LETTKES V ALFRED DE MUSSET
de ma cellule. Je ne sais pourquoi il en est toujours ainsi quand on veut vivre seul. Mais les importuns sont déjà à ma porte. Je ne sais quelles chipies ont lu mes romans et ont découvert que je suis à Venise. Elles veulent me voir et m'inviter à leurs conversazioni, Je ne veux pas en entendre parler. Je m'enferme dans ma chambre et comme une divinité dans son nuage, je m'enveloppe dans la fumée de ma pipe. J'ai un ami intime qui fait mes délices et que tu aimerais à la folie. C'est un sansonnet familier que Pagello a tiré un matin de sa poche et qu'il a mis sur mon épaule. Figure-toi l'être le plus insolent, le plus poltron, le plus espiègle, le plus gourmand, le plus extravagant. Je crois que l'âme de Jean Kreyssler est passée dans le corps de cet animal. Il boit de l'encre, il mange le tabac de ma pipe tout allumée ; la fumée le réjouit beaucoup et tout le temps que je fume, il est perché sur le bâton et se penche amoureusement vers la capsule fumante. Il est sur mon genou ou sur mon pied quand je travaille; il m'arrache des mains tout ce que je mange; il foire sur le bel veslilo de Pagello. Enfin, c'est un animal charmant. Bientôt il parlera, il commence à essayer le nom de George.
Adieu, adieu, mon cher petit enfant. Ecrismoi bien souvent, je t'en supplie. Oh ! que je voudrais te savoir arrivé à Paris et bien portant! Souviens -toi que tu m'as promis de te soigner. Adieu, mon Alfred, aime ton George. — Je te prie de prendre chez moi un exemplaire d'Indiana, un de Valenline et un de Lélia. Je crois qu'il en reste deux, de Lélia, dont un en vélin, que je te prie de ne pas m'envoyer, parce que cet envoi peut se perdre. Joins à ce paquet les Contes d'Espagne, le Spectacle, Rolla et les autres numéros de la Revue où sont Marianne, Andréa, Fan— tasio, enfin tout ce que tu as écrit. Mais procure-moi des exemplaires non reliés et n'expose pas ceux que j'ai dans ma petite collection aux chances du voyage. Tiens ce paquet tout prêt chez toi à mon adresse ; San Fantin, casa Mezzani, corte Minelli. On ira le prendre chez toi avec une lettre de Pagello ou de moi. Il est déjà question ici de traduire nos œuvres et on les demande à grands cris. Envoie-moi dans ta prochaine lettre tous les vers que tu as faits pour moi, depuis les premiers jusqu'aux derniers. Tu trouveras les premiers dans mon livre de cuir de Russie. Si tu ne veux pas aller chez moi, fais-toi remet-
ll\ LETTRES A ALFRED DE MUSSET
tre tout cela par Boucoiran1. Plus tard, tu m'enverras par la diligence plusieurs petits objets que je te demanderai, mais qu'il ne faut pas mettre avec les livres.
Pagello veut t'écrire, mais il est trop occupé aujourd'hui, il me charge de t'embrasser pour lui et de te recommander d'avoir soin de son malade.
17 avril.
29 avril i834-
Tu es un méchant, mon petit ange, tu es arrivé le 12 et tu ne m'as écrit que le 19. J'étais dans une inquiétude mortelle. Si j'avais eu au moins deux lignes d'Antonio, qui m'eussent appris ton arrivée et qui m'eussent rassurée sur ta santé, j'aurais attendu plus patiemment une lettre de toi. Mais ne recevant pas signe de vie, j'ai beaucoup souffert et j'ai imaginé les choses les plus noires. Enfin te voilà installé. Tu souffres aussi, mais tu vis, mais tu as assez de force pour cher-