‹ Lettres à Alfred de Musset et à Sainte-BeuveChapitre 13 sur 52 · LA FIN D'UNE LEGENDE XXI · texte numérisé non relu

LA FIN D'UNE LEGENDE XXI

pécher? O mes pauvres enfants, que votre mère est malheureuse! »

Samedi, minuit.

(Elle parle d'un passage de Joseph de Maistre sur certaines provinces de l'Inde où l'on fait vœu de se tuer si l'on obtient telle ou telle grâce des idoles. « O mon Dieu, mon Dieu! si vous vouliez ni accorder un seul jour de ce bonheur que vous m'avez ôté, je ferais bien ce vœu-là. Mais je mourrai sans ravoir retrouvé ! y>

Un peu plus loin (elle est allée aux Italiens, emportant avec elle, une vipère qui lui mange le cœur) :

« Me voilà en bousingot, seul, désolé d'entrer au milieu de ces hommes noirs. Et moi aussi je suis en deuil. J'ai les cheveux coupés, les yeux cernés, les joues creuses, l'air bête et vieux. Et là-haut, il y a toutes ces femmes blondes, blanches, parées, couleur de rose, des plumes, de grosses boucles de cheveux, des bouquets, des épaules nues. Et moi, oà suis-je, pauvre George? Voilà, au-dessus de moi, le champ oà Fantasio va cueillir ses bleuets. Ah! pauvre jeune homme, pourquoi ne peux-tu pas m' aimer? Je sais bien que cela est juste suivant la raison, suivant la justice humaine. Mais vous , mon Dieu , mon

-\-\II INTRODUCTION

Dieu.' vous savez si quelqu'une d'elles l'aimera jamais comme je l'aime aujourd'hui? Insensé! tu me quittes dans le plus beau moment de ma vie, dans le jour le plus vrai, le plus passionné, le plus saignant de mon amour! N'est-ce rien que d'avoir maté l'orgueil d'une femme et de l'avoir jetée à tes pieds? N'est-ce rien que de savoir qu'elle en meurt?... »

Elle continue. Elle parle de belles dames qui se moquent d'elle : « Elles disent que je me déguise en homme pour aller vous trouver la nuit, et que je me traîne à genoux dans votre chambre. Mais, 6 mon Dieu, qui donc leur dit tout cela si vite? Ce n'est pas toi qui me railles devant elles?... »

Elle parle des lettres de Musset : « Oh ! ces lettres que je fiai plus, que j'ai tant baisées, tant arrosées de larmes, tant collées sur mon cœur quand l'autre ne me voyait pas ! Oh ! je les aimais tant .' Je ne les ai plus ! »

L n peu plus loin : « Je vois bien que le monde est entre nous... Pauvre Alfred, si personne ne le savait , tu me pardonnerais . Mais il y a M. Tattet, qui dirait d'un air bête : Dieu, quelle faiblesse.'... (Ici, ce que chacun dirait si Musset lui pardonnait.) « Ah: si j'avais été sûre que tu

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dusses m aimer réellement quand lu as quitté Venise, que tu dusses souffrir ce que je soujjre aujourd'hui, je me serais coupé une main, je te l'aurais présentée en te disant : « 1 oilà une main » menteuse et sale. Jetons-la dans la mer, et que » le sang qui en coulera lave l'autre. Prends-la, » et mène-moi au bout du monde ». Si tu devais accepter cette main ainsi lavée, je le ferais bien encore. Veux-tu? »

C'est ainsi que l'amante, maintenant méprisée, s'abreuvait de désespoir, s'accusant, se chargeant à plaisir, comme naguère Musset quand il se déclarait le bourreau de sa maîtresse. Qui décidera si les larmes de l'un furent plus amères que celles de l'autre? Tous deux ont touché jusqu'à 1 extrême limite de la souffrance. Et si, suivant le mot de Sainte-Beuve, pleurer, c'est aimer, on ne peut nier que George Sand ait été la plus douloureuse des amantes. C'en est assez pour corriger encore ici la légende, et sur un point essentiel.

Enfin, il semble bien qu'il ne doive plus rien rester de cette légende si l'on peut faire entrevoir comment tout le bien que retira le

XXIV INTRODUCTION

génie de Musset de cet amour lui vint de George Sand, dès la première étreinte de leurs âmes; et comment le mal qui lui en vint par la suite, il ne le dut qu'à lui-même. Nous ne ferons que toucher ce chapitre très délicat, et dans l'esprit même qu'imposait George Sand à l'éditeur de ses lettres, « avec un grand respect pour la mémoire d'Alfred1 ».

L'amour qui les avait précipités l'un vers l'autre avait son origine dans une égale supériorité de génie, sinon, comme ils le crurent, dans une réelle parité de nature. Alfred le dit et le redit, en son style merveilleux : « Le ciel nous avait faits l'un pour l'autre; nos intelligences, dans leur sphère élevée, se sont reconnues comme deux oiseaux des montagnes : elles ont volé l'une vers l'autre, mais l'étreinte a été trop forte2. » Un tel amour, même traversé, quitté, repris, brisé et piétiné devait demeurer longtemps vif et douloureux chez l'un, longtemps chéri et regretté, — quoi qu'on ait pu dire, — chez l'autre.

Ce qui le caractérise, chez George Sand, c'est la longue portée de sa prévoyance, et la noble ardeur de son ambition pour celui

i. Lettre à M. Emile Aucantc, p. 3.

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