savoir si elle est déjà venue à quelqu'un, et si elle a servi à quelque chose en littérature, roman ou pièce. Moi, je ne connais rien, mais vous, vous connaissez tout, et avec oui ou non vous me tirerez d'incertitude.
J'ai lu un article excellent de vous sur Feuillet*, qui finit par un mot trop brillant sur moi. Je suis un bien vieux aigle pour emporter les jeunes talents et en faire une bouchée. Je regrette beaucoup que Buloz n'ait pas publié la préface de mon livre ^. J'y rendais justice au talent et à la bonne foi de l'auteur de Sibylle; cette préface paraîtra, du reste.
Mais déjà j'ai oublié Mademoiselle La Quintinie et j'ai ce nouveau projet qui m'enchante, comme tout ce qui ne s'est pas encore heurté aux difficultés de l'exécution. Si je pouvais en causer avec vous, cela me ferait un bien immense. Il est quelquefois étouffant de se
I. Sur Sibylle, par Octave Feuillet. (Voir le tome V des Nouveaux Lundis.)
a. Mademoiselle La Qaintinie,
a5o LETTRES A SAINTE-BEUVE
trouver en face de sa propre responsabilité.
Mais j'attends un trésor, un enfant dans la maison. Je n'ai plus le droit de me plaindre de rien.
A vous de tout mon cœur toujours.
Nohant, i6 juin i863.
Cher ami.
J'attends avec impatience Monsieur Jean^, j^ovLT commencer Monsieur Jacques, son frère, et pour mettre peut-être aussi Monsieur Jean en prose ; qui sait ? vous allez, j'en suis sûre, m'ouvrir un grand morceau de mon horizon, et je serais si heureuse d'avoir à signaler la priorité de votre idée ?
Je me permets de vous confier une lettre de remerciement pour le traducteur d'Eckermann^ qui m'a écrit des choses excellentes et qui ne m'a pas donné son adresse. Je pré-
I . Une des pièces du volume intitulé : les Pensées d*Aoûty que Sainte-Beuve avait publié en 1887 ; le sujet en est le même que celui du roman projeté par Greorge Sand, roman qu'elle n'a jamais écrit.
a. Monsieur Delerot.
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sume que vous le connaissez. C'est très intéressant et touchant, ces Entretiens du grand Goethe, surtout après votre exquise préface, si nécessaire à Tintelligence de la mise en scène.
J'ai dit à Aucante de vous envoyer une mince brochure que j'ai été mise en demeure de faire en réponse à une autre brochure sur l'admission de la femme à l'Académie. J'espère qu'on ne verra là aucun dépit personnel. Je n'ai pas le temps d'avoir de mauvaises passions ; mais je me devais de ne pas me laisser attribuer une brochure signée d'un S, et de n'avoir pas l'air de me laisser pousser à un honneur par trop invraisemblable. Déjà, on m'en attribuait la pensée, et j'étais comme l'homme qui reçoit de l'ours, son ami, un pavé en pleine figure. Le pavé était très paré de fleurs; n'importe, c'était un pavé.
Je devais d'aiUeurs dire ce que je pense de toute situation de ce genre et je ne pouvais le dire qu'avec mon sentiment révolutionnaire.
Ne me grondez pas ; je suis une pente oii mon âme entière est emportée et si vous pouviez lire en moi comme mes instincts sont tendres, vous ne me jugeriez pas folle. Je vou-
drais dans mon Fik de Jean-Jacques envisager, pressentir la politique, comme j'ai entrevu et tâché d'exprimer la religion dans Mademoiselle La Quintinie; dire : « Plus je m'élance vers l'idée d'un avenir de liberté sans bornes, plus je hais ce que vous avez raison de haïr, vous qui nous accusez de vouloir détruire et ensanglanter. »
Ne serait-ce pas là le sentiment de Rousseau, s'il avait pu voir ce que l'on a regardé comme l'application du Contrat social ? Eût-il décliné son livre, abjuré sa croyance ? Non, mais il se fût voilé la face devant l'échafaud et il eût dit : « Voilà le contraire de ce que j'ai voulu. ))
Ce qui me frappe et me contriste quand je lis les beaux livres de mes amis sur la Révolution, c'est cette philosophie de parti pris, qu'on pourrait appeler la philosophie du destin. Il semble que la Révolution n'eût pas pu se faire sans ses fureurs et ses violences. Je l'ai cru longtemps, et puis dans le calme de mon cœur, comme dans le déchirement de mon cœur après les journées de Juin, je me suis demandé si le progrès ne s'était pas fait malgré et non parce que, et si on ne pouvait pas être ultra-révolutionnaire avec le cou-
rage de dire aux siens : « Vous avez commis des crimes et vous êtes dès lors sortis de la doctrine du vrai. »
Il faut du courage pour le leur dire, et il faut de l'habileté pour le dire sans mettre un pied dans le camp opposé. Du courage, j'en ai; de l'habileté, j'en manque, mais Dieu me viendra en aide ; j'ai cette superstition.
Mettez-vous un peu avec le bon Dieu et dites-moi que j'en viendrai à bout sauf à me dire après que cela ne vaut pas le diable.
A vous de tout cœur et toujours.
P. -S. — J'ai relu les deux volumes de poésies que je tiens de vous, il y a trente ans, je crois I C'est Joseph Delorme et les Consolations. Ce n'est pas là qu'il est question de Monsieur Jean ; mais ce sont des vrais vers de poète et dont la lecture rajeunit.
Nohant, a3 juin i863.
Cher ami,
J'ai reçu les précieux volumes et j'ai tout de suite lu Monsieur Jean. Sans parler du
35/i LETTRES A SAINTB-6EUTB
mérite des vers et pour ne juger que les choses qui rentrent dans mon métier, le roman est bien fait, ingénieux, touchant et d'une grande élévation d'idées.
Cela me fait réfléchir beaucoup, et entrer avec confiance dans mon sujet, car c'est le propre des belles et bonnes choses de stimuler et de féconder. Je commence à voir l'homme que je veux faire, et quand je l'aurai bien vu, je mettrai peui-étre «Monsieur Jean » en scène, si vous me le permettez, mais comme un ami de mon héros.
Je n'ai pas aujourd'hui beaucoup de lucidité. Ma belle-fille m'occupe à peu près exclusivement, car à toute heure nous attendons la naissance d'un enfant, adoré d'avance, qui s'annonce et puis qui se rendort. La petite femme soufire, et puis elle rit, et tous les jours on se dit: c'est pour demain, et on est impatient d'une journée terrible qu'on voudrait prendre pour soi, mais qu'elle ne voudrait pas donner aux autres.
A bientôt donc une autre lettre. Merci du cadeau que vous me faites. Je lirai tout avec mon cœur et ma réflexion. Je vous dois beaucoup et je le dirai toujours avec joie»
Nohant, ler juillet i863.
Mon ami,
J'ai parlé à Hetzel de ces œuvres inédites de Rousseau, qui ne sont pas publiées, me dîtesvous, faute (Tun éditeur empressé. Il ne savait rien de cela et il se sent, lui, très empressé; je lui ai dit d'aller vous voir. Ecrivez-lui un mot pour qu'il prenne votre heure.
Vous le connaissez, je pense; c'est un homme de cœur et d'esprit. D voudra, je crois, un travail de vous pour garantir et démontrer Yauthenticité de ces écrits ; il dit que le public a de sottes méfiances des œuvres posthumes.
Moi, je lui ai dit que certainement vous consentiriez à donner l'appui de votre nom à cette publication qui sera pour vous, et pour lui aussi, un titre à la reconnaissance de tous.
Ai-je bien fait? j'ai pris feu : pouvait-il en être autrement?
Merci encore pour les Poésies et à vous de cœur et d'esprit.
a56 LETTRES A 8AIRTE-BEUYE
Nohant, juillet i863.
Cher ami,
Il nous est né, le i4 juillet, un garçon superbe et déluré qui braille à ravir. Sa petite mère le nourrit. Son père en est fou, et me voilà aussi heureuse qu'on peut l'être en ce monde.
Vous serez content avec nous, n'est-ce pas?
A vous de cœur.
•Paris, 9 janvier i864.
Cher ami.
Je suis ici pour très peu de jours. Venez me voir mercredi ou jeudi, mercredi si vous pouvez. Et puis, j'ai une prière à vous adresser : mon ami Manceau, qui vous lit et vous adore, a commis un acte en vers qu'on joue à rOdéon mercredi* Il serait le plus fier des
I . Une Journée à Dresde, comédie représentée pour la première fois, le mercredi i3 janvier i864*
LBTTRES A SAINTE-BEUVE 9.5']
hommes si vous pouviez aller passer une heure à rOdéon, mercredi soir. Si vous dites oui, il vous enverra une place.
Donc, un mol, et que je ne vienne pas à Paris sans vous embrasser.
Samedi soir, rue Racine, 3.
Paris, i3 janvier i864.
Loges premier rang, numéro quatorze. Si vous venez, j'en serai bien heureuse, mais ce n'est pas pour savoir les mystères de l'Académie que je vous poursuis ainsi. C'est pour vous serrer la main et vous dire que je vous suis reconnaissante de m'aimer.
Si vous êtes fatigué ce soir pourtant, ne venez pas. Mardi je passerai la soirée chez moi. Voyez ce qui vous dérange le moins.
Nohant, 19 mars i864*
Quelle chère et bonne lettre vous m'écrivez, mon ami ! Elle me console autant que pos-
258 LETTRES A SAINTE-BBUYE
sîble de n'avoir pu vous embrasser avant de quitter Paris. Mais j'y retournerai dans deux ou trois mois, et j'espère vous voler en passant une heure ou deux de ce temps que vous employez si bien ; si bien que, tout en vous pardonnant d'être paresseux, on est jaloux de vos travaux.
Votre approbation àeVillemer^ est au nombre des trois plus douces que je puisse compter, et je vous remercie de me le dire.
M anceau vous envoie son acte et vous remercie de votre souvenir.
A vous de cœur.
Palaiseau (Seine-et-Oise), i5 janvier i865.
Mon ami,
Voici une lettre touchante et intéressante que je vous demande de lire. Si vous êtes attendri, comme je le suis, du dévouement
I. Le Marquis de Villemer, comédie en quatre actes, jouée pour la première fois le 29 février i864, à TOdéon.
LETTRES A SAINTE-BEUVE 25g
de mademoiselle Jouve, vous tâcherez de faire dans roccasion quelque chose pour elle.
Je crois que cette fois il ne faudrait pas parler de moi comme exerçant un patronage quelconque; on a écouté votre réclamation pour Pubet, je n'oserais ostensiblement revenir à la charge.
Je ne suis pas chercheur et découvreur de candidats aux prix de vertu, comme ce bon juge de paix se Timagine. Mais devant une lettre comme la sienne, et un dévouement de femme si complet et si bien signalé, ne dois-je pas appeler votre attention ?
Voudriez-vous me permettre de lui répondre ce que j'ai dit à Pubet et à ses amis : que vous seul étiez le bienfaiteur ; que je ne pouvais rien, moi, que de m'adresser à vous ; enfin, que je l'engage à vous écrire directement, si vous croyez devoir donner suite à son généreux appel.
Je ne ferai rien que par votre permission.
Me voilà de retour de Nohant et, en attendant que mes enfants viennent à Paris, hivernant dans une charmante petite thébaïde, à une heure de la grande ville. Qui croirait que le silence, la soUtude, les bois déserts, Vincognito parfait, soient plus complets ici qu'au
î.60 LETTRES A SAINTE-BEUVE
fond du Berryet de la Marche? Il est vrai que, pour le moment, je suis protégée par le mauvais temps et trop séquestrée de mes amis par la tempête, mais quand le 'printemps se fera, je vous demanderai de venir voir mon ermitage. Il y a si longtemps que je n'ai causé avec vous I Gela me manque bien.
Ce n'est pas assez de vous lire, bien qu'en vous lisant, on vous admire, on vous estime et on vous aime toujours de plus en plus.
Oui, mon ami ; comptez sur moi, et merci de cœur.
Palaîsoau (Seine-et-Oîse), ag janvier i865.
Vous ne m'avez pas répondu, cher ami, ou vous n'avez pas eu le temps, ou vous n'avez pas vu la possibilité de prendre en considération la lettre que je vous envoyais. Je n'insiste donc pas. Je sais que vous devez être débordé et que ce que vous ne faites pas, vous ne pouvez pas le faire.
Je viens, quand même, vous demander un autre service, un service personnel : c'est d'ac-
corder attention et protection à mon fils ; c'est de Kre Raoul de la Chastre, roman qui n'es* ni ennuyeux, ni plat, et dont la vraie qualité est de n'imiter personne.
Accordez à cet homme que vous avez vu enfant et qui a été Tafiaire de cœur de ma vie, un peu de la sollicitude que vous avez eue pour moi à mes débuts. Ecrivez une page ou deux sur son livre; faites-le chevalier. Ce sera pour lui un grand honneur. Il le mérite par une grande ardeur au travail et un esprit sérieux et droit.
Vous rirez en voyant que cet esprit calme et très chaste a rêvé un Faublas féodal, mais ce n'en est pas moins une étude sérieuse du moyen âge.
Je vous prie et je vous remercie, car je crois que vous m'accorderez cette grâce à laquelle j'attache un prix extrême.
Ce livre, très gai à la surface, était écrit avant le malheur qui nous a frappés*. Si quelque chose pouvait relever l'esprit de mon pauvre garçon, ce serait l'encouragement honorable et sérieux donné à son travail. Il est d'un caractère si réservé et si modeste qu'il