‹ Lettres à Alfred de Musset et à Sainte-BeuveChapitre 25 sur 52 · II · texte numérisé non relu

II

Trévise, dimanche, 3o mars i834.

Je voulais te suivre de loin, mon enfant. En rentrant à Venise je devais partir pour Vicence avec Pagello et savoir comment tu as passé ta première et triste journée. Mais j'ai senti que je n'aurais pas le courage de passer la nuit dans la même ville que toi sans aller t'embrasser encore le matin. J'en mourais d'envie, mais j'ai craint de renouveler pour toi les souffrances et l'émotion de la séparation. Et puis, j'étais si malade en rentrant chez moi que je craignais de n'en avoir pas la force moi-même. M. Rebizzo2 est venu me chercher et m'a emmenée malgré moi coucher chez lui. Ils ont été très bons pour moi et m'ont parlé de toi avec beaucoup d'intérêt, ce qui m'a fait un peu de bien. A présent je t'écris de Trévise. Je suis partie de Venise ce matin à six heures. Je veux absolument être

i. Adresse: A Monsieur Aljred de Musset, ooste restante, à Milan.

2. Le vieux médecin qui, le premier, avait été appelé auprès d'Alfred de Musset.

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à Vicence ce soir et aller à l'auberge où tu as couché. J'y dois trouver une lettre d'Antonio à qui j'ai recommandé de me laisser de tes nouvelles. Je suis forcée de m'arrêter ici une heure ou deux parce que Pagello a une visite a faire et m'a priée de prendre cette route qui n'est pas plus longue que l'autre, à ce qu'il dit. Je ne serai tranquille que ce soir, et encore quelle tranquillité ! Un voyage si long et toi si faible encore ! Mon Dieu ! mon Dieu ! Je prierai Dieu du matin au soir, j'espère qu'il m'entendra. Je trouverai ta lettre demain a Venise, j'arriverai presque en même temps qu'elle. Ne t'inquiète pas de moi. Je suis forte comme un cheval, mais ne me dis pas d'être gaie et tranquille. Cela ne m'arrivera pas de sitôt. Pauvre ange, comment auras-tu passé cette nuit? J'espère que la fatigue t'aura forcé de dormir. Sois sage et prudent et bon comme tu me l'as promis. Ecris-moi de toutes les villes où tu coucheras, ou fais-moi au moins écrire par Antonio, si cela t'ennuie. Moi je t'écrirai à Genève ou à Turin selon la route que tu prendras et dont tu m'informeras à Milan.

Adieu, adieu, mon ange, que Dieu te protège, te conduise et te ramène un jour ici si

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j'y suis. Dans tous les cas, certes, je te verrai aux vacances, avec quel bonheur alors ! Gomme nous nous aimerons bien! n'est-ce pas, n'estce pas, mon petit frère, mon enfant? Ah! qui te soignera, et qui soignerai-je ? Qui aura besoin de moi, et de qui voudrai-j éprendre soin désormais? Comment me passerai-je du bien et du mal que tu me faisais ? Puisses-tu oublier les souffrances que je t'ai causées et ne te rappeler que les bons jours ! le dernier surtout, qui me laissera un baume dans le cœur et en soulagera la blessure. Adieu, mon petit oiseau. Aime toujours ton pauvre vieux George.

Je ne te dis rien de la part de Pagello, sinon qu'il te pleure presque autant que moi, et que quand je lui ai redit tout ce dont tu m'avais chargée pour lui, il a fait comme avec sa femme aveugle. Il s'est enfui de colère et en sanglotant.

Venise, i5 avril i834-

J'étais dans une affreuse inquiétude, mon cher ange. Je n'ai reçu aucune lettre d'Antonio. J'avais été à Viccnce exprès pour sa-

voir comment tu aurais passé celte première nuit. J'avais appris seulement que tu avais traversé la ville dans la matinée. J'avais donc, pour toute nouvelle de toi, les deux lignes que tu m'as écrites de Padoue, et je ne savais que penser. Pagello me disait que certainement, au cas où tu serais malade, Antonio nous écrirait ; mais je sais que les lettres se perdent ou restent six semaines en route dans ce pays-ci. J'étais au désespoir. Enfin j'ai reçu ta lettre de Genève. Oh ! que je t'en remercie, mon enfant ! qu'elle est bonne et qu'elle m'a fait de bien ! Est-ce bien vrai que tu n'es pas malade, que tu es fort, que tu ne souffres pas? Je crains toujours que, par affection, tu ne m'exagères cette bonne santé. Oh ! que Dieu te la donne et te la conserve, mon cher petit ! cela est aussi nécessaire à ma vie, désormais, que ton amitié. Sans l'une et sans l'autre, je ne puis pas espérer un seul beau jour pour moi. Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse être heureuse avec la pensée d'avoir perdu ton cœur. Que j'aie été ta maîtresse ou ta mère, peu importe ; que je t'aie inspiré de l'amour ou de l'amitié, que j'aie été heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela ne change

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rien à l'état de mon âme a présent. Je sais

que je t'aime, et c'est tout.1 Veiller sur toi,

te préserver de tout mal, de toute contrariété, t'entourer de distractions et de plaisirs, voilà le besoin et le regret que je sens depuis que je t'ai perdu. Pourquoi cette lâche si douce et que j'aurais remplie avec tant de joie, estelle devenue peu à peu si amère et puis tout à coup impossible? Quelle fatalité a changé en poison les remèdes que je t'offrais? Pourquoi, moi qui aurais donné tout mon sang pour te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue pour toi un tourment, un fléau, un spectre? Quand ces affreux souvenirs m'assiègent (et à quelle heure me laissent-ils en paix?) je deviens presque folle. Je couvre mon oreiller de larmes, j'entends ta voix m'appeler dans le silence de la nuit. Qu'est-ce qui m'appellera à présent? qui est ce qui aura besoin de mes veilles ? à quoi emploierai-je la force que j'ai amassée pour toi, et qui maintenant se tourne contre moimême ! Oh ! mon enfant ! mon enfant ! que j'ai besoin de ta tendresse et de ton pardon! ne parle pas du mien, ne me dis jamais que

i. Ici trois lignes supprimées à l'encre.

LETTRES A ALFRED DE MUSSET Iy

tu as eu des torts envers moi ; qu'en sais-je ? Je ne me souviens plus de rien, sinon que nous avons été bien malheureux et que nous nous sommes quittés; mais je sais, je sens que nous nous aimerons toute la vie avec le cœur, avec l'intelligence, que nous tâcherons, par une affection sainte, de nous guérir mutuellement du mal que nous avons souffert l'un pour l'autre. Hélas non ! ce n'était pas notre faute, nous suivions notre destinée, et nos caractères, plus âpres, plus violents que ceux des autres, nous empêchaient d'accepter la vie des amants ordinaires. Mais nous sommes nés pour nous connaître et pour nous aimer, sois-en sûr. Sans ta jeunesse et la faiblesse que tes larmes m'ont causée un malin, nous serions restés frère et sœur. Nous savions que cela nous convenait, nous nous étions prédit les maux qui nous sont arrivés. Eh bien, qu'importe, après tout? nous avons passé par un rude sentier, mais nous sommes arrivés à la hauteur où nous devions nous reposer ensemble. Nous avons été amants, nous nous connaissons jusqu'au fond de l'âme, tant mieux. Quelle découverte avons-nous faite mutuellement qui puisse nous dégoûter l'un de l'autre? Oh I malheur à nous, si nous

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nous étions séparés dans un jour de colère, sans nous comprendre, sans nous expliquer I c'est alors qu'une pensée odieuse eût empoisonné notre vie entière ; c'est alors que nous n'aurions jamais cru à rien ; mais aurionsnous pu nous séparer ainsi? ne lavons-nous pas tenté en vain plusieurs fois? Nos cœurs enflammés d'orgueil et de ressentiment, ne se brisaient-ils pas de douleur et de regret chaque fois que nous nous trouvions seuls ? Non, cela ne pouvait pas être. Nous devions, en renonçant à des relations devenues impossibles, rester liés pour l'éternité. Tu as raison, notre embrassement était un inceste, mais nous ne le savions pas, nous nous jetions innocemment et sincèrement dans le sein l'un de l'autre. Eh bien ! avons-nous un seul souvenir de ces étreintes qui ne soit chaste et saint? Tu m'as reproché, dans un jour de fièvre et de délire, de n'avoir jamais su te donner les plaisirs de l'amour. J'en ai pleuré alors, et maintenant je suis bien aise qu'il y ait quelque chose de vrai dans ce reproche, je suis bien aise que ces plaisirs aient été plus austères, plus voilés que ceux que tu retrouveras ailleurs. Au moins, tu ne le souviendras pas de moi dans les bras des autres femmes.

Mais, quand tu seras seul, quand tu auras besoin de prier et de pleurer, tu penseras à ton George, à ton vrai camarade, a ton infirmière, à ton ami, à quelque chose de mieux que tout cela ; car le sentiment qui nous unit s'est formé de tant de choses qu'il ne peut se comparer à aucun autre. Le monde n'y comprendra jamais rien. Tant mieux, nous nous aimerons et nous moquerons de lui.

A propos de cela, je t'ai écrit une longue lettre sur mon voyage dans les Alpes, que j'ai intention de publier dans la Revue, si cela ne te contrarie pas. Je te l'enverrai et si tu n'y trouves rien à redire tu la donneras à Buloz. Si lu veux y faire des corrections et des suppressions, je n'ai pas besoin de te dire que tu as droit de vie et de mort sur tous mes manuscrits passés, présents et futurs. Enfin, si tu la trouves entièrement impubliable, jette-la au feu, ou mets-la dans ton portefeuille, ad libitum. Je te fais passer une lettre de ta mère que j'ai reçue ces jours-ci, plus les vers que tu as oubliés dans mon buvard et que je recopie pour qu'ils tiennent moins de place.

Qu'est-ce que je te dirai de ma position? Je

suis encore sur un pied et ne sais précisément ce qui adviendra de moi. Je suis à Venise en attendant que j'aie l'argent et la liberté nécessaires pour aller à Constantinople. Mais je voudrais auparavant remplir mes engagements avec Buloz. C'est pourquoi je travaille du matin au soir. Mais je n'ai pas encore touché à André, car il y a bien peu de jours que j'ai la force de travailler, et ces jours-là je les ai employés à t'écrire cette lettre sur les Alpes. J'ai bien envie d'y retourner, mais alors quand finirai-je André? Ce Tyrol me met des idées si différentes dans la tête ! J'irai certainement y composer le plan de Jacques. (Dis à Buloz que Jacques est commencé.) En attendant, je tâche de reprendre goût au travail, je fume des pipes de quarante toises de longueur ; je prends pour vingt-cinq mille francs de café par jour. Je vis à peu près seule. Rebizzo vient me voir une demi-heure le matin. Pagello vient dîner avec moi et me quitte à huit heures. Il est très occupé de ses malades dans ce moment-ci, et son ancienne maîtresse qui s'est reprise pour lui d'une passion féroce depuis qu'elle le croit infidèle, le rend véritablement malheureux. Il est si bon et si doux qu'il n'a pas le courage de lui dire

qu'il ne l'aime plus, et véritablement il devrait le faire, car c'est une furie et de plus elle lui fait des traits, mais qui lui conseillera d'être rigoureux? ce n'est pas moi. Cette femme vient me demander de les réconcilier, je ne peux pas faire autrement, quoique je sente bien que je leur rends à l'un et a l'autre un assez mauvais service. Pagello est un ange de vertu et mériterait d'être heureux ; c'est pourquoi je ne devrais pas le réconcilier avec YArpallce, mais c'est pourquoi aussi je partirai.

En attendant, je passe avec lui les plus doux moments de ma journée à parler de toi. Il est si sensible et si bon, cet homme ! Il comprend si bien ma tristesse, il la respecte si religieusement! C'est un muet qui se ferait couper la tête pour moi. Il m'entoure de soins et d'attentions dont je ne me suis jamais fait l'idée. Je n'ai pas le temps de former un souhait, il devine toutes les choses matérielles qui peuvent servir à me rendre la vie meilleure1

J'ai une espèce de siège à soutenir contre tous les curieux qui s'attroupent déjà autour

i. Ici une ligne supprimée à l'encre.

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