‹ Lettres à Alfred de Musset et à Sainte-BeuveChapitre 11 sur 52 · LA FIN D'UNE LEGENDE XVII · texte numérisé non relu

LA FIN D'UNE LEGENDE XVII

pour souffrir. Cette âme aux abois se montre à nu dans le journal intime auquel Arvède Barine et M. Mariéton ont fait déjà quelques emprunts. Nous en ajoutons ici quelques autres, en réduisant les passages qui feraient longueur.

«Paris, mardi soir, 25 décembre i834.

» Mon désespoir me quittera-t-il ? Hélas ! il augmente tous les jours, comme cette horreur de l'isolement, ces élans de mon cœur pour aller rejoindre ce cœur qui m'était ouvert! Et si je courais, quand l'amour me prend trop fort? Si j'allais casser le cordon de sa sonnette jusqu'à ce qu'il m'ouvrît la porte? Si je m'y couchais en travers, jusqu'à ce qu'il passe? Si je me jetais, non pas à ses pieds, c'est fou, après tout, car c'est l'implorer, et certes, il fait pour moi ce qu'il peut: il est cruel de l'obséder et de lui demander l'impossible; mais si je me jetais à son cou, dans ses bras, si je lui disais : Tu m'aimes encore, car tu en souffres, tu en rougis, mais tu me plains trop pour ne pas m'aimer. Tu vois bien que je t'aime, que je ne peux aimer que toi. Embrasse-moi, ne me dis rien, ne discutons pas; dis-moi quelques douces paroles, caresse-moi,

XVIII INTRODUCTION

puisque tu me trouves encore jolie malgré mes cheveux coupés1, malgré les deux grandes rides qui se sont formées l'autre jour sur mes joues. Eli bien, quand tu sentiras ta sensibilité se lasser, et ton irritation revenir, renvoiemoi, maltraite-moi, mais que ce ne soit jamais avec cet affreux mot : dernière fois ! Je souffrirai tant que tu voudras, mais laisse-moi quelquefois, ne fût-ce qu'une fois par semaine, venir chercher une larme, un baiser, qui me fasse vivre et me donne du courage. Mais tu ne peux pas. Ah ! que tu es las de moi, et que tu t'es vite guéri aussi, toi ! Hélas! mon Dieu, j'ai de plus grands torts certainement que tu n'en as eu à Venise, quand je me consolai. Mais tu ne m'aimais pas, et la raison, égoïste et méchante, me disait : « Tu fais bien ! » A présent, je suis bien coupable a tes yeux; mais je le suis dans le passé; le présent est beau et bon encore. Je faime, je me soumettrais à tous les supplices pour être aimée de toi, et tu me quittes ! Ah I pauvre homme, vous êtes fou ! C'est votre orgueil qui vous conseille ; vous devez en avoir. Le vôtre est beau parce que votre âme est belle. Mais votre raison

i . Elle avait coupe sa magnifique chevelure crespelée, pour la lui envoyer.

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