I. Les Causeries da Lundi
tempête qui nous emportait en sens divers.
Vous me reprochez amicalement certaines choses de croyance que vous avez peut-être prises pour des caprices d'imagination, et qui, vraies ou fausses, ont toujours eu devant Dieu l'humble mérite d'être parfaitement sincères et désintéressées, et il me semble qu'en raison des mêmes instincts de franchise et d'ingénuité qui sont en vous, il vous est arrivé souvent, dans la critique, de vous préoccuper de votre opinion, autant que moi de la mienne dans mes romans. Si c'est un tort, ce que je ne crois pas, il serait même plus marqué chez vous, car c'est, dit-on, à la critique littéraire encore plus qu'à la littérature de fantaisie d'être impartiale et d'oublier la politique.
Vous êtes si généreux envers moi que j'aurais mauvaise grâce à me plaindre ; mais, dans cet excellent article et dans d'autres, et dans le cours sur Chateaubriand, vous êtes délicatement dur pour ceux que de certains courants ont emportés, et on voit bien que la croyance personnelle vous tient au cœur autant que l'art.
Eh bien, moi, au lieu de vous en faire un crime ou un travers, j'aime que l'individualité se soutienne active, grondeuse et batailleuse
328 LETTRES A SAIlf TÏ-BEUYE
au besoin. C'est par là que les écrivains sont des hommes et non pas des lyres. Il n'y a rien de piètre comme ces instruments qui résonnent au vent qui passe, sans conscience de leur personnalité morale ou philosophique. C'est par de certains emportements d'opinion que l'on vaut, dût-on se tromper. Vous savez cela mieux que moi, car en des endroits vous le dites ou vous le faites deviner.
Quant à ce que vous me dites de moi, dans votre lettre, des grands rôles de notre temps, je sais bien que la plupart ne sont que des rôles. C'est un talent que de savoir les soutenir en dépit de tout. Mais ce doit être bien ennuyeux! La vie vraie a de si beaux côtés et de si douces phases, quand on consent à sortir de soi I Un des supplices de l'enfer doit être d'être condamné à se contempler éternellement.
Vous avez senti cela et vous avez pris le chemin du vrai, souvent ombragé de beaux arbres qui n'empêchent pas le soleil de percer et de vous réchauffer. Je vous ai trouvé devenu un peu sceptique, mais vous êtes encore très jeune, et cela passera. Je me rappelle le temps où je. ne croyais plus à rien et où vous me grondiez; et tout ce que
VOUS me disiez me restait, sinon avec les paroles, du moins en tant qu'impression certaine et salutaire. J'étais triste. Aujourd'hui, je suis calme et vous y avez contribué plus que vous ne pensez.
Vous, vous êtes calme aussi aujourd'hui et comme un peu rassasié dans votre sagesse.
Mais il semble qu'il entre là dedans un peu de désenchantement des choses humaines. Il y a bien de quoi, j'en conviens, mais ne nous calmons pas trop et cherchons encore les choses divines.
Si je ne craignais pas de vous paraître folle, je vous dirais que j'ai encore des battements de cœur quand je crois voir la face de Dieu dans les secrets replis de la nature, et que je me sens emportée dans le rêve de l'infini comme un heureux atome qui a conscience de soi, qui sent une loi magnifique et un ordre ineffable le conduire à un inconnu plein de promesses, par un chemin délicieux qui s'appelle confiance.
Et ne me reprochez pas d'être crédule, impressionnable, docile. J'ai trouvé, à admirer et à chérir les autres de bien plus grandes jouissances qu'à m'admirer et à m'aimer moimême. N'êtes-vous pas un de ceux à qui je
23o LETTRES A SAINTE-BEUVE
dois le plus, et vous sîed-il maître ingrat, de me reprocher de savoir croire ?
Oui, j'ai gardé un pied-à-terre rue Racine, 3, dans la même maison où j'étais. Je monte deux étages, mais j'ai de plus grandes chambres pour respirer. Je dîne toujours dans le petit salon d'en bas, chez Magny; je vous accroche au passage et je vous retiens le plus que je peux, tout cela au printemps, car l'hiver de Paris m'est défendu cette année. Mesure de précaution, car je me porte à merveille, et j'ai repris mes romans sans aucune fatigue. Je n'ai aucun besoin d'aller dans le Midi; mais quand, au lendemain de la crise, le médecin a prononcé V arrêt, je me suis empressée de juger la chose très nécessaire.
Si vous pouviez être tenté de venir par là, nous philosopherions sous les orangers, qui vaudraient bien les anciennes petites allées du Bois de Boulogne.
Bonsoir, cher ami; merci encore, je vais, ne vous en déplaise, vous lire et profiter.
LETTRES A SAIHTE-BEOVE a3l
Nohant, ao janvier 1861.
Mon ami,
Je vous demande de recevoir, M. Emile Aucante, mon ami dévoué et mon homme d'affaires. La lettre ci-jointe vous mettra d'avance au courant.
Quand vous aurez lu cette lettre, prenez votre jour et votre heure |et donnez-lui rendezvous, si, comme j'en suis sûre, vous m'aimez comme je vous aime.
Nohant, 20 janvier 1861.
Mon ami.
C'est un grand service que je vous demande.
Il s'agit d'un grand conseil à me donner. Il y a longtemps que j'ai à vous parler d'une chose importante et délicate pour moi, mais il aurait fallu que nous fussions seuls, et comme je n'avais pas sous la main et en ordre certains écrits dont, avant toujt, il fau-
dra que vous preniez connaissance, j'ai remis de vous en entretenir.
J'ai fait un roman intitulé Elle et Lui que vous n'avez peut-être pas lu et qu'il faudrait que vous prissiez la peine de parcourir. C'est une histoire vraie au fond, une histoire que vous savez, et qui avait été si arrangée par certaines gens, que j'ai cru devoir lui restituer ce que la réalité des sentiments avait d'essentiel, tout en déguisant assez bien les faits et les personnages pour que nul n'eût le droit de s'en plaindre.
Vous verrez bien vite que ce livre n'a pas été écrit avec amertume et qu'il est plein du respect du passé, respect du génie, respect de la mort. Du moins, telle a été mon intention et je ne crois pas que l'exécution l'ait sensiblement trahie.
Ceci a donné lieu à deux répliques pleines de fiel, de grossièretés et d'imposture : un prétendu roman intitulé Lui et Elle et un prétendu récit intitulé Lui, où une femme de talent et de mérite a oublié ce qu'elle se devait à elle-même, pour satisfaire je ne sais quelle haine dont il m'est impossible de deviner la cause. Je ne lui ai jamais été hostile, je ne lui ai jamais dit d'impertinences
comme elle le prétend; je n'ai même jamais songé à lui être désagréable. Tout mon tort est de n'avoir pas voulu me lier, parce que je la trouvais trop littéraire d'une certaine façon pour mes goûts et mes habitudes d'es-
Or, j'ai les lettres d'elle et lui, et il faut que je vous dise l'histoire de ces lettres.
Elle les avait eues (celles de lai) dans les mains pendant quelque temps après la rupture, rupture qui n'avait rien d'amer ni de violent. Elle s'était enfuie, vDus lui aviez donné une partie du courage qu'il lui fallait pour cela. Un jour, quand il se fut bien assuré qu'il n'y avait plus de retour possible, il réclama ses lettres. Elle les lui rendit sans demander à reprendre les siennes, mais il sentit aussitôt qu'i7 devait les lui offrir. On se revit pour en parler, on ne décida rien. On s'offrait de tout brûler, mais on ne pouvait s'y résoudre : on sentait qu'on avait là une grosse part de son âme. Et puis, lui parlait d'autre chose et ne se résignait pas. Elle tint bon et il ne le lui a jamais pardonné.
// était d'un caractère si fantasque, si malheureux, et avec cela il était si grand poète qu'à partir du jour où il eut perdu l'affection
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qu'il avait tant foulée aux pieds, il se crut et se sentit par conséquent désespéré — aux heures de la poésie. Le reste du temps, il menait joyeuse et mauvaise vie. Pauvre enfant 1 // se tuait! Mais il était déjà mort quand elle l'avait connu! // avait retrouvé avec elle un souffle, une convulsion dernière! // se ranima par moment, en Fabsence toujours. Elle se croit, elle se sait innocente du lent suicide qui a été la vie entière de ce malheureux!
Un ami, Gustave Papet, son ami d'enfance à elle, et qui était devenu un ami commun, pensa aux lettres. Il la blâmait de ne pas les reprendre. Pas plus qu'e/fe il ne croyait qu'on voulait en faire un mauvais usage. Mais il disait qu'un homme qui s'enivre ne peut être dépositaire fidèle de quoi que ce soit,
A la dernière entrevue elle et lui s'étaient contentés de cacheter leurs lettres en deux paquets distincts et il les avait gardées sans conclure. L'ami commun alla le trouver et l'engagea à rendre ou à brûler. On fut au moment de brûler et il ne put s'y résoudre. Il remit les deux paquets scellés à Papet en lui disant: « Gardez-les-nous, et plus tard on s'entendra sur ce qu'il y a à en faire. Vous rendrez à chacun ce qui est à lui, mais d'à—
près un consentement commun. Il n'y aura jamais de désunion entre elle et moi à ce sujet-là.»
Papet fit l'observation que l'un des deux pouvait mourir : « Alors vous brûlerez ce qui est à moi », répondit-il. D fut impossible de l'amener à une solution plus nette et à s'entendre sur ce qail regardait comme à lui. Il rappela seulement Papet pour lui dire: a II ri y a qu'une chose que j'exige de vous, donnez-moi votre parole d'honneur que jamais vous ne remettrez rien à mon frère, »
Un an, peut-être deux ans plus tard, Papet le rencontra, lui parla, et lui demanda ce qu'il entendait faire des lettres. « Brûlez-les, brûlez tout, répondit-il, que je n'en entende plus parler. »
Papet ne se crut pas en droit de brûler. Il fallait savoir si les lettres à' elle à lui étaient à lui ou si c'était le contraire. La loi ne s'expliquait pas à cet égard. Aujourd'hui divers arrêts ont résolu la question, dans le premier sens, si je ne me trompe.
Elle ne se souciait guère de ces qpiestionslà. Elle répugnait à s'en occuper. Elle pria Papet d'attendre. On attendit, on oublia.
Quinze ans s'écoulèreht.
L««, le pauvre lui, dans les dernières années de sa vie se tourmenta de ces lettres tout d'un coup, et il redemanda les siennes propres à Papet avec une amertume extrême, je n'ai jamais su pourcpioi. On s'était encore rencontré, elle et lui, pour la dernière fois en i848. Il avait été très attendri, il était ivre, hélas I
Papet refusa de renvoyer les lettres, disant qu'il voulait en référer à elle. Elle sentit bien qu'il y avait danger à rendre ces choses sacrées à un homme qui n'avait plus que des éclairs de lucidité. Mais on faisait écrire officiellement par un avocat. Elle donna permission à Papet de renvoyer à lui ce qui était à lui.
Mais il fallait savoir lequel de ces deux paquets cachetés, à peu près égaux, liés tous deux d'un même ruban noir et scellés du même cachet, était à lui, Papet demanda s'il y avait un signe quelconque qui pût lui faire connaître les lettres de lui et on fit écrire par mon ami Rollinat à M. Grévy, avocat de lui. Ni lui ni elle ne pouvant rien éclaircir, on convint que lorsque Papet irait à Paris, il ouvrirait les deux paquets avec M. Grévy, et pour que ceci ne fût pas une fin de non—
LETTRES A SAINTE-BEUVE sSy
recevoir, elle écrivit aussi à M. Grévy, pour lui dire que si son client le désirait, elle était prête à recevoir son mandataire à la campagne et à procéder avec lui et Papet à la reconnaissance des paquets. M. Grévy répondit que ce n'était pas si pressé et que tout cela se ferait quand tout le monde pourrait se réunir à Paris.
Il n'en fut plus question. Elle était à Paris depuis quelques semaines, et il ne l'ignorait sans doute pas, quand il mourut *. Quinze jours après, le frère avec qui elle avait toujours eu de loin en loin de bons rapports vint, de la part du mourant, disait-il, lui demander ce qaelle comptait faire des lettres : qu'à son heure dernière il s'en était vivement préoccupé et avait désiré que tout fût brûlé. Elle y consentit, mais les lettres n'étaient pas là; elles étaient toujours en Berry, sous clef, chez M. Gustave Papet. Elle invita donc le frère à venir en Berry le mois suivant afin qu'à eux trois ils fissent le sacrifice. C'est alors que le frère observa que c'était dommage et que probablement il y en avait de bien' belles de lai, bien précieuses à garder;