LA FIN D'UNE LÉGENDE
Rien d'impur ne restera dans le sillon de ma vie où tu as passé... Celui qui n'a pas su t'honorer quand il te possédait peut encore y voir clair à travers ses larmes, et t'honorer dans son cœur, où ton image ne mourra jamais1.
(Lettres d'adieu de Musset à G. Sawl en quittant Venise, 183{.)
. . .Une histoire vraie, qui masque peutêtre la folie de l'un et l'affection de l'autre, la folie de tous deux si l'on veut, mais rien d'odieux ni de lâche dans les cœurs, rien qui doive faire tache sur des âmes sincères a.
(Lettres de G. Sand à Sainte-Beuve à propos des Lettres, le 6 février 1861.)
Pendant près de soixante ans, une légende a régné sur l'amante de Musset. Cette légende, le beau petit livre d'Arvède Barine sur Alfred
i. P. Mariéton : Une Histoire d'amour, p. i3i. 2. Vicomte de Spoelbcrch de Lovenjoul : La Véritable Histoire de « Elle et Lui », p. 22 5.
INTRODUCTION
de Musset1 était en train d'en faire sûre et discrète justice auprès des lettrés, quand la question, qu'on pouvait tenir pour résolue, s'est bruyamment rouverte dans la presse quotidienne. On sait ce qu'il en est advenu. Les « révélations » de certains journaux ont excédé le lecteur, le pagellisme l'a écœuré. Quant au fond du débat, qui devenait confus, il s'en est à peu près désintéressé, tout simplement. Musset fut-il un martyr? George Sand fut-elle un bourreau? N'y eut-il qu'une victime? Y en eut-il deux? Questions chaudement discutées d'abord, puis noyées dans la marée montante du reportage, puis abandonnées par lassitude. Déçu dans sa curiosité naturelle, rebuté par des scandales inattendus, le public n'a bientôt demandé qu'une chose, c'est qu'on lui laissât la paix, et qu'on la laissât aux morts, par surcroît.
Mais est-ce là un jugement? Le dernier mot n'a pas été prononcé, le débat demeure ouvert. L'opinion s'est lassée, soit ; mais la fatigue est-elle une conclusion?
Ce ne sera pas, croyons-nous, fatiguer
i. Alfred de Musset, par Arvède Barine, Hachette, in-12, i893.