‹ Lettres à Alfred de Musset et à Sainte-BeuveChapitre 10 sur 52 · LA FIN D'UNE LÉGENDE W · texte numérisé non relu

LA FIN D'UNE LÉGENDE W

qu'elle amène le remords : « J'ai été presque un bourreau pour toi, du moins dans les derniers temps. Je t'ai fait beaucoup souffrir. Mais Dieu soit loué ! ce que je pouvais faire de pis encore, je ne l'ai pas fait... » Enfin, mêlant ensemble amour, amitié, reconnaissance, il la quitte sur cette parole qui dit assez dans quel esprit ils se séparèrent : « Tu est le fil qui me rattache à Dieu. Pense à la vie qui m'attend1. »

« Pense à la vie qui m'attend ! » Prédiction à demi-mot, car Musset se savait faible, se sentait faible au moment même où il se disait fort. De son côté, George s'épanchait avec le fidèle Boucoiran : « S'il conservera de l'amour pour moi, j'en doute et je n'en doute pas. C'està-dire que ses sens et son caractère le porteront à se distraire avec d'autres femmes, mais son cœur me sera fidèle, je le sais, car personne ne le comprendra mieux que moi et ne saura mieux s'en faire entendre2. »

Elle ajoutait : « Je doute que nous redevenions amants. » Ils le redevinrent pourtant, à plusieurs mois de là, après la lettre folle et sublime que Musset écrivit de Baden. Ar-

i. Mariéton, p. i54- Voir aussi p. 161. 2. Lettre du 6 mars i834 (fragment inédit).

XVI INTRODUCTION

vède Barine a noté les phases de celte nouvelle torture. Après Venise, il y en eut deux. Pendant la première, George Sand, malgré ses pressentiments, céda aux instances de Musset : « Que ce soient deux âmes qui ont souffert... deux aigles blessés, qui se rencontrent dans le ciel et échangent un cri de douleur avant de se séparer pour l'éternité1 ». Ce fut, en effet, un cri de douleur atroce qu'ils échangèrent durant cette brève reprise, dont Musset, qui l'avait provoquée, se rebuta le premier. Mais alors, par une sorte de fatalité tragique, c'est George Sand qui fut atteinte jusque dans les moelles d'une frénésie d'amour que le départ de Musset exaspéra. La malheureuse femme passe ainsi trois mois, dans une détresse et une exaltation qui font pitié. Qu'elle n'en soit pas devenue folle, c'est ce qu'on a de la peine à comprendre. Mais aussi, qu'après une crise de cette violence, suivie d'une dernière et encore plus amère reprise de leurs relations, elle se soit guérie relativement vite, non sans une crise physique où sa santé faillit rester, c'est ce qui s'explique très bien par l'épuisement total de ce cœur, pourtant si fort

i. Mariéton, p. 189.

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