A MON AMI EMILE AUCANTE
Mon cher Emile,
Vous connaissez toutes les lettres qui m'ont été écrites par Alfred de Musset, et toutes celles qu'il a reçues de moi. Vous savez que cette correspondance est la meilleure réfutation des calomnies dont j'ai été l'objet. Parmi
I. Expressément chargé par George Sand, ainsi qu'on va le voir, de publier après sa mort, en tout ou en partie, sa correspondance avec Alfred de Musset, M. Emile Aucantc, respectueux des volontés exprimées par la famille de Musset, se borne à publier les lettres de George Sand, telles qu'il les a reçues de ses mains et dans l'ordre où elle-même les avait laissées. — Les notes qui suivent sont de M. Emile Aucantc.
toutes ces calomnies, il en est quelques-unes qui m'ont blessée profondément, quelque habituée que je sois à tout supporter en ce genre ; et voici celles que je tiens à réduire I à néant : L'accusation de jalousie littéraire ! Celle d'avoir été la cause d'une grave maladie, en suscitant à Alfred de Musset des chagrins antérieurs à cette maladie ; celle de l'avoir mal soigné, négligé, abandonné durant cette maladie; de l'avoir affligé, menacé,, chassé durant sa convalescence ; celle enfin de l'avoir rappelé et ramené à moi pour l'affliger et le menacer encore. Tout cela est odieux et stupide , et si étranger à mon caractère, si contraire à mes instincts, que je n'éprouve aucun besoin de m'en justifier durant ma vie. Il me semble que la plupart de mes contemporains se lèveraient pour me dire que c'est inutile, que l'œuvre de toute ma vie proteste contre la haine de quelquesuns, et que je n'ai rien à prouver devant la conscience publique. Mes contemporains ont su que si, à cause de lui, j'avais été mal jugée, à cause de moi, lui aussi, avait été accusé, parfois condamné. J'ai donc jugé à propos, pour lui comme pour moi, non de raconter notre histoire, mais de présenter,
sous le voile de la fiction, une certaine situation, où d'autres que nous ont pu se trouver, et qu'il est facile d'expliquer avec logique, avec droiture, avec le sentiment de l'équité surtout.
Ce tableau d'une lutte morale, c'est Elle et Lui, un roman dont le sujet n'a rien de réel, mais dont le fond est profondément vrai et porte avec soi son enseignement utile pour tous : l'historique de certains états de l'âme, au siècle où j'ai vécu.
Mais l'appréciation de tout ceci peut devenir confuse pour ceux qui nous survivront. Quand notre présent sera leur passé, il en sortira un peu de légende, et la légende, qui n'est qu'un ensemble déversions diverses, s'emparera du fait actuel et n'y laissera peutêtre plus rien devrai. Voilà pourquoi je tiens, dans l'intérêt de la vérité, à ce que la correspondance que je vous confie puisse être publiée un jour.
C est votre avis, c'est celui de tous les amis sérieux que j'ai consultés.
Avant toute autre mesure, il s'agissait de mettre les autographes en sûreté. Nous y avons pourvu ensemble.
Quant à la publication, vous avez bien